Est-ce une difficulté à bien entendre, dès l’enfance, qui a fait que j’ai regardé le monde qui m’entourait ? Je me souviens avec émerveillement des piles des ponts détruits entourées d’un flot silencieux. Le monde inanimé fascinait mon regard. La modestie des lieux n’empêchait pas mes yeux de les contempler longuement. C’est beaucoup plus tard que j’ai découvert le mot métaphysique. L’atelier de mon père – il coupait des vêtements de travail – était un lieu encombré de formes découpées en papier ou en carton, pendues les unes devant les autres. Elles présentaient des traces blanches, roses ou bleues de craies de tailleur
L’exercice de la peinture de chevalet a ceci de particulier que l’œuvre n’est destinée ni à un lieu ni à une personne, au contraire de la commande pour une architecture. C’est donc un travail de laboratoire, en plus du plaisir même de peindre. La présence d’un cadre peint s’est imposée peu à peu. Son exécution reste lente, mais il présente des avantages comme de limiter la composition, de mettre en évidence toutes les tensions asymétriques
Léon Wuidar « Le fruit défendu. Etalage. Peinture », dans Artistes liégeois d'aujourd'hui. Liège, IBM Belgium, 1980.
"Le fruit défendu
Il y avait à Liège, rue Cathédrale, pendant la guerre 40-45, une maison de commerce dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de fruits et légumes. Deux vitrines, séparées par la porte d'entrée, laissaient voir les marchandises étalées. En allant et en revenant de l'école, je passais régulièrement, plusieurs fois par jour, devant une quantité de petits magasins. Mais celui-ci était le seul à présenter une chose fascinante. Chacune des deux vitrines avait une barre de fer horizontale fixée aux extrémités à de lourdes pièces de fonte en forme de rinceaux. Des couches de peinture en amollissaient encore plus l'aspect. Rien n'était attaché à ces barres, hormis, en leur milieu, du plâtre peint formant une main de bananes.
L'orange parfois distribuée à l'école était déjà assez exceptionnelle. Mais, ici, je voyais l'image du fruit inconnu. Pour des raisons évidentes, le creux étroit entre chaque fruit s'arrondissait et reliait les bananes les unes aux autres, ce qui me faisait considérer l'ensemble des fruits comme n'en formant qu'un seul. J'avais bien posé des questions et des réponses m'avaient été données concernant notamment la peau épaisse à enlever avant de manger.
La guerre terminée, ma déception fut grande quand, pour la première fois, je vis une vraie banane : ce n'était que cela ! Mais, aujourd'hui encore, l'image de la main accrochée en haut de chaque vitrine reste pour moi quelque chose hors de la réalité, bien que très proche de celle-ci, et de toute évidence chargée d'un poids métaphysique.
Etalage.
Les vitrines des petits magasins m'intéressaient beaucoup. Chaque maison de ma rue était occupée par un commerce. Il y avait le charme des enseignes. Chez nous, c'était « À la bonne coupe » ; chez la demoiselle Jeanne, « Au cœur rouge » ; « Au grand huit », le magasin était minuscule. Il y avait aussi des appellations plus modernes comme « Au roi du stock » et « Pluvina ». Au dernier étage de cette maison, voisine de celle de mes parents, habitait le peintre Armand Silvestre qui partait chaque jour à son travail avec une minuscule valise dont les proportions rares me la rendaient toute mystérieuse.
Je tiens pour preuve du charme étrange de ces boutiques le fait qu'Armand Silvestre s'en soit inspiré dans de petites aquarelles très libres représentant des bocaux de « chiques » alignés sur les étagères du « Saint-Esprit ».
Je ne connaissais rien à l'art, mais j'étais sensible à certaines choses: la frontalité des vitrines et des entrées, les encadrements géométriques en pierre de taille, les volets de bois peint, leur porte fixée dans un châssis formé de plusieurs pièces aux angles usés par les manipulations quotidiennes, les principes d'organisation de la marchandise dans l'étalage (classements par tailles: les grands objets, les moyens, les petits; classements par genres: les objets, les accessoires, les outils; classements géométriques: les alignements sur un ou plusieurs rangs, les dispositions en éventail, les superpositions afin de présenter plus de marchandises), les objets étranges: les têtes supportant les chapeaux dans les vitrines des modistes. Mais je me rends compte aussi que j'étais impressionné par une certaine qualité d'espace (le vide parmi ces têtes couvertes de chapeaux), de lumière (sa faiblesse, sa douceur), de transparence (les vitres pas toujours propres), de caché (une tenture courant sur une tringle sépare la vitrine du comptoir et des rayons).
Ici se terminent les anecdotes.
Peinture.
De ces anecdotes, on pourrait tirer des images pittoresques. Mais, depuis longtemps, et sans doute pour toujours, j'ai renoncé sans regrets à l'image, car je crois de plus en plus qu'une large part de la peinture figurative est au public d'aujourd'hui ce qu'était l'image d'Epinal à celui d'autrefois : anecdotique et superficielle. La peinture est libre depuis le début du XXe siècle, mais la plupart des peintres se satisfont d'être les prisonniers d'une figuration insignifiante qui n'est le support de rien.
Le monde étant à la fois trop beau et trop laid, il est inutile de le représenter. Et comme la peinture est toujours trop ambiguë pour transmettre une idée qui ne soit pas mal interprétée par les spectateurs, si le monde doit être changé par des révolutions, il ne le sera pas à coups de pinceaux. Et si l'art est de nature ambiguë, qu'il le soit plus encore afin de se fondre avec son essence. Il n'est donc pas question de démontrer, mais d'être.
Quelles relations peuvent être établies avec les images de mes souvenirs ? Elles sont uniquement d'ordre spirituel. J'ai définitivement opté pour une composition frontale s'inscrivant étroitement dans les limites de la toile tendue sur le châssis. Je retrouve ainsi la frontalité de l'étalage délimité par une architecture de pierre, des rails de fer, des encadrements de bois peint, ou quoi que ce soit d'autre. La composition s'organise sur une symétrie absolue, quelquefois rompue, et les verticales et horizontales se développent comme l'espace de la vitrine en rayonnages, cornières, supports, etc. Le visible et l'invisible sont présents. Dans la mesure où une surface est saisie comme une fenêtre, on peut voir, mais on ne peut voir généralement qu'un espace vide. L'invisible est suggéré quand une surface est saisie comme un écran : l'espace vide que révèle la fenêtre est supposé continuer derrière l'écran. Il naît alors la nostalgie de la chose cachée, non révélée, non sue. Le tableau garde son mystère comme le monde qui nous entoure garde, a gardé, gardera le sien. Dans le meilleur des cas, le tableau - ou un détail du tableau - peut être saisi alternativement comme fenêtre entourée d'un écran, puis comme écran au milieu d'une fenêtre. Un double sens se développe et le regard, puis l'esprit s'y perdent.
J'aime les doubles sens. C'est déjà un sens de plus que le bon sens."
- Léon Wuidar. Maison d’un artiste à Esneux mai 1980 in Agenda n°14. Llège, février 1982.
J'ai découvert l'architecture de Charles Vandenhove un soir de décembre en 1967. Il faisait particulièrement noir et froid, et le chemin que j'avais choisi pour arriver chez lui était à la fois le plus long et le plus abrupt. Et puis, sans transition, je suis passé d'un lieu hostile et marqué par le désordre au plus accueillant des espaces.
Quand, en 1972, j'ai décidé de faire construire une maison, c'est modestement que j'ai demandé à Charles Vandenhove s'il acceptait de la concevoir.
Après une réponse positive, le programme a été déterminé. Il y a eu alors une première version de la maison -un plan carré, presque une pyramide-, puis une seconde version, toute différente, et d'autres, tout aussi belles. La sixième version semblait définitive et j'avais même obtenu le permis de bâtir !
Invité à passer à son bureau pour mettre quelques détails au point, je m'entendis déclarer par l'architecte "je n'en sors pas, je recommence tout". Après deux ans d'attente, l'atmosphère familiale était devenue très pénible, l'appartement trop petit, les bruits et les poussières de la ville insupportables. Mais quand un travail de création est en jeu, il faut savoir attendre et accorder tout le temps nécessaire à celui qui s'en occupe. Aussi la septième version devait-elle être en fait la plus belle, notamment par la qualité de l'implantation et la simplicité du système,
Vue de la route en contrebas, la maison apparaît plutôt fermée et mystérieuse. Abordée par un long chemin détourné, elle se révèle alors par ses ouvertures.
Construite sur un plan rectangulaire et couverte d'un toit à double pente, la maison est partagée en cinq travées parallèles aux pignons. L'accès est latéral et se fait par la quatrième travée, sorte de grand hall d’accueil ; les trois travées de gauche sont réservées à l'habitat, celle de droite à un atelier de peinture. Toutes les travées sauf celle du hall sont couvertes latéralement par un faux plafond en béton supporté dans la partie habitat par quatre colonnes. Le plafond est formé de caissons reposant sur les travées et formant une sorte d'escalier qui se développe aussi sur les pignons.
Le faux plafond réduit le volume des pièces latérales et les rend plus intimes, mais il augmente aussi l'espace central et lui donne un aspect très léger en cachant les points d'appui des grands arcs surbaissés.
Deux marches en forme de demi-cercle mènent du hall à l'habitat, s'inscrivant ainsi dans le sens de la pente du terrain. De cet endroit on ressent très fortement le volume de l'espace par l'équilibre des directions opposées : verticales (les colonnes), frontales (arcs, linteau du pignon) et fuyantes (arêtes du plafond et des faux plafonds), tout comme se ressent aussi le contraste entre le matériel (maçonnerie et colonnes) et l'immatériel (arcs sans points d'appui visibles et profusion de la lumière).
Les murs de chaque travée ne permettent de voir au dehors que par une seule fenêtre a la fois, ce qui a pour conséquence de donner autant de paysages qu'il y a d'ouvertures.
Chacune des façades a sa terrasse, qui s'inscrit de façon différente dans le terrain et selon les axes perpendiculaires de la maison et du hall. L'atelier vers le nord s'enfonce un peu dans ce qui est le début d'une grande zone verte ; à l'opposé, vers le sud, le salon se prolonge par une terrasse en surplomb et le regard se perd vers les collines les plus éloignées ; l'accès se fait par l'est, au bout d'une longue ligne droite, et le visiteur a soudain la révélation de toute la maison ; l'ouest donne vers le village, en contrebas, éloigné et séparé par des écrans d'arbres.
En hiver le soleil passe dans l'axe du hall, en été dans celui de la maison. L'espace intérieur est à peu près sans couleurs et très clair. Aussi à toute heure s'y mêlent les couleurs du ciel, des arbres et des tableaux.
Ainsi vivons-nous plus proches du temps qui passe, et de la nature retrouvée, selon le rythme des saisons et de la vie.
En tant que peintre, je constate que mon activité n'est pas terminée au sortir de l'atelier, mais que toute ma manière de vivre en est le prolongement. Ce que j'enseigne, ce que j'habite, ce dont je m'entoure, ce que je lis, ce que je rédige n'est pas moins important pour moi que le tableau que je peins.
Terminons par une anecdote sur la façon dont la maison de Charles Vandenhove a parfois été reçue.
Comme dans les meilleures réalisations architecturales actuelles, tout va de soi dans cette maison qui est comme l'évidence même d'une belle solution. Pourtant il est vrai qu'il est difficile de faire admettre cette évidence. Blocs de béton et couverture ondulée ne sont pas toujours appréciés : on estime parfois que ce sont des matériaux tout juste bons pour un entrepôt ou un hangar, et l'on ne jure que par les pierres du pays et l'ancien (même faux : certains ne font pas la différence). Pendant la construction, la simplicité du plan et de la forme suscitait l'imagination : pour les uns on bâtissait une chapelle, et pour les autres un manège. La cristallisation de l'opposition à ce type d'architecture est venue du pouvoir communal. Le permis de bâtir fut toujours refusé et portait en oblique à travers les pointillés de la rubrique "motif du refus", la mention : « inesthétique ». Ce qui provoquait le plus ce refus était la forme des pignons. Aussi furent-ils recouverts de linex peint en gris clair.
Six mois plus tard, j'enlevai ce recouvrement, bien décidé à ne jamais le remettre et à faire face à une administration dont l'abus de pouvoir est proportionnellement inverse à la culture et au savoir. Il y eut des suites, mais l'orage de la bêtise s'éloigna.
Léon Wuidar, " Lettre ouverte à tout le monde " in Agenda n° 9, Liège, Académie des Beaux-Arts, déc. 1980 - janv. 1981
"On peut se poser la question de savoir s'il est encore utile de poursuivre une activité artistique, aujourd'hui, dans notre communauté wallonne.
Les conditions dans lesquelles cette activité est entretenue ne sont pas du tout favorables à son épanouissement. Et toute notre société n'est autour de la culture qu'un superbe échafaudage d'hypocrisie. Voici sur le sujet quelques généralités en forme de portraits.
L'homme politique. Il aime affirmer à haute voix et de préférence en public, son attachement à la culture, son amour de l'art, de l'art français en particulier. Mais à celui qui parle fort et haut, ne demandez pas ce qu'il accroche aux murs de sa demeure, ni quelle est la dernière exposition qu'il a visitée. On ne voit jamais un homme politique dans une galerie ou un musée en dehors de l'instant du vernissage.
L'artiste. On a souvent parlé de la bêtise des ténors, on pourrait peut-être se pencher sur celle de l'artiste. Son égocentrisme semble le rendre aveugle à la réalité, et son curriculum vitae, inlassablement répété et complété de catalogue en catalogue, est un étalage de références et de succès, très relatifs, par rapport à la réalité quotidienne. Succès qui prend une dimension ridicule à côté de celui de n'importe quelle vedette du sport. Mais, l'artiste, toujours aussi bête, s'entête à se gonfler, sans penser qu'il pourrait plutôt être honteux de ce qu'il est dans la société sans penser non plus qu'il pourrait se révolter.
Le critique d'art. Lui, il n'a jamais servi à rien. L'artiste n'a rien à en attendre, il ne pourra poursuivre le développement de son oeuvre que par sa propre réflexion. Le public ferait mieux d'aller voir les expositions au lieu de lire et écouter le critique. L'attitude de celui-ci participe à l'édification de l'échafaudage d'hypocrisie cité plus haut. Il se contentera de moudre et remoudre un même genre de réflexions. Il peut cependant se permettre des méchancetés interdites au critique de cinéma ; l'artiste ne fait pas de publicité. Pourquoi le critique d'art ne traiterait-il pas des grands problèmes fondamentaux où s'empêtre notre culture.
Le conservateur. Il ou elle - de plus en plus souvent elle - est d'abord fonctionnaire. Fonctionnaire là où conviendrait mieux un missionnaire. Missionnaire de l'art dans le désert culturel de la Wallonie, peuplée de primitifs, il y aurait beaucoup à faire. Mais le conservateur me semble d'abord manquer d'imagination.
Le collectionneur. Du collectionneur, je ne dirai rien, car dans notre société d'inculture, cela va de soi, il n'existe pas. Si cependant il vous arrivait d'en rencontrer un, ne le considérez pas comme un fou, même si collectionner des oeuvres d'art contemporain a un comportement différent du vôtre. Il est solitaire et original. Essayez donc de comprendre pourquoi son activité lui apporte beaucoup de joie.
Aux portraits types de l'homme politique, de l'artiste, du critique d'art, du conservateur et du collectionneur qui forment le petit monde de l'art d'aujourd'hui, s'oppose le tout grand nombre de personnes qui ne sont pas concernées du tout par l'art. Dans le petit monde de l'art, les portraits types ne correspondent pas exactement à chacun de nous et il y a pour chaque des exceptions. Il sera de bon ton, pour avoir bonne conscience, d'affirmer qu'il s'agit du portrait de nos amis, mais pas du nôtre.
Bien amicalement. Léon Wuidar."
Léon Wuidar in « Années 80 crise de l'art ou crise de société ? » in Agenda, périodique mensuel de l’Académie royale des Beaux-Arts de Liège n° 12, mai-juin 1981.
LE DÉCLIN CULTUREL DE LA WALLONIE.
Si on estime la valeur culturelle d'une société à la qualité et à la quantité d'œuvres d’art originales qui se créent au sein de celle-ci, on est en droit d'avoir les plus vives inquiétudes en ce qui concerne notre culture.
Prenons comme exemple un jeune qui désire peindre ou sculpter et en faire l'activité fondamentale de sa vie. Je m'exprime ainsi plutôt que d'utiliser l'expression « devenir artiste », car cela sous-entend un état plutôt qu'une activité. Ce jeune devra d'abord vaincre en général l'opposition -souvent justifiée- de ses parents. Son entrée dans une école d'art, c'est l'entrée dans le monde le plus anarchique qui soit : maitres et étudiants se remarquent par leurs absences, leur nonchalance, leur laisser faire et leur laisser-aller dans quelque domaine que ce soit. Je remplirais des pages à raconter ce que je vois quotidiennement. Il est vrai toutefois que quelques maitres font un travail remarquable, que quelques étudiants émerveillent par leurs réalisations. Notre jeune, qui est de cette sorte, traverse ce monde de médiocrité.
Diplômé, muni d'un inutile parchemin (lui demandera-t-on jamais : « montrez-moi votre diplôme » ou « montrez-moi ce que vous savez faire » ?), diplômé donc, que peut-il faire ? S'il sort de l’Académie de Liège, tous les cinq ans il aura le droit de tenter sa chance et il pourra essayer de remporter le grand prix de la dite ville dans la spécialité de son diplôme.
Son point suprême, et comme le diplôme est la condition sine qua non, le diplôme aura au servi une fois. Il peut participer à certains concours d'intégration d'œuvres d’art plastique organisés par le ministère de la communauté française, avec une centaine de concurrents et des compositions de jury parfois bizarres -c'est à croire que tout le monde est qualifié pour juger de l'art ! - il aura peu de chance d'enlever beaucoup de prix et d’asseoir une activité suivie.
Il lui reste alors la possibilité de travailler dans son atelier, et de multiplier - par exemple - des peintures de bonnes dimensions et de qualité, en vue d'organiser une exposition personnelle. Exposition personnelle bien difficile à réaliser. Pour exposer, il faut être connu et pour être connu, il faut avoir exposé. Restent les expositions officielles, les expositions de groupes, le réseau de la culture via les mêmes maisons. S'il a un peu d’argent, peut-être louera-t-il une salle ? L'exposition organisée, qui ira voir en dehors des amis, des parents, des connaissances (tous des curieux) ? A quoi serviront les quelques paroles bienveillantes d'un critique paternel ? L'exposition terminée et les comptes clôturés, sera-t-il si prêt et si désireux d'en organiser une autre ? Que fera-t-il des vingt-cinq ou trente peintures peut-être fort bonnes dont personne n'aura voulu, que presque personne n'aura vues ?
J’imagine bien ce jeune artiste poursuivant son effort : comme personne n'attend une prochaine exposition, comme aucune date n'est une échéance, il travaille moins, réduit ses formats ; le nombre d'œuvres créées diminue pour faire place à des projets : modèles réduits, plans, schémas. La suite de l'œuvre diminue à ce point qu'elle tiendrait dans une valise (pas celle de Duchamp). La créativité d'un artiste, avec tout ce qu'elle a d'unique s'éteint de mort lente. Une société a perdu par négligence et ignorance ce qu'elle peut avoir de plus représentatif : une part de son patrimoine culturel.
Quand un critique d'art claironne que tout va bien, que l'exposition d'un peintre italien a attiré quelque cinquante mille personnes, il commet une vilaine action en ignorant les problèmes quotidiens des créateurs et laisse croire qu'il y aurait un vaste public pour le « culturel ». Ne serait-ce pas plutôt le côté scandaleux d'une vie qui attirerait les foules : ce peintre italien, beau comme un Dieu, était juif, buveur, drogué, tuberculeux et séducteur. Il y a lieu de ramener le record épinglé de cette exposition à sa juste place : cinquante mille personnes en un mois à cinquante francs l'entrée, une fois tous les ans, cela reste dérisoire à côté d'un match de football cinquante mille personnes en une seule après-midi à... (combien l'entrée ?), une fois tous les quinze jours.
Quand un professeur d'université écrit à propos de jeunes artistes qu’ « ils sont ... choyés à l'occasion, par les pouvoirs publics ..." il laisse croire que ces pouvoirs publics font le travail qu'ils devraient faire, il laisse croire aussi que tout ne va pas si mal et il gomme les problèmes réels que ces jeunes artistes ont tout au long de leur existence.
Léon Wuidar, « Les vingt-six lettres de l’alphabet » accompagnées d’un dessin in Act/Art, n° 12, Jambes, 12/10/1982.
Plutôt que d'utiliser la lettre en tant qu'élément formel faisant partie d'une composition, il m'a plu un jour, de choisir une lettre, de la copier la plus fidèlement possible, puis d'inventer un dessin tout autour de celle-ci. Après avoir pris plaisir à le tracer, je pris le même plaisir à recommencer avec une seconde lettre. Toutes les autres y passèrent une à une.
Ces vingt-six lettres ont pour modèle un alphabet dessiné par le typographe français Firmin DIDOT (1764-1836) et qui porte son nom: le DIDOT. Je les avais déjà copiées une première fois il y a vingt ans, séduit alors et encore aujourd'hui par leur élégance un peu raide et leur maintien soigné. Puis, je les ai souvent retrouvées, dessinées avec application, au bas de nombreuses anciennes lithographies. Il était dès lors tout naturel qu'elles aient ma préférence pour se fondre avec le tracé de mes dessins à l'aspect systématique à force d'être sans cesse contrôlé.
Je n'avais pas été non plus sans remarquer sur des planches et des illustrations didactiques combien le mot pouvait souligner l'image en une sorte de lapalissade involontaire, ni le contre-pied de ce procédé : le " ceci n'est pas une pipe" de Magritte. A la banalité affligeante des légendes des illustrations de catalogues de peintures figuratives, genre" trois pommes sur une assiette" - comme si l'image n'était pas déjà l'évidence même ! - il me semble amusant d'opposer une sorte d'invention déraisonnable toujours contrôlée par la plus précise des exécutions possibles.
Ainsi se développe pour chaque dessin un ou plusieurs motifs, simples ou compliqués, dont la forme se précise et se cristallise dans son aspect définitif. Véritable DOODLE dans lequel naissent entre la lettre et l'image des relations parfois voulues mais aussi d'autres souvent fortuites, où les associations jaillissent en fonction de la capacité d'invention de chacun de nous.
Je me laisserai aller à lever un coin de mon voile pour vous dire :
A : abri, accès, agrès, ascenseur, attirail ;
B : babioles, badines, baguettes, balais, bâtons
C : cabochons, croix Christ, collage, etc ...
Venez vite rêver devant vos initiales.
Léon Wuidar, « Au plafond », dans Hôtel Torrentius, Liège, Ministère de la Communauté française, 1982, pp. 75 et 91.
Au plafond
Est-il utile de parler, encore et toujours, de ce qui est tout simplement destiné à être vu ? Qui pense à regarder en l’air ? Et qui regarde en l’air plus de trois secondes ? Au plafond d’une pièce plutôt petite, haute et étroite, une structure réticulée, toujours pareille, court systématiquement sur chaque solive. Le réseau en est si serré qu’il engendre sa propre substance plastique.
A y regarder de plus près (mais jusqu’où faut-il regarder et quand faut-il s’arrêter de regarder ?), on y retrouve des tracés suivant quatre directions, comme les médianes et les diagonales d’un carré, comme les points cardinaux et leurs directions intermédiaires, comme l’« union-jack », comme aussi le monogramme carolingien, comme encore le signe astre, ciel, dieu, dans l’écriture archaïque suméro-akkadienne. Mais faut-il établir toutes ces relations dont certaines sont voulues et conscientes, tandis que d’autres ne sont que fortuites ? Que de démarches différentes pour arriver à un même résultat ! Tout dans le domaine de la création n’est qu’un éternel recommencement.
Si la réponse est affirmative, ce petit motif, tracé avec le plus grand soin, presque désuet dans son absolue ordonnance, industrieux par son côté appliqué, et loin des modes, amorce dans l’espace fermé de la pièce des directions selon des droites, par principe sans fin, qui peuvent emporter partout la pensée.
Mais sous ce décor qui n’a ni fond, ni forme, ni début, ni fin, sous cette petite constellation répétitive faut-il en dire tant ?
Réponse à l’enquête réalisée par le Daily Bul pour le catalogue D’un art bul à l’autre Paris, Centre de la communauté française, 1982 (13/10-28/11).
1. Quelle est, à vos yeux, l’œuvre d’art la plus niaise ?
2. Quelle est, à vos yeux, l’œuvre d’art la moins niaise ?
L’œuvre d’art la plus niaise pourrait bien être la Joconde. Ce tableau qui fut, dès la Renaissance, l’objet de la plus vive admiration aura, pour son malheur, fini par être accroché aux cimaises d’un luxueux musée.
C’est depuis lors que cette Mona Lisa au doux sourire a pu entendre quotidiennement, en raison de son succès ininterrompu, les remarques les plus stupides, les plus ineptes, d’une foule de touristes disant tout haut n’importe quoi sans la moindre retenue.
C’est aussi depuis lors que la couche picturale du tableau représentant les lèvres délicatement ombrées de la jeune dame subit des tensions extraordinaires. Une distorsion apparemment irréversible transforme le léger sourire original en un rictus hilare au grand désespoir des conservateurs. On envisage de fermer le musée comme on l’a fait pour les noces de Lascaux.
[ill. : reproduction d’un dessin de L. Wuidar, « Tentative de composition échappant à toute espèce de niaiserie »].
L’œuvre d’art la moins niaise - mais qui la connaît ? - serait peut-être bien une énigme graphique des frères Carrache, peintres italiens de la fin du 16e et du début du 17e siècles dont l’ambition de créer une peinture réunissant les qualités de tous leurs grands précurseurs, n’aura donné naissance qu’à un art académique assez ennuyeux.
Ils s’amusaient, ai-je lu quelque part, à dessiner des contours ambivalents, aux effets énigmatiques, tels leurs petits « divinarelli pittorici », devinettes dessinées et distrayantes.
Elles m’ont bien fait rêver, on m’a donné des réponses, mais était-ce bien la vraie réponse ? Il me semble que si je pouvais les comprendre, je pourrais aussi comprendre le monde qui nous entoure.
Léon Wuidar : « Deux compositions : relief et peinture » ; décembre 1982 in L’Arsenal de Namur. Edition de la Communauté française, 1984 pp. 78-79.
Qu'il me soit d'abord permis de dire combien l’activité de quelques architectes est en même temps trop rare et trop souvent contestée. Il ne restera de notre civilisation et de notre communauté que l’image qu'elles auront bien voulu se donner.
Et en ce siècle finissant - devrais-je écrire plutôt cette civilisation finissante ? - cette image rare, au lieu d'être acceptée comme elle devrait l'être, est plutôt rejetée par des manifestations d’agressivité, douces ou dures, quand ce n’est pas alors par la marque d'une indifférence absolue. Si l'on songe que le dernier grand mouvement esthétique – l’art nouveau - remonte à presque un siècle et qu’il n’a pas duré vingt ans, on pourra mesurer le vide de notre culture et la décadence de notre civilisation. Vide qu'une série d’exceptions brillantes dans les arts plastiques ne peut en aucune manière combler. Les artistes d'aujourd’hui sont sans doute condamnés à rester des marginaux toute leur existence. Ceci étant précisé, on pourra mieux comprendre que mon travail quotidien est à la fois mêlé de joies et de déceptions.
Il n'y a pas si longtemps encore, je pensais avec assurance qu'une bonne architecture se suffit à elle-même et que toute décoration y est superflue. Adolf Loos, cet architecte viennois du début du vingtième siècle, m’avait presque convaincu que l'ornement était bien un crime. Aujourd'hui j’en suis moins sûr et il me suffit de parfois retirer un tableau d’un mur pour me rendre compte que si l’architecture mise à nu est toujours aussi belle, il lui manque cependant quelque chose.
Nous sommes très loin sans doute des ornements de tous les styles – pastiches de la fin du dix-neuvième siècle. Ornements dont le seul nom semble exprimer leur présence comme autant de corps étrangers et dont la structure devient, à force de complexité, la démonstration d’un savoir donnant des formes obsédantes sinon insoutenables. Aujourd’hui tout est moins savant et moins démonstratif, au bénéfice - dans les solutions les plus heureuses - d'une apparence plus discrète et plus raffinée. Le dessin d'un coffrage bien fait est déjà quelque chose d’appréciable et une couleur rompue qui en recouvre quelque peu les reliefs en rend l’aspect encore plus doux.
Roger Bastin a bien voulu me confier deux de ces murs avec comme impératif d’y apporter une tache de couleur. J’ai donc, dès les premiers projets, essayé d'accorder le développement autonome des formes de mes dessins et peintures avec la destination nouvelle de l’Arsenal et avec la situation de ces deux murs.
Je veux maintenant citer ici en vrac ce que j'admire depuis longtemps et qui se mêle quelquefois a mes pensées lors de l’élaboration de mes compositions : l'art précolombien, l'art égyptien, l’art roman, la peinture métaphysique, la peinture abstraite, mais aussi les vieilles enseignes, les étiquettes surannées, les objets de tradition artisanale, le musée de la vie wallonne. Les jeux de construction de formes géométriques, en bois peint imitant des détails d’architecture, restent parmi les agréables souvenirs de mon enfance. L'apparence de ces images désuètes m’est devenue tout à fait inutile sinon insupportable, mais j’ai conservé le gout pour les organisations formelles qui me vient de ces jeux de construction et dont le résultat se suffit à lui-même et s’impose par son contenu et sa propre existence.
Pour l’Arsenal, devenu restaurant, j'ai donc gardé le parti d’une très stricte ordonnance par ailleurs liée, mais de façon très ténue, à d'autres souvenirs d'enfance, souvenirs qui forment un fond inépuisable pour qui veut bien l’utiliser. J’aimais les salles de restaurant apprêtées avec soin, les nappes, les serviettes au tissage serré, leur blancheur immaculée, les couverts aux reflets éclatants, les verres à la transparence parfaite, les faïences aux blancs variés si doux, les sombres parquets cirés, l'ordre parfait dans le silence des grandes salles vides.
L’aspect non figuratif des deux compositions de l’Arsenal n’empêche pas ici comme dans toute œuvre abstraite d’établir des rapprochements. J'ai volontairement donné à ces travaux une ordonnance très affirmée, une disposition compacte, une blancheur vive, des formes aux arêtes douces et deux couleurs simples – le bleu et le rouge - limitées au seul fond.
Je terminerai par une toute dernière réflexion : il ne s’agit pas d’aller à la recherche d'une prétendue figuration cachée, mais de la liberté de chacun d’entre nous - qu'il soit créateur ou spectateur – d’établir entre l'œuvre qu'il voit et la réalité dans laquelle il vit, toutes sortes de relations, peu important qu’elles soient voulues ou fortuites. Il y a là un côté ludique qui devrait animer notre liberté de penser, de regarder, de réfléchir et de dire, mais aussi de changer d’avis et de nous contredire, car la vérité n'est peut-être pas réductible à une affirmation définitive.
Léon Wuidar. « Note concernant la suite des dix dessins où sont associés dix chiffres et dix lettres », dans Art& Fact n°3, Liège, 1984, pp. 126 à 128.
Le tracé
Après des années de réflexions, j’en suis arrivé à la décision de tracer mes dessins d’une façon neutre, mécanique et entièrement contrôlée. En fait, ce contrôle a évolué insensiblement au fur et à mesure de la maîtrise acquise. Le trait est neutre, ni pleins, ni déliés. Le trait est mécanique, il s’agit d’un tracé qui fonctionnerait comme une succession de petits tirets dont les extrémités se superposent. Le trait est systématique, partout pareil sur un même dessin. La qualité du papier, la fluidité de l’encre, la fatigue de la plume - celle du dessinateur - peuvent créer d’imperceptibles différences. Cependant, plus le trait se rapproche d’un tracé mécanique et plus il s’en éloigne ; une simple comparaison entre le tracé à l’encre d’un ordinateur via une pointe traçante et celui obtenu à force de contrôler la main me fera toujours préférer ce dernier. L’exécution d’une extrême lenteur, parfois pénible, vaut bien cette petite différence.
Rejet de la figuration.
Ayant délibérément renoncé à reproduire la réalité pour des raisons extrêmement diverses, le problème était de savoir de quoi ces dessins seraient faits. La réalité copiée aura toujours quelque chose de plat ; un pied néo-classique n’apporte pas grand chose au sentiment qui se dégage du serment des Horaces. L’expressionnisme a un caractère outrancier, outrance qui sera peut-être le premier élément de l’académisme du XX~ siècle. Le surréalisme n’a pas beaucoup de liens avec la peinture ; sa récupération via l’illustration, l’affiche et l’étalage, ainsi que l’emploi abusif du terme, ne prêche pas en sa faveur. Laissons ce qui touche au fantastique au troupeau peu pensant des niais. En regard de cette puérile figuration, l’art de l’islam, avec son refus de l’image, est plus qu’attirant, mais ce monde n’est pas notre monde occidental.
Vers la simplification.
A la vitesse d’exécution de certains artistes contemporains, j’allais opposer la plus grande lenteur. De formes serpentantes et mobiles, j’allais faire une sorte de cobra pétrifié, limité par un tracé rectangulaire, figé par des surfaces remplies de lignes parallèles. Ces compositions de sel, définitivement immobiles, n’étaient pas vraiment satisfaisantes. L’ordonnance des tracés allait être complétée par l’ordonnance des éléments. Tout se raidit, ce qui était serpent devient tube ou tuyau. Et tout s’organise en dispositions aussi savantes que complexes, d’une surcharge parfois extrême. Comme l’informel jugé insatisfaisant, le complexe subit le même rejet. Une organisation plus élémentaire commençait à prendre place dans une forme souvent carrée, choisie pour sa neutralité et sa simplicité. Cette réduction extrême allait donner un nouveau type d’organisation.
Principe d’organisation.
L’avantage des carrés, c’est de pouvoir les associer en un plus grand carré formé de 4, 9, 16, 25, etc. plus petits. Un motif, inscrit dans le carré supérieur gauche, i choisi comme le lieu de départ de notre écriture sur une feuille blanche, peut être répété dans le deuxième carré, mais pour I éviter toute répétition monotone et même pour créer une composition non prévisible dans son aspect, ce motif subit un mouvement de translation et de rotation. Arrivé à l’extrémité du premier alignement de carrés, le motif, au lieu de revenir comme l’écriture à gauche sous l’endroit de départ, suit l’ensemble des carrés extérieurs formant le début de ce qui va devenir une spirale orthogonale. Le dernier motif occupe le carré central.
L’idée d’une suite.
Si la grille carrée est un élément statique, le motif qui subit rotations et translations donne une organisation dynamique contrastant avec la structure quadrillée. Ainsi s’opposent le prévu et l’imprévu. De ce type de travail s’est dégagé peu à peu l’idée de début et de fin; donc de finitude au centre de la spirale; à l’opposé de l’idée de l’infini quand la spirale se développe d’un lieu central vers l’extérieur; donc de naissance et de mort; donc de représentation, de la trace d’une chose vivante. Cette idée s’est aussi développée dans des suites de dessins. Une modification par rapport au dessin précédent permettant de prévoir la modification suivante. Le premier dessin d’une série étant vide, le dernier sera plein, les dessins intermédiaires illustrant ce remplissage.
Entre le commencement et la fin.
C’est par association d’idées que le carré blanc a été un moment donné comparé à 0. Le carré noir à 9. Ces deux carrés, comme d’autres carrés intermédiaires, tous divisés en neuf petits carrés dont un ou plusieurs noircis (hachurés) ont été comparés à 1 ou 2, 3, 4, etc. C’est aussi par association d’idées que le hachurage, absent d’une surface, a été opposé à une surface entièrement hachurée de lignes tracées à l’encre de manière si serrée qu’elles sont sur le point de se toucher. Les hachurages intermédiaires allant du plus large écartement -une hachure -au plus serré, suivant une multiplication élaborée par un système strict, comme par exemple la série de croissance de Fibonacci. Mais le sens des hachures intervient aussi, allant de la première ligne verticale aux multiples lignes horizontales, créant une surface presque noire. Le travail le plus élaboré, formé d’une suite de dix dessins, a été réalisé à partir des lettres de mon nom, qui a comme caractéristique exceptionnelle d’être formé de dix lettres différentes. La suite de dessins présente l’évolution des éléments suivants :
1. lettres : de L à R ;
2 chiffres : de 1 à O ;
3. fond : du blanc au (presque) noir ;
4. hachures : de la ligne unique au plus serré des hachurages ;
5. direction : de la verticale à l’horizontale. On pourrait rapprocher cette suite de dessins d’une vieille gravure traditionnelle représentant les âges de la vie, de la naissance à la mort, disposés autour d’un escalier qui monte et puis descend. La vie serait symbolisée par la blancheur (ou clarté) et la verticale. La mort et le néant par la noirceur (ou l’obscurité) et l’horizontale - sens du gisant. Les directions intermédiaires des hachures assurent le passage d’une situation à une autre. Le rayonnement évoque la disposition en éventail de l’escalier de la gravure traditionnelle.
Quant aux lettres du nom qui apparaissent les unes après les autres, elles seraient comme l’inscription du message ultime du mourant qui trace péniblement un mot ou une suite de lettres (parfois incomplète) mais suffisante pour que la compréhension du tracé soit à quelque moment perçue. Traçant ce qui devait être tracé à l’instant de l’ultime défaillance. Le message tracé, l’existence du traceur devient inutile.
Léon Wuidar, « Charles Vandenhove dessinateur de meubles », dans Mobilier dessiné par Charles Vandenhove, Exposition organisée par Désiron & Lizen. Catalogue édité par Yellow Now, 1984.
En Belgique, à Liège, on crie moins fort pour une ville rasée, de la place Hocheporte à la place du Marché, que pour l'insertion d'un élément en bronze - élégant et soigné mais non traditionnel - dans l’encadrement d’une fenêtre de style Renaissance en remplacement de meneaux en pierre depuis fort longtemps supprimés.
Il s'agit là d'une intervention de Charles Vandenhove en l’Hôtel Torentius, dû à Lambert Lombard : dialogue entre un architecte du passé et un architecte d’aujourd’hui. La même intervention a eu lieu en Hors-Château : les protestations ont redoublé. Ceux qui se sont fait entendre si fort n’ont qu’un seul mérite, c’est d’être constants dans leur opinion. Cela dit, je ne peux m’empêcher de citer assez longuement Jean Dubuffet : « En matière de mobilier, le recours aux modes anciennes tient lieu de bon goût. Les bourgeois de province s’enorgueillissent de leurs fauteuils Louis XIV, Louis XV, Louis XVI. Ils s’initient à distinguer les uns des autres, poussant de hauts cris quand la soie du dossier n’est pas d’époque ; ils sont convaincus qu’ils se montent là des artistes. Ils savent reconnaître des fenêtres à meneaux, l’ogival tardif et le début Renaissance. Ils sont persuadés que ce beau savoir légitime la préservation de leur caste. Ils s’emploient à en persuader les manants, à convaincre ceux-ci de la nécessité de sauvegarder l’art, c’est-à-dire les fauteuils, c’est-à-dire les bourgeois qui savent de quelle soie il convient d’en tapisser le dossier ». (Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, éd. Pauvert, 1968)
Je ne crois pas que Charles Vandenhove soit moins respectueux du passé et d notre patrimoine architectural que quiconque ; son intervention à Torrentius a permis de sauver un bâtiment exceptionnel tellement délabré que plus personne n’en voulait. Au lieu de faire une hypothétique restauration (c’est-à-dire en fin de compte, de mélanger le vrai et le faux en ne faisant que du faux vieux), la préférence - il n’y a pas d’autre choix - a été donnée à un langage vrai, celui du créateur.
Il en est de même pour les meubles. Face aux modèles sclérosés du mobilier liégeois du 18e siècle, le mobilier contemporain fait preuve d’une invention et d’un raffinement sans cesse renouvelés. Sans remonter à Horta et à Van de Velde, évoquons simplement les noms de Mies Van der Rohe, Marcel Breuer, Le Corbusier, Saarinen, etc. Tous ces architectes de la première moitié du XX' siècle ont préparé l'avènement du mobilier scandinave et italien : le premier est fait de bois clairs et lisses et d'assemblages francs, tandis que, dans le second, se retrouvent des matières plus précieuses, des formes plus élaborées et une esthétique plus sophistiquée.
Je voudrais essayer de situer le mobilier de Charles Vandenhove dans ce contexte en me référant d'abord à son architecture. Ses œuvres du début des années soixante sont à la fois influencées par celles de l'architecte américain Kahn et tout autant, me semble-t-il, par les constructions du 18e siècle, plus particulièrement les admirables fermes-châteaux que l'on rencontre au détour des chemins en Hesbaye, dans le Condroz et au pays de Herve. Après cette période, les comparaisons deviennent plus difficiles, la brique en terre cuite est abandonnée au profit des blocs de béton au module plus large et à l'apparence plus claire, donc plus légère, plus aérienne. La menuiserie - portes, fenêtres, escaliers - étonne par sa puissance, due à la générosité de ses mesures ; certaines cages d'escalier deviennent réellement des cages qui occupent un large espace, véritables objets de contemplation comme des sculptures de bois. Les espaces des bâtiments se développent en divisions régulières si rigoureuses qu'on s'étonne qu'un système si déterminé puisse encore donner des solutions parfaitement adaptées. Le tout se dispose autour d'un ou de plusieurs axes qui sont aussi des espaces de lumières.
La rénovation de l'hôtel Torrentius pose un problème nouveau à l'architecte, qui se traduit par une sorte de duo. Le visiteur a autant de plaisir à contempler les inventions de formes et d'espaces de Lambert Lombard, retrouvées grâce à la suppression d'éléments parasites, tels les annexes, les cloisons, les faux-plafonds et au nettoyage des surfaces, qu'à découvrir l'apport de Charles Vandenhove et la façon dont il s'accorde à travers les escaliers, les cheminées, les lambris et les plafonds, ainsi que la menuiserie des portes et des fenêtres, aux structure très affirmées se développant à l'intérieur des baies entourées de chaînages de pierre. L'emploi de verres de couleurs rouge et bleue accentue de manière évidente des procédés utilisés dans le mobilier de Charles Rennie Mackintosh, procédés utilisés très librement pour apporter des solutions à des problèmes tout à fait différents. La rigueur extrême des bâtiments antérieurs fait place à une invention plus libre qui cherche à étonner.
Ainsi se confirme comme l'écrivait si joliment le regretté R.L. Delevoy : « Charles Vandenhove s'est donné, lui, comme programme, pour éviter ce tomber dans la recette, d'être nouveau tous les matins ». Loin de la forme immuable d'un meuble Louis XIV liégeois, on est ici en présence d'une activité épanouie et épanouissante. Vandenhove n'est en rien un architecte - au sens étroit du terme - dont le souci se limite à la pratique de l'architecture. Comme les plus grands d'hier et d'aujourd'hui, il étend ses activités à bien d'autres domaines. Outre ses incomparables maisons individuelles, ses bâtiments publics, ses interventions à travers l'architecture du passé, il faut encore citer l'intégration d'œuvres d'arts plastiques, qu'il a accueillies après les avoir sollicitées, sa réflexion théorique sous forme de l'enseignement, l'organisation d'un colloque d'architecture ainsi que d'expositions - de façon épisodique, on peut le regretter - la mise en page de catalogues, le dessin - qui n'est pas un but en soi - dont les développements extrêmes en font un sujet d'admiration. Signalons encore l'animation de ses habitations par la présence d'œuvres d'art avec lesquelles il vit, et enfin la création de mobilier, activité déjà ancienne (elle date des années cinquante) qui semble le reprendre une importance considérable.
De Charles Vandenhove, j'ai pu voir des chaises, des fauteuils, des tables, des consoles, des vitrines, des buffets, des commodes, des encadrements, des orgues, des maquettes d'ensembles architecturaux, du luminaire, tels un plafonnier et une lampe sur pied. Ce qui me semble caractériser ces meubles, c'est leur lourdeur ou plutôt leur puissance, peut-être une volonté consciente ou inconsciente ? - de les faire à l'image de l'architecture qui les entoure. A côté d'eux, certaines chaises scandinaves avec leurs fuseaux qui s'affinent à l'extrême en des dispositions en éventails obliques semblent d'une grande fragilité. Ici le montant est vertical, large, d’une stabilité assurée. A côté d'eux aussi, le mobilier italien avec ses couleurs délicates et ses grâces savoureuses, paraît presque maniéré même s'il reste d'une relativement grande simplicité. Le meuble de Vandenhove aurait plutôt, malgré son élaboration et son extrême finition, un aspect, j'ose le dire, un peu paysan. Je retrouve le bonheur que l’éprouvais enfant de m'asseoir sur une de ces vieilles chaises du pays de Herve si basses, si larges, si stables, si douces au toucher, douceur acquise par un usage séculaire. Et les tables et les meubles de mon passé avaient la même solidité, la même simplicité, le même rôle : être d'abord une table ou un meuble avant d’être un objet qu’on a voulu joli. Le mobilier de Vandenhove est vrai comme ce mobilier traditionnel. Il est d’ici et de maintenant, à côté du mobilier italien qui serait plutôt d'ailleurs, et de la copie Louis XIV liégeois qui n’est de nulle part, bien qu’on en retrouve partout.
Tout cela n'existerait pas sans une extraordinaire énergie et la volonté de l’architecte d’affirmer son engagement vers une certaine architecture plastique et tous les domaines qui l'entourent. Cet effort est d’autant plus remarquable que l'on connaît le médiocre substrat culturel qui est le nôtre, l’incompétence et l’indifférence touchant également les couches les plus modestes de la population et des hommes occupant les fonctions les plus importantes. Il nous faut lui savoir gré d'œuvrer dans une situation si difficile. A cette activité personnelle, il faut ajouter celle d'un bureau d'architecture tout à fait remarquable, formé de longue date et élaborant des plans, des dessins et des maquettes d'une telle qualité qu'il est difficile d'en trouver de comparables.
On ne saurait passer sous silence le nom de Franz Baumans ébéniste extraordinaire dans les ateliers duquel s'affairent sans hâte des hommes de métier dont on aurait pu croire à la complète disparition.
Enfin, l'œuvre exceptionnelle de Charles Vandenhove a eu un tel impact qu’elle a suscité une même attitude et une même activité chez toute une série de jeunes architectes liégeois au point que ce phénomène méritera un jour une étude qui en révélera toutes les dimensions.
Léon Wuidar et autres, « Autour de l'architecture », Bruxelles, Lebeer Hossmann, 1987.
Suite, huit motifs carrés accolés, 1976.
Les contrepèteries, les jeux de mots, les enchaînements verbaux m’ont toujours enchanté. Et quand j’entendais : « j’en ai marre, marabout, bout de ficelle, selle de cheval, cheval de course, course à pied, pied de cochon, cochon de ferme, ferme ta boîte, boîte de nuit, nuit d’amour, etc. », j’étais ravi de ce magnifique enchaînement et je rêvais de pouvoir un jour traduire graphiquement ou plastiquement des choses semblables. Je connaissais bien pour l’avoir pratiquée avec mes étudiants la technique du cadavre exquis des Surréalistes, mais ce n’est pas vraiment ce que je voulais et il faut nécessairement être à plusieurs pour pouvoir la pratiquer, de plus la qualité des résultats était loin de celle - si inspirée ! - de ses créateurs, même si un jour nous avons trouvé tous ensemble ce bel assemblage : « la maison endormie se grattait la cheminée ».
En plus de toutes les images que l’enchaînement verbal cité plus haut en exemple peut évoquer, et du choc qui peut naître du rapprochement de la juxtaposition de ces images, la répétition sonore peut être associée à la musique répétitive. Répétitivité très modeste, très simple, élémentaire, mais procédé qui découpe le développement du temps en de très minces lamelles transparentes dont la précédente et la suivante possèdent à défaut d’être presque pareilles un élément commun.
Il aura fallu très longtemps pour que ces impressions d’enchaînements et de répétition soient un jour traduites par une série de huit minuscules dessins - suite dans laquelle un neuvième fut intercalé - et suite qui fut réalisée par après en un triptyque de trois fois trois peintures carrées. La composition étant très longue, il est difficile de la saisir globalement ; l’œil est obligé de se fixer sur un seul motif s’il veut glisser aisément au motif suivant. Le rythme général est scandé avec force et cette composition avait été élaborée pour être exécutée à des dimensions monumentales. Mais ce n’était pas encore un véritable enchaînement tel que je le désirais.
Tout autre chose. L’existence de livres sans textes a capté mon attention. Et je me souviens toujours avec un peu d’émotion de la découverte que je fis dans une vitrine encombrée et poussiéreuse de l’ancien musée de la Vie wallonne à Liège. Il y avait là deux ou trois exemplaires d’anciens almanachs, destinés à des bergers illettrés, entièrement composés de figures diverses.
On peut se rendre compte par la composition de l’almanach découpant l’année en périodes - saisons, mois, fêtes - combien est présente la notion du temps qui fuit, sans ralentissements comme sans accélérations, de manière tout à fait immuable.
Autre chose encore. Si notre écriture n’est formée que de quelques dizaines de signes différents, celle des Chinois paraît d’une épouvantable complexité. C’est sans doute à la fois pour développer leur observation visuelle et jouer d’une manière qui est bien dans l’esprit des casse-têtes que s’est développé dans l’est asiatique le jeu du tangram. A l’origine il s’agit d’un carré découpé suivant un plan bien précis en sept formes géométriques élémentaires. Le jeu consiste simplement à représenter en les assemblant toutes sortes de figures évoquant personnages, bateaux, oiseaux, objets, etc. ou simplement des formes décoratives. Les éditions du Chêne ont, en deux remarquables volumes, fait l’inventaire de ce tangram et de tous les autres plus ou moins compliqués et plus ou moins sophistiqués. Mais je dois avouer avoir été bien plus séduit en trouvant par hasard dans une librairie un ancien livre chinois imprimé sur papier de riz et relié suivant la façon traditionnelle à l’aide d’une ficelle, livre qui présente plusieurs centaines de solutions de ce petit jeu sous la forme d’images imprimées en une longue suite de quelques exemples par page, sans texte et sans explications.
La maison.
J’ai découvert l’architecture de Charles Vandenhove un soir de décembre en 1967. Il faisait particulièrement noir et froid, et le chemin que j’avais choisi pour arriver chez lui était à la fois le plus long et le plus abrupt. Et puis, sans transition, je suis passé d’un lieu hostile et marqué par le désordre au plus accueillant des espaces.
Quand, en 1972, j’ai décidé de faire construire une maison, c’est modestement que j’ai demandé à Charles Vandenhove s’il acceptait de la concevoir.
Après une réponse positive, le programme a été déterminé. Il y a eu alors une première version de la maison - un plan carré, presque une pyramide -, puis une seconde version, toute différente, et d’autres, tout aussi belles. La sixième version semblait définitive et j’avais même obtenu le permis de bâtir !
Invité à passer à son bureau pour mettre quelques détails au point, je m’entendis déclarer par l’architecte : « je n’en sors pas, je recommence tout ». Après deux ans d’attente, l’atmosphère familiale était devenue très pénible, l’appartement trop petit, les bruits et les poussières de la ville insupportables. Mais quand un travail de création est en jeu, il faut savoir attendre et accorder tout le temps nécessaire à celui qui s’en occupe. Aussi la septième version devait-elle être en fait la plus belle, notamment par la qualité de l’implantation et la simplicité du système.
Vue de la route en contrebas, la maison apparaît plutôt fermée et mystérieuse. Abordée par un long chemin détourné, elle se révèle alors par ses ouvertures.
Construite sur un plan rectangulaire et couverte d’un toit à double pente, la maison est partagée en cinq travées parallèles aux pignons. L’accès est latéral et se fait par la quatrième travée, sorte de grand hall d’accueil ; les trois travées de gauche sont réservées à l’habitat, celle de droite à un atelier de peinture. Toutes les travées sauf celle du hall sont couvertes latéralement par un faux plafond en béton supporté dans la partie habitat par quatre colonnes. Le plafond est formé de caissons reposant sur les travées et formant une sorte d’escalier qui se développe aussi sur les pignons.
Le faux plafond réduit le volume des pièces latérales et les rend plus intimes, mais il augmente aussi l’espace central et lui donne un aspect très léger en cachant les points d’appui des grands arcs surbaissés.
Deux marches en forme de demi-cercle mènent du hall à l’habitat, s’inscrivant ainsi dans le sens de la pente du terrain. De cet endroit on ressent très fortement le volume de V espace par l‘équilibre des directions opposées : verticales (les colonnes), frontales (arcs, linteau du pignon) et fuyantes (arêtes du plafond et des faux plafonds), tout comme se ressent aussi le contraste entre le matériel (maçonnerie et colonnes) et l’immatériel (arcs sans points d’appui visibles et profusion de la lumière).
Les murs de chaque travée ne permettent de voir au dehors que par une seule fenêtre à la fois, ce qui a pour conséquence de donner autant de paysages qu’il y a d’ouvertures.
Chacune des façades a sa terrasse, qui s’inscrit de façon différente dans le terrain et selon les axes perpendiculaires de la maison et du hall. L’atelier vers le nord s’enfonce un peu dans ce qui est le début d’une grande zone verte ; à l’opposé, vers le sud, le salon se prolonge par une terrasse en surplomb et le regard se perd vers les collines les plus éloignées ; l’accès se fait par l’est, au bout d’une longue ligne droite, et le visiteur a soudain la révélation de toute la maison ; l’ouest donne vers le village, en contrebas, éloigné et séparé par des écrans d’arbres.
En hiver le soleil passe dans l’axe du hall, en été dans celui de la maison. L’espace intérieur est à peu près sans couleurs et très clair. Aussi à toute heure s’y mêlent les couleurs du ciel, des arbres et des tableaux.
Ainsi vivons-nous plus proches du temps qui passe, et de la nature retrouvée, selon le rythme des saisons et de la vie.
En tant que peintre, je constate que mon activité n’est pas terminée au sortir de l’atelier, mais que toute ma manière de vivre en est le prolongement. Ce que j’enseigne, ce que j’habite, ce dont je m’entoure, ce que je lis, ce que je rédige n’est pas moins important pour moi que le tableau que je peins.
Terminons par une anecdote sur la façon dont la maison de Charles Vandenhove a parfois été reçue.
Comme dans les meilleures réalisations architecturales actuelles, tout va de soi dans cette maison qui est comme l’évidence même d’une belle solution. Pourtant il est vrai qu’il est difficile de faire admettre cette évidence. Blocs de béton et couverture ondulée ne sont pas toujours appréciés : on estime parfois que ce sont des matériaux tout juste bons pour un entrepôt ou un hangar, et l’on ne jure que par les pierres du pays et l’ancien (même faux : certains ne font pas la différence). Pendant la construction, la simplicité du plan et de la forme suscitaient l’imagination : pour les uns on bâtissait une chapelle, et pour les autres un manège. La cristallisation de l’opposition à ce type d’architecture est venue du pouvoir communal. Le permis de bâtir fut toujours refusé et portait en oblique à travers les pointillés de la rubrique « motif du refus », la mention : « inesthétique ». Ce qui provoquait le plus ce refus était la forme des pignons. Aussi furent-ils recouverts de linex peint en gris clair.
Six mois plus tard, j’enlevai ce recouvrement, bien décidé à ne jamais le remettre et à faire face à une administration dont l’abus tic pouvoir est proportionnellement inverse à la culture et au savoir. Il y eut des suites, mais l’orage de la bêtise s’éloigna.
Composition du restaurant universitaire du Sart-Tilman, 1977.
Élaborée en 1976/77, exécutée pendant l’été 1977, cette composition monumentale occupe un des murs extérieurs du restaurant universitaire réalisé par l’architecte Jacqmain, et mesure un peu moins de trois mètres sur cinq. (H.: 2m90-Long.: 4m87-Ep.: 6cm).
Le bâtiment m’avait séduit par son aspect pesant et sévère, raisons pour lesquelles tant d’autres le trouvaient rébarbatif. Sa forme polyédrique aux multiples facettes lui donne l’aspect d’un labyrinthe, mais vu en plan il apparaît comme une forme très simple élaborée autour de plusieurs axes de symétrie.
Le mur choisi se situe au-dessus d’une des deux entrées et est percé de deux fenêtres étroites disposées asymétriquement. C’était là deux raisons bien suffisantes pour faire ce choix.
J’ai renoncé tout de suite à n’utiliser que la couleur par crainte de la voir disparaître, pâlir ou même être souillée par la poussière. Assez vite mon choix s’est porté sur les panneaux d’asbeste de ciment de couleur blanche fabriqués par Eternit et il ne me restait plus qu’à traiter la surface utile du mur en élaborant les éléments plastiques comme un grand jeu de construction.
C’est le motif supérieur gauche qui fut conçu le premier de façon symétrique comme la plupart des dessins de cette époque. Pour relier cette partie au reste, j’utilisai en bas une composition également symétrique dont les axes de certaines formes correspondaient au prolongement de verticales de quelques formes de la partie supérieure. La suite de la composition s’élabora d’elle-même selon ce principe. L’exécution pratique fut assez simple. Toutes les pièces de ce jeu avaient été déterminées au millimètre et répertoriées. Découpées en usine, elles ont été amenées prêtes à l’assemblage.
Le premier travail a été de fixer une série de grandes plaques de huit millimètres d’épaisseur en les vissant au mur de béton - plaques dont les joints devaient dans la mesure du possible, tout comme d’ailleurs les têtes plates des vis, être recouverts par d’autres formes. Sur ce support, les autres formes découpées, plus épaisses (quinze millimètres), ont été collées l’une après l’autre en leur emplacement préalablement dessiné. Tous les bords ont été obturés à l’aide d’un joint de silicone blanc et il ne me restait plus qu’à réaliser la partie peinte du projet, c’est-à-dire recouvrir de couleur bleue et rouge, les étroites bandes apparentes des panneaux du fond. Ce qui met la blancheur des formes en évidence, et réciproquement, la blancheur de ces formes avive le rouge et le bleu.
C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai réalisé ce travail qu’il m’avait été donné de faire car c’était l’occasion inespérée de réaliser une composition de grandes dimensions et de pouvoir appliquer cette dualité dans la forme du plein et du vide dont l’équilibre mesuré provoque l’alternance régulière de la perception visuelle.
Deux propositions d’emblème pour l’Université de Liège au Sart-Tilman, 1979.
Quel étonnement serait celui du visiteur étranger arrivant sur le campus universitaire du Sart Tilman si celui-ci avait été construit comme il était de tradition de le faire un siècle plus tôt ! Découvrir un restaurant de style gothique avec échauguettes, le bâtiment de chimie en rococo, celui de physique genre « Belgique joyeuse », l’éducation physique en néo-classique et la botanique - cela va de soi - en fermette rustique !
Heureusement notre université a été conçue et réalisée tout autrement. On peut dès lors s’étonner que dans le même temps était élaboré un emblème affectant la forme d’armoiries qui font irrémédiablement partie d’un temps révolu ; et le choix intelligent du gril de saint Laurent et de la coquille de saint Jacques associés au perron liégeois, le tout élaboré suivant les règles savantes de l’héraldique n’y changera rien.
Il serait donc utile d’accorder l’emblème à l’architecture, à la typographie et plus généralement au 20esiècle. Une couronne ouvragée, un bandeau tarabiscoté et une écriture médiévale ne correspondent plus à notre époque. De plus sa réduction extrême rend la forme de moins en moins lisible.
Projet de porte. Premier tracé, 1981.
Si le choix d’une lettre PSI géante, qui couvre les deux battants de la porte d’entrée, sembler aller de soi jusqu’à même apparaître comme une évidence banale - mais quoi de plus représentatif ! - il est intéressant de remarquer deux rapports formels voulus.
L’élément vertical de la lettre contraste avec la forte horizontale du linteau, tandis que le demi-cercle concave s’oppose à l’arc en plein cintre.
Les traverses de la porte forment quatre épaisseurs aux directions différentes ; elles s’inscrivent ou couvrent l’encadrement blanc tandis que le signe les recouvre.
Telle qu’elle est conçue, cette porte vise à être de loin un repère visuel, une tache de couleur en plus du signe formel. De près, par sa mobilité, ses superpositions de couleurs et ses reflets, elle vise à capter le champ visuel.
Lambris émaillés. Liège CHU, 1981.
Dans un pays où la prophétie hégélienne sur la mort de l’art semble à nouveau devoir être prise au sérieux, il est piquant qu’un événement plastique majeur se soit passé dans un hôpital. Ajoutons que ce sursaut de santé ne doit rien aux fonctionnaires de la culture, ces spécialistes de l’emplâtre sur une jambe de bois.
Cette triste plaisanterie concernant une réalité grisâtre sera d’autant mieux comprise si je précise que ma conception d’une activité artistique s’était faite, il y a déjà bien longtemps, sur l’idée suivante, simple et naïve : l’artiste travaille pour tous et avec tous, dans un périmètre limité à des déplacements raisonnables. Pas de vedettariat, plutôt un rôle social.
C’est dire que la réalisation d’une série de travaux en collaboration avec des architectes a été accueillie avec le plus évident des plaisirs. L’exécution des lambris de l’hôpital universitaire de Liège en est une des premières et des plus exemplaires réalisations. Le motif, choisi après un nombre invraisemblable de projets préparatoires, résume et illustre bien les moyens graphiques utilisés à l’époque : trait manuel d’une épaisseur uniforme, écartements réguliers, verticales, horizontales, obliques à 45°, développements d’une structure logique.
Pour animer le mur avec la plus grande discrétion, pour éviter toute monotonie, pour des raisons d’économie aussi, le motif initial carré est répété selon ses quatre positions possibles. La séquence est assez longue pour éviter une répétition trop systématique et monotone, et le tracé assez fin pour ne pas apercevoir le retour à la première position. L’ambiance créée est si légère qu’on en oublierait la présence de ce décor qui ne veut ni décrire, ni exprimer (absence de tout pathos), s’il n’y avait le changement de la couleur, rouge quand elle n’est pas verte, ce qui rappelle suffisamment la présence d’un lambris réalisé pour le bonheur de l’œil et de l’âme.
Plafond, Hôtel Torrentius. Liège, 1981.
Est-il utile de parler, encore et toujours, de ce qui est tout simplement destiné à être vu ? Qui pense à regarder en l’air ? Et qui regarde en l’air plus de trois secondes ? u plafond d’une pièce plutôt petite, haute et étroite, une structure réticulée, toujours pareille, court systématiquement sur chaque solive. Le réseau en est si serré qu’il engendre sa propre substance plastique.
A y regarder de plus près (mais jusqu’où faut-il regarder et quand faut-il s’arrêter de regarder ?), on y retrouve des tracés suivant quatre directions, comme les médianes et les diagonales d’un carré, comme les points cardinaux et leurs directions intermédiaires, comme l’«Union Jack», comme aussi le monogramme carolingien, comme encore le signe astre, ciel, dieu, dans l’écriture archaïque suméroakkadienne. Mais faut-il établir toutes ces relations dont certaines sont voulues et conscientes, tandis que d’autres ne sont que fortuites ? Que de démarches différentes pour arriver à un même résultat ! Tout dans le domaine de la création n’est qu’un éternel recommencement.
Si la réponse est affirmative, ce petit motif, tracé avec le plus grand soin, presque désuet dans son absolue ordonnance, industrieux par son côté appliqué, et loin des modes, amorce dans l’espace fermé de la pièce des directions selon des droites, par principe sans fin, qui peuvent emporter partout la pensée.
Mais sous ce décor qui n’a ni fond, ni forme, ni début, ni fin, sous cette petite constellation répétitive, faut-il en dire tant ?
Linogravure, 1983.
Invité en 1976 à réaliser une composition monumentale dans le domaine de l’université de Liège au Sart Tilman, je dus envisager d’utiliser un autre moyen que la peinture : celle-ci s’efface si vite au fil des années qu’il me semblait préférable de l’intégrer à un relief.
Ce n’était pas sans quelques craintes : la peinture, lisse par excellence, me semblait être plus proche de la « cosa mentale », tandis que le relief me paraissait plutôt être, tout d’abord, le bel objet esthétique, et souvent rien qu’un objet et rien qu’esthétique.
Ainsi, de la planéité d’une peinture très lisse, je passai occasionnellement aux faibles reliefs de plaques blanches d’asbeste découpées et collées selon les structures de la composition, puis peintes en couleurs vives dans les creux les plus étroits.
C’est le charme et la légèreté de ces faibles reliefs qui me poussa à pratiquer à nouveau la linogravure après vingt ans d’interruption - pratique ancienne et déjà longue mais dans la forme la plus conventionnelle - pour accorder maintenant la plus grande importance au foulage du papier. Ce foulage qui ajoute à l’œuvre une imperceptible troisième dimension. Ce qui pour certains graveurs - j’en suis ! - est tellement plus que la platitude d’autres procédés.
Composition en relief, boit peint et laque. Ancien arsenal de Namur aménagé en restaurant universitaire. 1982.
Qu’il me soit d’abord permis de dire combien l’activité de quelques architectes est en même temps trop rare et trop souvent contestée. Il ne restera de notre civilisation et de notre communauté que l’image qu’elles auront bien voulu se donner. Et en ce siècle finissant - devrais-je écrire plutôt cette civilisation finissante ? - cette image rare au lieu d’être acceptée comme elle devrait l’être est plutôt rejetée par des manifestations d’agressivité, douces ou dures, quand ce n’est pas alors par la marque d’une indifférence absolue. Si l’on songe que le dernier grand mouvement esthétique - l’art nouveau - a presque un siècle et qu’il n’a pas duré vingt ans, on pourra mesurer le vide de notre culture et la décadence de notre civilisation. Vide qu’une série d’exceptions brillantes dans les arts plastiques ne peut en aucune manière combler. Les artistes d’aujourd’hui sont sans doute condamnés à rester des marginaux toute leur existence. Ceci étant précisé, on pourra mieux comprendre que mon travail quotidien est à la fois mêlé de joies et de déceptions.
Il n’y a pas si longtemps encore, je pensais avec assurance qu’une bonne architecture se suffit à elle-même et que toute décoration y est superflue. Adolf Loos, cet architecte viennois du début du 20e siècle, m’avait presque convaincu que l’ornement était bien un crime. Aujourd’hui j’en suis moins sûr et il nie suffit de parfois retirer un tableau d’un mur pour me rendre compte que si l’architecture est toujours aussi belle, il lui manque cependant quelque chose.
Nous sommes très loin sans doute des ornements de tous les styles pastiches de la fin du 19e siècle. Ornements dont le seul nom semble exprimer leur présence comme autant de corps étrangers et dont la structure devient, à force de complexité, la démonstration d’un savoir donnant des formes obsédantes si pas insoutenables. Aujourd’hui tout est moins savant et moins démonstratif, au bénéfice dans les solutions les plus heureuses, d’une apparence plus discrète et plus raffinée. Le dessin d’un coffrage bien fait est déjà quelque chose d’appréciable et une couleur rompue qui en recouvre quelque peu les reliefs en rend l’aspect encore plus doux.
Roger Bastin a bien voulu me confier deux de ces murs avec comme impératif d’y apporter une tache de couleur. J’ai donc, dès les premiers projets, essayé d’accorder le développement autonome des formes de mes dessins et peintures avec la destination nouvelle de l’Arsenal et avec la situation de ces deux murs.
Je veux maintenant citer ici en vrac ce que j’admire depuis longtemps et qui se mêle quelquefois à mes pensées lors de l’élaboration de mes compositions : l’art précolombien, l’art égyptien, l’art roman, la peinture métaphysique, la peinture abstraite, mais aussi les vieilles enseignes, les étiquettes surannées, les objets de tradition artisanale, le musée de la Vie wallonne.
Ce qui m’a toujours fasciné, c’est l’ordonnance et la disposition des éléments et des formes, à tel point que c’est devenu depuis plus de quinze ans une des caractéristiques de mon travail.
Les jeux de construction de formes géométriques, en bois peint imitant des détails d’architecture, restent parmi les agréables souvenirs de mon enfance. L’apparence de ces images désuètes m’est devenue tout à fait inutile si pas insupportable, mais j’ai conservé le goût pour les organisations formelles qui me vient de ces jeux de construction et dont le résultat se suffit à lui-même et s’impose par son contenu et sa propre existence.
Pour l’arsenal devenu restaurant, j’ai donc gardé le parti d’une très stricte ordonnance par ailleurs liée, mais de façon très ténue, à d’autres souvenirs d’enfance, souvenirs qui forment un fond inépuisable pour qui veut bien l’utiliser.
J’aimais les salles de restaurant apprêtées avec soin, les nappes, les serviettes au tissage serré, leur blancheur immaculée, les couverts aux reflets éclatants, les verres à la transparence parfaite, les faïences aux blancs variés si doux, les sombres parquets cirés, l’ordre parfait dans le silence des grandes salles vides.
L’aspect non figuratif des deux compositions de l’arsenal n’empêche pas ici comme dans toute oeuvre abstraite d’établir des rapprochements. J’ai volontairement donné à ces travaux une ordonnance très affirmée, une disposition compacte, une blancheur vive, des formes aux arêtes douces et deux couleurs simples - le bleu et le rouge - limitées au seul fond.
Je terminerai par une toute dernière réflexion : il ne s’agit pas d’aller à la recherche d’une soi-disant figuration cachée, mais de la liberté de chacun d’entre nous - qu’il soit créateur ou spectateur - d’établir entre l’œuvre qu’il voit et la réalité dans laquelle il vit toutes sortes de relations, peu importe qu’elles soient voulues ou fortuites. Il y a là un côté ludique qui devrait animer notre liberté de penser, de regarder, de réfléchir et de dire, mais aussi de changer d’avis et de se contredire, car la vérité n’est peut-être pas réductible à une affirmation définitive.
Vingt-huit mains entourant un carré hachuré, 1978.
Invité à exposer quelques dessins, alors que je venais de subir deux opérations chirurgicales à la main droite, et dans l’impossibilité de tracer quoi que ce soit, je me souvins avoir réalisé, il y a quelques années, des collages qui présentaient un grand nombre de mains mutilées. Il n’y a là aucun signe prémonitoire, mais tout au plus à travers ce choix un peu d’ironie à mon égard !
A l’époque de leur réalisation, je voulais seulement mettre en évidence - de façon tout à fait occasionnelle - le fait que trop souvent des artistes se servent du malheur des gens pour réaliser des oeuvres d’art. Toutes ces mains étalées créent, en effet, un magnifique mouvement flamboyant soulignant la forme carrée de la composition.
Enfin, cette façon de faire procède aussi directement des moyens décoratifs utilisés, par exemple, dans la chapelle mortuaire des Capucins de l’église Santa Maria della Concezione, c’est-à-dire une accumulation très organisée de crânes, fémurs, tibias, omoplates, clavicules et autres os qui soulignent l’architecture du lieu.
Ils ont des yeux et ils ne voient pas. Peinture sur bois, 1984. (texte repris dans l’article d’Yves Randaxhe in Art & Fact, 1984).
La rue des Aveugles, autrefois étroite et intime, a été éventrée pour en faire une voie rapide anonyme présentant de nombreux murs qui sont le résultat d’une coupe. « Rue des Aveugles » et « murs aveugles » ont vite donné une superposition de sens. Tout comme « ils ont des yeux et ils ne voient point », la phrase qui fait l’objet de la composition murale, s’est aussi imposée très vite.
Plus le rapport entre les mots et la situation était analysé, plus les significations se multipliaient.
Première situation : je découvre la peinture murale, mais la complexité des formes et des couleurs m’empêche de lire les mots. Le sens m’échappe. Le texte peint le confirme.
Deuxième situation : je découvre la peinture murale ; malgré les formes et les couleurs emmêlées, je lis immédiatement. Moi aussi, je sais que les aveugles sont les autres ; la connivence est créée.
Troisième situation : quatre prunelles peintes autour de la composition permettent d’affirmer que jamais des yeux peints n’ont pu voir.
Quatrième situation : il y avait autrefois dans cette rue beaucoup d’aveugles, tant même que la rue prit le nom : « des Aveugles ». Et ces malheureux qui avaient des yeux ne voyaient pas.
Cinquième situation : quelques murs présentent des fenêtres parfois comparées à des yeux (l’oeil-de-boeuf), cependant les maisons ne voient pas.
Sixième situation : ceux qui ont voulu l’élargissement de la rue en la mutilant ne devaient pas avoir des yeux pour prendre une pareille décision.
Septième situation : les rares piétons qui s’aventurent dans cette voie rapide préfèrent peut-être, bien qu’ils aient des yeux, ne pas voir ce qui les entoure.
Huitième situation : le jury du concours d’art urbain, dont les membres sont des spécialistes des arts visuels, n’ont pas couronné ce projet. Oserait-on dire qu’eux aussi sont des mal-voyants ?
Etc.
Labyrinthe, 1987.
Ce labyrinthe de forme octogonale est destiné à recouvrir une terrasse entre la place du Rectorat et l’institut de psychologie de l’université de Liège au Sart Tilman. L’accès et la sortie se font par deux côtés prolongés par quelques marches. Le choix du labyrinthe renoue et prolonge une tradition plusieurs fois millénaire faite d’exemples aussi variés qu’extraordinaires. Il évoque aussi le cheminement et les hésitations de la pensée humaine et de ce fait est le symbole du lieu auquel il mène.
Pour d’autres, un rat géant aurait aussi bien convenu. C’était peut-être une image un peu vulgaire ; plate et anecdotique comme les nains de plâtre qui décorent quelquefois des jardins. Le labyrinthe est le lieu, tout le lieu ; il est le sujet et l’objet. On marche sur l’œuvre en la traversant. Si on est désœuvré, si on attend, on peut s’y arrêter, cheminer sur les pierres et trouver l’issue qui n’est pas la distance la plus courte entre deux points, ni la voie la plus rapide.
Cernée entre un mur de pierre, un rideau de végétation, blottie à mi-hauteur entre deux autres lieux, cette terrasse, à l’accès plutôt étroit, se veut un lieu d’identité, un lieu de repère, un lieu de repos.
[Léon Wuidar, «Conversation avec Jean Milo», Gerpinnes, éd. Tandem, 1992].
Léon Wuidar. „Entretien avec Pierre Henrion et Pierre-Yves Desaive » dans Art & Fact - n° 11 - Art et Mise en scène, Liège, 1992, p. 93-96.
Léon Wuidar a, au cours de sa carrière, témoigné le plus vif intérêt pour les problèmes d’intégration de l’art à l’architecture. Son style même, géométrique, d’une parfaite rectitude, d’une extrême précision appelle des rapprochements avec l’art des architectes ; il explique pour une bonne partie la qualité de ses fructueuses collaborations avec Jacqmain, Strebelle ou encore et surtout Vandenhove. La parution en 1987 d’une monographie intitulée Léon Wuidar, autour de l’architecture (1) devait, aux yeux du public, consacrer une relation que le peintre entretient depuis les années ‘60.
Solliciter de lui une interview dans le cadre d’une livraison d’Art & fact centrée sur la mise en scène de l’art coulait de source. Pourtant, l’idée de publier le présent article n’est venue qu’a posteriori. Notre rencontre avec l’artiste devait servir à la préparation d’une entrevue avec Charles Vandenhove. Les nombreuses interventions de Léon Wuidar au C.H.U., à la maison d’accueil pour enfants d’Esneux ou à l’hôtel Torrentius motivaient notre démarche. Le rapprochement entre les deux hommes avait d’ailleurs déjà été établi par Guy Vandeloise dans un texte publié en 1976 (2), à l’occasion d’une exposition qui avait pris place dans la demeure que l’architecte venait d’achever pour le peintre. Vandeloise associe l’esprit de leurs travaux; il considère ainsi cette construction «comme une oeuvre de Léon Wuidar qui serait pareille à l’aboutissement d’une longue quête spirituelle devant l’amener du labyrinthe où il se trouve, et qui ressemble à celui dessiné sur le dallage des grandes cathédrales gothiques, à l’unité enfouie en lui et en nous tous et que nous avons tant de peine à retrouver».
Avant que Charles Vandenhove, alléguant d’une ferme volonté de prendre ses distances par rapport à l’Université de Liège, refuse de nous recevoir, la pertinence des propos recueillis auprès de Léon Wuidar nous avait persuadé du bien-fondé de cet article. Avec intelligence, finesse et discrétion (trois mots qui conviennent bien à son travail), il nous corrige, expose sa conception de l’intégration de l’art et nous documente dans un sens étonnamment inédit. Qu’il en soit ici remercié.
Notre entretien avec Léon Wuidar a eu lieu le 10 septembre 1992, dans la maison de l’artiste.
- A&F : Votre intérêt pour l’architecture et plus particulièrement pour l’œuvre de Charles Vandenhove est bien connu. Quelle en a été la genèse ?
- L W : Dès ma petite enfance, j’ai été fasciné par l’architecture de la ville, je m’attardais lors de mes promenades pour regarder les piles des ponts détruits, isolées au milieu du fleuve ou encore les développements géométriques des façades des hôtels de maître ; la plupart d’entre eux sont aujourd’hui démolis. Si j’ai toujours aimé l’architecture, Vandenhove semble s’être toujours intéressé aux arts plastiques.Il venait régulièrement voir les expositions présentées par I’A.P.I.A.W. J’y ai exposé en groupe et je me suis aperçu que, sans nous connaître, chacun s’intéressait au travail de l’autre.
- A&F : Des interventions d’artistes, comme celles du C.H.U. ou de l’hôtel Torrentius, ont-elles fait partie d’une politique culturelle nationale - on pense la loi du 1 % -‘ ou est-ce Charles Vandenhove qui a imposé la place très prégnante des artistes dans ce bâtiment ?
- L W : C’est un problème compliqué. Depuis des années, on a souhaité qu’un pourcentage soit accordé à l’intégration d’œuvres d’art dans la construction de bâtiments publics. Il n’y a pas longtemps, un décret de loi donnait forme à son application. Le dernier point de ce décret permettait cependant au ministre de décider qu’il n’était pas d’application. Apparemment rien n’a changé. Nous n’attendons plus grand chose ni de l’Etat, ni des ministres, ni des fonctionnaires. Les interventions du C.H.U. sont donc dues à la seule initiative de l’architecte. Vandenhove a, en fait, commencé à s’occuper du problème de l’intégration de l’œuvre d’art dans les années ‘60 en demandant à un artiste espagnol, Luis Feito (3), une composition murale pour le Home Bru Il (4) et une autre pour son bureau. Le home et sa maison d’habitation (5) étant construits à la même époque.
L’intégration suivante viendra longtemps après avec les lambris du C.H.U. Mes premiers projets pour ce travail datent de novembre 1975 ; ceux de l’hôtel Torrentius de mars 1980. A ce moment les lambris de l’hôpital n’étaient que partiellement réalisés.
- A&F : Le lambris est devenu pour Charles Vandenhove un élément central de son vocabulaire décoratif.
- L W : Cette idée lui est venue à la suite d’un voyage en Espagne. En visitant l’Alhambra de Grenade, il a été attentif aux céramiques qui décorent les lambris qui entourent la fontaine centrale. Des céramiques qui se développent sur une hauteur d’à peu près un mètre. Vandenhove a trouvé cela si remarquable qu’il a décidé de faire quelque chose de semblable.
L’idée était séduisante, mais les problèmes techniques n’étaient pas résolus. II était, bien sûr, hors de question de travailler comme à l’Alhambra. La solution a été trouvée lorsque Vandenhove s’est adressé à une société de Genk qui produisait des tôles émaillées (6). Il a fallu développer les procédés de reports sérigraphiques, concevoir le support de la tôle, le procédé de fixation des lambris, dessiner et réaliser la plinthe et un profil d’aluminium pour en cacher les bords.
Des lambris semblables ont été réalisés un peu plus tard dans un home d’accueil pour enfants ; mais au lieu d’utiliser des profils d’aluminium, on a dessiné une autre moulure en bois peint. Les motifs de tôles ont d’autres couleurs et suivent les courbures de certains murs concaves ou convexes.
- A&F : - L ‘aspect hygiénique du métal a-t-il été imposé par le maître de l’ouvrage ?
- L W : Les plaques émaillées sont d’un entretien facile. On pourrait dire que ce n’est pas vrai pour le recouvrement du sol qui est un tapis très solide qui amortit les bruits mais qui présente parfois des taches. On avait pourtant procédé à toutes sortes d’essais : répandre du sang, de la teinture d’iode, ... puis nettoyer. Les résultats avaient été positifs. Peut-être les taches sont-elles dues au fait que l’on n’est pas toujours intervenu assez rapidement pour les supprimer.
- A&F : Sans doute est-ce l’un des problèmes majeurs de l’architecture de Charles Vandenhove : l’usage que vont en faire ses occupants...
- L W : Quand il s’agit d’un lieu collectif, les gens en font souvent un usage épouvantable. C’est attristant de voir qu’un architecte apporte le meilleur de lui-même, un véritable don à la collectivité, et que ce don est si mal reçu. La maison que j’occupe depuis 1976 a été aussi réalisée par Vandenhove. Lui-même, mais aussi les maçons, les menuisiers qui y ont travaillé sont heureux d’y revenir et de voir le soin et le respect que j’accorde à leur ouvrage.
- A&F : Comment s’est déroulé le choix des artistes qui ont travaillé au C.H. U. ?
- L W : La volonté de Vandenhove au Centre Hospitalier était de créer à la fois une unité et une diversité dans le développement des lambris. Sa première intention était de s’adresser aux artistes du groupe Cobra et de faire coïncider ce grand travail avec le trentième anniversaire de sa création. Cela ne s’est jamais fait car un artiste très important a un peu dédaigné la proposition.
- A&F : Pensez-vous que c’est parce qu’il s’agissait d’un travail de décorateur ?
- L W : Je ne sais pas. Je suppose que oui.
L’architecte s’est alors tourné vers d’autres artistes : Daniel Buren, Olivier Debrée et moi-même. Ce choix n’a jamais été simple, ni systématique. Tout cela fait partie de la mouvance de la vie et varie de manière considérable. Par exemple, Olivier Debré a envoyé une petite valise de dessins et a demandé à Vandenhove de choisir. J’ai eu le plaisir de les regarder et d’en discuter. Un dessin large, plein d’ampleur a été choisi pour l’hôpital ; un autre plus délicat a été réservé pour l’hôtel Torrentius.
Nous avons commencé à faire des essais en posant des lambris à certains étages. Nous pensions d’abord réaliser tout le travail à trois, mais l’hôpital est tellement vaste que beaucoup d’artistes ont été invités (7). Certains ont fait des essais qui n’ont pas eu de suite, ainsi Simon Hantaï n’a pas apprécié les résultats obtenus. Je pense qu’en tant qu’artiste il avait évidemment raison.
En ce qui concerne Delahaut, cela s’est passé de manière particulière. A l’initiative d’un fonctionnaire du département des arts plastiques, il avait été pressenti pour réaliser une oeuvre sur un des murs du bâtiment de l’Education physique au Sart Tilman, construction réalisée par Vandenhove en 1963. Fureur de Vandenhove qui décrète qu’il s’agit de sa création et que ce travail ne sera pas réalisé, qu’il « faudra lui marcher sur le corps ». Embarras de Delahaut qui finit par décider que c’est l’œuvre de l’architecte et qu’on doit respecter son souhait. Peu après, Vandenhove a demandé à Delahaut de réaliser des lambris à l’hôpital.
- A&F : L’intervention de Buren dans les ascenseurs est très agressive par rapport à la réalisation de Niele Toroni sur les escaliers. Ont-ils imposé leur choix à l’architecte ?
- L W : Non. Il était impossible qu’un artiste impose son choix à l’architecte. Vandenhove est intransigeant sur les principes, mais il a le plus grand respect pour les gens, et aussi les artistes, ce qui est plutôt rare dans notre société. Il n’y a pas de raison que Buren ou Toroni imposent des choix alors qu’ils ont été choisis pour ce qu’ils sont.
- A&F : Le C.H. U. exprime-t-il, selon vous, une vue globale de l’intervention des artistes, qui serait celle de Charles Vandenhove au travers d’un ensemble d’œuvres ?
- L W : Pas vraiment. Le bâtiment est tellement vaste et en constante évolution que les interventions se sont développées petit à petit. C’est un ensemble en progression, vivant.
- A&F : Pensez-vous qu’il existe une consonance entre votre travail et l’architecture de Charles Vandenhove ? Nous pensons notamment à l’aspect géométrique de vos travaux.
- L W : Je pense qu’il doit exister une relation profonde, car je me sens mieux ici (dans ma maison (8)) que partout ailleurs, j’y trouve un équilibre. Des visiteurs qui ne connaissent pas l’architecte me demandent parfois si j’en ai moi-même dessiné les plans, pensant qu’il s’agit d’un prolongement de mon travail. D’une manière générale, le monde qui m’entoure est un monde qui m’influence, dans la mesure où je porte sur lui un regard de découvreur, que ce soit une architecture ancienne ou les vitrines d’un magasin, un dessin, une sculpture... J’y trouve des choses qui nourrissent mon propre travail. Donc, ma maison nourrit ma réflexion. Elle joue aussi un rôle discret, dans la mesure où elle est claire et neutre dans ses couleurs; cela me permet d’avoir des tableaux qui apportent des notes colorées épanouies.
Vandeloise a rédigé, à l’occasion d’une exposition que j’ai réalisée dans ma maison en 1976, une préface où il établissait les rapports entre l’architecte et moi-même (9).
- A&F : Que pensez-vous de la question posée par Niele Toroni, qui se demande si, dans le cadre d’une intégration comme celle du C.H. U., l’artiste est un décorateur, ou le décorateur un artiste (°) ?
- L W : C’est un problème éternel; dès que l’on parle de décoration à propos d’un artiste, celui-ci est vexé : les artistes ne sont pas des décorateurs, ils veulent être des penseurs; Léonard de Vinci qui décrète La pittura è cosa mentale... La peinture devrait donc être une chose mentale, pas de la décoration. Pourtant, des artistes tels que Matisse ou Picasso ont accepté que leur art en plus d’être une « chose mentale » soit aussi une « chose décorative ». Une bonne peinture devrait toujours être les deux.
- A&F : Quelle est votre réaction lorsque l’on compare votre intervention au C.H.U. à de la décoration ?
- L W : Cela ne me dérange absolument pas, parce que je pense qu’il y a beaucoup de choses qui échappent aux gens qui la considèrent comme cela; ils en restent au degré zéro, à la simple vision de la chose, sans essayer de la déchiffrer, d’aiguiser leur regard sur le motif.
On peut considérer les motifs des lambris de l’étage réservés à la dyalise comme de la décoration. Le dessin est d’une légèreté si grande qu’il passe presque inaperçu. Il en émane une douceur et une paix qui a impressionné certains visiteurs. Si le motif agit dans ce sens sur l’esprit des patients, on pourrait dire alors que la réussite de l’intégration est complète.
A&F : Quelles furent, à l’hôtel Torrentius (11), les incidences des décorations picturales originales sur votre travail ?
- L W : Je suis allé les observer. Ce sont de petits motifs qui se répètent, à dominante bleue ou à dominante rouge. J’ai voulu faire quelque chose qui soit à la fois semblable et différent. Mon travail est de me renouveler, je ne procède pas comme Buren, je dois donc constamment inventer des formes nouvelles. Lorsque je réalise mon travail dans un lieu concret, dans un bâtiment, je le fais en fonction du lieu même, j’essaie de m’accorder avec lui. Plus l’accord est complet et plus, je pense, la réussite va être grande.
- A&F : Nous pensions qu’Olivier Debré a travaillé dans ce sens également, notamment avec les couleurs dont il s’est servi. Que pensez-vous de la démarche de Daniel Buren qui ne se soucie guère de la décoration originale ?
- L W : Je pense que Buren vient avec un signe, et qu’il veut imposer son signe ; c’est une manière de se faire reconnaître. Je réalise la démarche contraire, je voudrais presque que l’on puisse m’oublier, c’est-à-dire que mon travail soit tellement bien intégré que l’on n’ai plus l’impression de la présence d’une intégration. Je préfère m’effacer du lieu, non pas le marquer.
- A&F : Nous avons particulièrement apprécié le plafond de l’hôtel Torrentius. Quelle en est, longtemps après sa réalisation, votre sentiment ?
- L W : Je suis très heureux du résultat, bien que je ne l’ai pas réalisé moi-même. J’ai seulement fourni un pochoir, et c’est un peintre qui a effectué le travail à l’aide de celui-ci et d’un pistolet à basse pression. Le problème était que les solives présentaient des largeurs différentes, et des directions irrégulières. Il a donc fallu que je trouve un motif que l’on puisse articuler selon le support, en le répétant, sans que cela ne se ressente ; les dimensions du motif devaient être parfaitement adaptées.
- A&F : L ‘intervention de Daniel Buren, dans l’entrée de l’hôtel Torrentius, est particulièrement impressionnante, mais certains ont considéré qu’elle violait le caractère formel du bâtiment.
- L W : J’aime beaucoup ce travail. Je pense que cela donne à l’entrée une ampleur bien en accord avec le lieu. Cette intervention n’a pas vraiment fait scandale à la différence des croisillons de bronze dessinés par Vandenhove et posés là où ceux de pierre avaient depuis longtemps disparu. Fallait-il plutôt faire du « faux vieux » ? Je ne le crois pas. A l’occasion de l’exposition Fenêtres en vue (12), j’ai recouvert l’un de ces croisillons d’une croix faite de miroirs. J’ai donc caché l’objet du scandale et renvoyé l’image de la ville, c’est-à-dire l’autoroute qui aboutit au centre urbain et qui est pour moi un scandale aux dimensions et conséquences hors mesures.
J’ai infiniment de reconnaissance à l’égard de Charles Vandenhove. Il m’a beaucoup apporté, beaucoup donné. II a aussi beaucoup apporté au milieu culturel liégeois, mais je crois qu’on n’en a pas encore vraiment pris conscience. J’ai eu le bonheur de me voir confier des intégrations également de la part d’architectes tels que Roger Bastin à Namur et Herbert Pfeiffer en Allemagne, à Darmstadt. Pourtant ces travaux restent trop occasionnels. Je suis un privilégié par rapport à ceux qui n’en reçoivent pas. Leur rareté a aussi quelque chose de désespérant. Que restera-t-il demain des arts plastiques dans l’architecture d’aujourd’hui ?
NOTES.
(1) Léon Wuidar, Léon Wuidar, autour de l’architecture, Bruxelles, 1987.
(2) Guy Vandeloise, Un architecte, un peintre, une maison, Charles Vandenhove, Léon Wuidar, Apiaw, 1976.
(3) Il s’agit bien de Luis Feito et non de Manolo Miltares. Une contusion a été introduite par Geert Bekaert dans A la recherche de l’unité. Charles Vandenhove. Centre hospitalier du Sart Tilman, Liège, Anvers, 1988, p. 27. Les tableaux de Feito ne sont plus visibles au Home Brull et ont été entreposés aux Collections artistiques de l’Université de Liège.
(4) Résidence Lucien Brull, 45, quai Godetroid Kurth à Liège. Réalisé par Vandenhove de 1962 à 1967. Ce bâtiment est à l’origine une maison d’étudiants, aujourd’hui transformée en polyclinique. Bibi. : La Maison, 1967, n° 5, p. 148. Renseignements dans lln’y a plus d’architecture depuis qu’il y a des architectes, Liège, Mardaga, s.d., p. 158.
(5) Rue Chauve-Souris, 60 à Liège. Réalisée par Vandenhove entre 1961 et 1963. BibI. : La Maison, 1967, n°5, p. 148. TABK, 1968, n°22 ; Casabella, 1969, n°332, p. 20. Renseignements dans Il n’y a plus d’architecture depuis qu’il y a des architectes, Liège, Mardaga, s.d., p. 158.
(6) Il s’agit de la société Alliance Enamelsteel Corporation. Le procédé de fabrication a été publié : « Après application de pâtes d’émail spéciales, faisant appel à un procédé d’impression à haute technologie, le texte ou le dessin (même des reproductions en couleur) est cuit à plus de 800° C. Par là, l’impression fusionne avec la combinaison indissoluble d’acier et d’émail (verre trempé) et donne à l’image les mêmes caractéristiques que celles de l’acier émaillé vitrifié. Une surface inaltérable, insalissable, extrêmement résistante et non poreuse, qui convient aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur » dans Geert BEKAERT, A la recherche de l’unité. Charles Vandenhove, Centre hospitalier universitaire de Liège, Anvers, 1988, fin du volume.
(7) Les artistes qui ont participé à la décoration du CHU sont Jean-Charles BIais, Daniel Buren, Olivier Debré, Jacques Charlier, Jo Delahaut, Sol Lewitt, Niele Toroni, Claude Viallat, Marthe Wéry et Léon Wuidar.
(8) La maison de Léon Wuidar, près d’Esneux, a été réalisée par Charles Vandenhove entre 1974 et 1976. BibI. : A#, n° 17, 1975 ; Il n’y a plus d’architecture depuis qu’il y a des architectes, Liége, Mardaga, s. d., p. 159.
(9) Voir note 2.
(10) « Frisson de l’artiste, n’être qu’un décorateur. Conviction du décorateur, être artiste. Faux problèmes. On avait sûrement proposé à Pierro della Francesca de décorer le chœur de San Francesco, à Arezzo, en lui donnant même le thème la légende de la Croix. Il a accepté, à voir le résultat : si c’est de la décoration, vive la décoration ». Niele Toroni, à l’occasion de son travail au CHU, effectue une approche étymologique du terme « lambris ». Il le fait dériver du latin « lambrusca » (vigne sauvage), comparant de la sorte les contributions des artistes à autant de ceps différents, se plaisant à souligner que la vigne sauvage sert à l’ornementation, mais ne produit jamais de bon vin..., dans Geert BEKAERT, op. cit., p. 31.
(11) A propos de l’histoire et de la restauration de ce bâtiment, on consultera Architecture pour architecture. Hôtel Torrentius, s.d., s.l.
(12) Voir le catalogue de l’exposition Fenêtres en vue, s.d., s.l., p. 184 et 185.
Léon Wuidar, Cher Jo Delahaut, in Espaces de Libertés, n° 208, février 1993, p. 4.
On me demande aujourd’hui - très gentiment ! – de faire ton portrait. Dans doute parce qu’on s’est aperçu qu’il y avait entre nous, depuis longtemps de la complicité.
Nous choisirons comme décor la salle de séjour de ta maison rue Père Damien à Evere. Il en ressort une impression d’ordre et de calme Parmi les droites nombreuses, celles régulières du carrelage et celles en arêtes vives du mobilier et des murs, les longues courbes d’une plante grasse, du dossier des chaises et des cornes d’une antilope de passage apportent presque une de volupté.
Tu seras assis de face pour bien mettre en évidence ton visage aux traits fins couvert d’une paire de lunettes à la monture légère. Le regard est droit, attentif, prêt à capter tout ce qui peut être vu, il est celui de quelqu’un pour qui le monde visuel est d’abord l’essentiel.
Pendant la séance qui durera souvent plus de deux heures – comme le temps passe ! – le téléphone sonnera quelquefois. Tu t’excuseras avant de grimper à l’étage pour décrocher et fournir, si nécessaire, une réponse précise et nette. Ta conduite étant gouvernée par une extrême politesse, quand un importun, de passage dans le quartier, viendra sans s’annoncer, tu auras l’idée de lui dire pour t’en débarrasser au plus vite, tout en saisissant un vêtement au porte-manteau que nous sommes sur le point de partir.
Tu n’arrêteras pas de me demander des nouvelles de ma petite famille, de ma petite ville, d’être attentifs à mes remarques, aux travaux que j’amène quelquefois, élevant alors le discours bien au-delà des frontières de la simple politesse, pour arriver à cet échange si rare et si précieux touchant aux vérités fondamentales.
Tu n’arrêteras pas aussi de montrer ton travail, sans commentaires, les mots devenant superflus. Alors un jour, dans le silence de la contemplation, s’élèvera le cri d’une petite fille debout entre nous deux assis : « que c’est beau ! »
Quelques instants plus tard, tu reviendras à la gouache qui avait provoqué ce cri d’admiration et tu la dédicaceras à l’enfant éblouie.
.Je m’aperçois qu’aujourd’hui je te tutoie pour la toute première fois. J’ai appris que les anglais se vouvoyaient, ils ne disent « tu » qu’à leur dieu.
Léon Wuidar, La mort de la peinture ? in Bulletin de la classe des beaux-arts, Académie royale de Belgique, 7-12, 1999, pp. 199-203.
Léon Wuidar (interview Lino Polegato), « J’aimerais bien être tout, … » in Flux news, octobre 1999, p.6.
Jusqu ‘au 30janvier2000 au musée Félicien Rops à Namur.
Léon Wuidar abandonne très tôt la peinture figurative pour se lancer dans l’abstraction. Passionné par la rigueur du trait, l’ordonnance des formes et les jeux de mots, ce peintre graveur étonne par la richesse et la diversité d’une création en perpétuel renouvellement. L’artiste nous dévoile, non sans humour, la particularité des liens existant entre les mots et les signes.
- Lino Polegato : L’équilibre, l’ordre, c’est chez vous un style de vie ?
- Léon Wuidar : Contrairement à ce que l’on croit, je n’ai pas d’ordre. Au lieu d’avoir de l’ordre, je préfère faire le vide. Dans le vide, il n’y a pas de désordre. Dans mon travail, on retrouve toujours une dualité entre d’une part le fond et d’autre part la forme. Je pense que dans le monde de l’art, les gens qui se contentent de travailler la forme sont dans un académisme formel et ceux qui se contentent de travailler le fond sont dans l’incapacité d’avoir une forme aboutie qui met en évidence le contenu de leur travail.
- Les formes donnent toujours l’impression d’êtres collées l’une contre l’autre, en rapprochement sans pour autant fusionner...
- Quand je me suis mis à composer des peintures, je suis parti du principe que tous les points de la surface du tableau devaient être traités de la même façon. Il me semblait qu’une oeuvre aboutie et d’esprit classique devait être soignée dans ses moindres détails. Les formes ayant la même importance. Une contrainte est de toujours commencer par un encadrement. Ce cadre est comme une fenêtre ouverte, virtuelle, sur l’espace intérieur de la peinture mais c’est aussi bien, par exemple, l’encadrement d’une boîte de jeux d’enfant, de jeux de construction comme ceux que j’ai connus avec des volumes en bois reproduisant plus ou moins fidèlement des éléments architecturaux.
Si c’est un exemple précis c’est en même temps trop succinct par rapport à la complexité du travail lui-même et de toutes les observations que je pourrais multiplier. Si cette observation est de type formel, il y a, au niveau du sens, une autre attitude. Il me semble qu’à partir du moment où un artiste réalise une oeuvre, il aurait intérêt à être une espèce de Sphinx, c’est à dire, non pas celui qui apporte une explication mais plutôt celui qui poserait peut-être une énigme. En cela, il relancerait les questions fondamentales de la destinée de l’homme. Au lieu d’apporter des certitudes, ce serait plutôt laisser des questions sans réponse.
- La raison semble être le centre de votre monde ? Quelle en est la part cachée ?
- Laissons le côté raison. Je crois que le traitement des surfaces peut amener à une sorte de rêverie et permettre d’abord sur le plan de la relation des formes, de créer toutes sortes d’ambiguïtés, de manière à ce que l’on ne sache plus, en voyant le tableau, ce qui sur la surface plane de la toile serait éventuellement devant ou derrière, visible ou caché. II y a donc plusieurs visions possibles et de cette ambiguïté de la relation des formes naît une variété de solutions. Par exemple les formes abstraites pourraient être vues comme une forme de réalisme poussé ; quand un carré est peint est-ce une abstraction ou est-ce l’image d’un carré ?
- C’est malgré tout subjectif d’une personne à l’autre...
- Ou même d’un moment à l’autre pour la même personne. Il y a aussi toutes sortes de jeux en rapport avec le milieu culturel. Quand je peins d’une manière géométrique un motif figuratif très schématisé, repris d’un tableau de Fernand Léger au musée de Liège, en l’occurrence une pipe en terre blanche, que je dessine cette pipe, brisée, on peut penser que je rejoins l’image de la vanité traditionnelle, c’est à dire des choses du monde qui passent, et si je mets cette pipe sur une espèce de croix très courte, un peu inclinée, noire sur un fond blanc, je renforce encore le côté funèbre, puisque j’additionne Magritte et Malevitch et que tous deux ont cassé leur pipe...
- Vous vous êtes toujours senti très proche des architectes...
Tous les architectes devraient être des artistes. Un tableau, peut être indispensable mais il est inutile. Quand l’architecte dessine une grille, cette grille a un rôle, elle a toutes sortes de qualités : fonctionnelle, solide, belle, qu’elle ne soit pas d’un prix excessif... Tout ça, j’aime bien. Je suis dans la rigueur avec le souci fondamental de savoir ce que je peins, pour qui, pourquoi et comment. Après avoir répondu à toutes ces questions, je fais mon travail avec, éventuellement en plus, toute cette fantaisie et cette espièglerie que j‘aime y mettre.
- Concernant la décoration, je pense à votre intervention sur trois façades de l’îlot St Michel à Liège...
J’ai décidé, contrairement à certains artistes, que le mot décoration n’était pas un tabou, que ceux qui en avaient peur n’avaient qu’à bien s’expliquer. L’ornement s’il est appliqué comme un corps étranger est certainement un crime, mais la décoration n’est pas un défaut, c’est une qualité.
- Peut-on dire que votre signe c’est le carré ?
- Non, je prends beaucoup plus de liberté, c’est un signe neutre qui est à la disposition de tout le monde, l’intérêt c’est de savoir ce qu’on peut en faire.
- Vous attachez beaucoup d’importance aux chiffres...
- Il n’y a qu’une seule chose qui m’intéresse ce sont les rapports de mesures. Cela peut être le nombre d’or, qui peut être aussi la pire des choses, si on y pense trop, on va l’employer très mal. J’ai remarqué après une quinzaine d’années que j’utilisais le nombre d’or sans m’en rendre compte, c’était naturellement la bonne mesure dans toutes sortes de divisions ou de rapport de formes que j‘établissais, il ne faut cependant pas y accorder trop d’importance. Par la pratique on finit toujours par trouver les mesures qui sont justes, comme le partage du pain le matin au petit déjeuner, on coupe la tranche de pain en deux puis on referme une moitié sur l’autre, on ne mesure pas...
Dans la composition sur le bâtiment de Bruno Albert, il y a un rapport a la place St Lambert. Je fais allusion à quelque chose qui s’y trouvait il y a trente ou quarante ans et qui était tout à fait typique du lieu mais que je n’aime pas trop révéler. Ce serait tellement mieux qu’un Liégeois passant devant une vitrine se souvienne de ce à quoi je fais allusion. J’ai fait ces compositions pour le passant... Si je suis resté à Liège et si j’y expose principalement, c’est peut être parce que ma région a besoin de moi, plutôt que d’être à New York ou Paris, parce qu’en province nous sommes au bord du désert culturel et que parti, c’est un désert un peu plus grand, donc si je dois faire quelque chose, c’est là où on en a besoin.
- Qu’est-ce qui manque à Liège pour redevenir une ville importante au niveau de l’art ?
- A Liège dans les années 70, on a démoli le musée des beaux-arts existant pour faire passer une autoroute, ensuite on a reconstruit un musée - le musée de l’art wallon - relégué aux étages. Le rez-de-chaussée est commercial. Si à Liège les arts plastiques avaient eu une importance majeure on aurait fait un musée à l’accès direct. Ça n’a pas été le cas, l’art a été relégué. Maintenant qu’on a réalisé l’îlot St Michel il y a aussi un lieu qui est destiné à des activités artistiques, un sous sol au niveau -2, mais de nouveau au lieu d’avoir l’art de plein pied avec les gens qui passent on enfoui l’art comme dans des catacombes. Je pense que la politique des musées liégeois est une absence de politique, c’est à dire que l’on accueille un peu de tout, il y a des pressions extérieures, ça n’a pas de sens.
- Parlez-moi de votre parcours...
- Je commence à dessiner à dix ans. Adolescent, je suis un enseignement secondaire avec beaucoup de cours artistiques. En même temps, je dessine et peins d’après nature pour apprendre. Simultanément je fais quelques expériences abstraites parce qu’au début des années 50 l’abstraction se généralise et que j’en entends parler. A 14 ans, je tombe par hasard sur une reproduction d’une peinture de Ben Nicholson, extraordinaire, terriblement abstraite. C’est comme un coup de soleil. Je suis à la fois séduit et très dérangé devant quelque chose d’aussi simple. Vers les années 55, 56 je fais donc des expériences de peinture abstraite alternant avec un art plus réaliste, parce que je pense qu’il est très important de savoir dessiner. Je pense que si on peint, ou dessine, il faut consacrer toute sa pensée a l’idée sans avoir de soucis pour l’exécution. Quand on a ces connaissances, on peut choisir ce qu’on veut faire.
- Le danger d’académisme est présent si les règles subissent trop de contraintes...
Il ne faut jamais être dans le système pour créer. Si on est dans le système, on n’invente pas, on applique. Il s’agit de se mettre dans la situation inverse, faire intervenir des possibilités aléatoires. Le métier doit être là, non pas pour rigidifier mais pour qu’on l’oublie. Petit à petit je me suis mis à faire une peinture à tendance expressionniste jusque 1963. Je me rends compte alors que l’expressionnisme et le surréalisme sont dépassés, qu’il ne me reste plus que l’abstraction, je décide d’y passer. Mon dernier tableau figuratif représente une femme avec un manteau gris penchée sur un miroir déformant qui ne lui renvoie plus qu’une image abstraite. C’est vraiment mon passage à travers le miroir et tous les tableaux suivants sont des tableaux abstraits.
Concernant les couleurs, début des années soixante, j’ai peint dans des couleurs proches du blanc, du noir et du gris. La raison était peut-être d’ordre psychologique mais il y avait aussi la volonté d’utiliser ces couleurs car je me suis aperçu que le tableau gris subissait l’influence du milieu coloré, mon tableau changeait selon l’endroit. Petit à petit mes couleurs ont été de plus en plus vives.
Sur les jeux de mots...
C’est apparu un peu plus tard. Voici un carnet de croquis, on peut voir comment je travaille. Je ne commence pas un tableau devant une toile blanche. Depuis plus de vingt ans je tiens ces carnets que je date et numérote. Ce sont des exercices presque quotidiens qui vont donner naissance à quelque chose ou qui sont des projets pour des sujets précis, ou parfois qui sont repris pour d’autres travaux et ainsi de suite. Ça me permet d’avoir beaucoup de projets en très peu de place, c’est une sorte de journal où tout se suit. L’image de la création pour moi, c’est comme entrer dans un labyrinthe. On sait quand on y entre et on ne sait pas quand on va en sortir, ni avec quoi.
Il n’y a pas de gribouillage, les traits sont justes, on a l’impression que tout est élaboré dans la tête, vous n’avez plus qu’à le tracer.,.
Tout ça est pourtant de l’ordre de l’improvisation. Souvent je commence par tracer un carré, puis deux ou trois lignes partent du tout vers le détail, à la différence de tant d’artistes qui vont crayonner quelque chose, puis le développer pour éventuellement terminer par un cadrage. Je pars plutôt vers l’intérieur, le premier carré me sert à élaborer ma composition, si je sens que c’est juste je vais renforcer ce cadre, parfois même le tripler.
- Quand pour vous une oeuvre est elle réussie ?
Quand elle est nouvelle. Mon envie est de toujours me renouveler, je suis plus dans un laboratoire de recherches que dans une unité de production. Je produis tellement lentement que j’ai intérêt à ne jamais commencer un tableau qui ne va pas être bon. Si je rate, je m’en veux. Dans un carnet, le problème n’est pas le même, je peux me permettre de faire tous les croquis de manière très libre. Si je commence un tableau de grande dimension et que je ne sais plus quoi faire c’est comme une toile perdue.
Je tombe par hasard sur un croquis du 23/11/96, je lis: « Après le passage du nu la rampe de l’escalier est d’autant plus raide », c’est une allusion au nu descendant l’escalier de Duchamp ?
On peut penser qu’un nu qui a la main sur la rampe c’est comme une main de femme sur une verge d’homme, la verge n’est pas insensible donc la rampe d’escalier est d’autant plus raide...
- Le 28/11/96 vous passez de la raideur au tumulus, «cumulus et tumulus»….
- Je trouvais très amusant que le nuage qui passe au-dessus finît en us et que le cumulus soit la forme convexe par rapport à l’autre aussi convexe, et que d’autre part, l’eau du ciel tombant sur la terre forme l’humus et que tout retourne à la nature. Ce sont des jeux de mots. II est possible que j’ai eu l’idée en me promenant et que j’aie voulu la noter. Si je ne note pas, j’oublie très vite.
Ce carnet c’est évidemment plus qu’un carnet de croquis...
C’est un outil de réflexion. Quand j’ai un nouveau travail à faire, je le feuillette. Il ne s’agit pas d’aller trouver la solution toute faite mais ça relance ma pensée et ça fait toujours un effet boule de neige. Mon souci est aussi d’empêcher qu’il y ait des cloisons, entre figuration, abstraction, etc. J’aimerais bien être tout, pouvoir aborder tous les problèmes, trouver toutes sortes de solutions.
Léon Wuidar. « La mort de la peinture ? » in Bulletin de la Classe des beaux-Arts. Bruxelles,7-12, 1999.
LE VIEUX, A LA VEILLE.
Il vient t’offrir un cadeau.
La Vieille prend le cadeau.
LA VIEILLE.
Est-ce une fleur, Monsieur ? ou un berceau ?
un poirier ? ou un corbeau ?
LE VIEUX, A LA VIEILLE.
Mais non, tu vois bien que c’est un tableau !
LA VIEILLE
Oh ! Comme c’est beau ! Merci, Monsieur...
Vous aurez sans doute reconnu, par leur aspect, quatre répliques de la pièce de théâtre d’Eugène Ionesco : Les chaises. Elles donnent encore aujourd’hui l’image convenue qu'un large public peut avoir de la peinture. De celle-ci, on parle beaucoup, mais peut-être parle-t-on de quelque chose qui a déjà disparu. La question est donc de savoir ce que l’avenir peut lui réserver.
Les conventions sont à ce point fortes dans l’imaginaire des gens que le tableau doit être une toile, que celle-ci ne peut être peinte qu’à l’huile et que le tout se présente dans un cadre. Cette vision très étroite, et aussi quelque peu naïve, peut s’expliquer par l'Histoire, ou plutôt par une seule histoire, celle de l’invention des frères Van Eyck : la peinture occidentale. Création achevée dès sa naissance, merveille de perfection qui perdure encore aujourd’hui à travers le mythe du tableau.
Depuis le XVIIIe siècle, même depuis la Renaissance, le matériel du peintre a peu évolué. On peint toujours à l’huile sur toile à l’aide de brosses en soie de porc, en appliquant des couleurs diluées à l’essence de térébenthine sur une palette de bois. Les différences essentielles sont peu nombreuses. Aujourd’hui, le peintre n’est plus astreint à broyer ses couleurs, ni non plus à les conserver dans des vessies de porc à l’abri de l’air. La toile tendue sur un châssis, est fixée a l’aide d’une agrafeuse en remplacement des semences traditionnelles posées à l’aide d’un marteau. L’invention du tube de métal avec bouchon date de la première moitié du XIXe siècle. Å Londres, à la Tate Gallery, on a pu voir la boîte de couleurs du peintre Turner dans laquelle à côté des vessies habituelles se trouvait un tube métallique contenant du blanc.
C’est cette invention qui permit, pensons-nous, aux peintres paysagistes, de sortir de leur atelier pour travailler sur le motif. Donc d’observer, d’une manière plus attentive, les jeux subtils des lumières et des ombres et de permettre à la peinture impressionniste de se développer.
Ce souci de rendre l’atmosphère dans tous ses états, lumières du matin et du soir, du printemps et des autres saisons, du soleil, de la pluie, de la neige et du brouillard, ce souci de peintre étant bien dans la suite normale de la peinture réaliste du milieu du siècle.
Cette peinture impressionniste est aujourd’hui détournée de ce qu’elle a été ; elle est devenue, pour un large public, la représentation d'un certain bonheur, l’image du plein air, d’une nature remplie de fraîcheur d’où sont absentes pollution et agressions visuelles, en somme, un monde d’un grand bien-être. Ainsi a changé la perception de cette peinture impressionniste maintenant figée dans une espèce de convention visuelle, confirmée et multipliée à l’infini par des reproductions en série.
Au XX° siècle, la peinture va jouer un rôle capital dans l’évolution des arts. Avec les Cubistes, la plus grande liberté est prise par rapport à la représentation traditionnelle du modèle. Encore plus bouleversante, est la notion d’absence de représentation avec les premiers Abstraits. Plus tard, en vagues successives, viendront de multiples mouvements parmi lesquels apparaîtront de plus en plus la perte d’une composition mesurée, des formats de tableaux toujours plus grands, et une inflation de peintres parmi lesquels s’affirmeront, heureusement, des artistes de qualité.
A ces mouvements en succéderont d’autres, plus intellectuels, comme par exemple, Support-surface et l'art conceptuel.
Pourrait-on dire du premier que par la réduction extrême de la peinture au seul traitement de ses éléments fondamentaux, il serait aussi par un effet pervers, responsable de la dissection finale du corps de la peinture ? Et pourrait-on dire du deuxième, qu’en se passant de la peinture, il en confirmerait l’inexistence ? Aujourd’hui, la visite des grandes manifestations internationales nous permet de mesurer combien la peinture est en retrait et peu représentée par rapport à la photographie, la vidéo et l’installation.
Tous ces nouveaux moyens d’expression n’ont pas arrêté non plus un flot de peintres œuvrant dans des esthétiques souvent fort différentes confirmant bien qu'il n'y a plus, à notre époque, un courant artistique dominant.
Qu’il vous soit épargné de faire l’inventaire des écoles d’art, des classes de peinture, du nombre d’étudiants, du nombre de travaux réalisés ; sans oublier les peintres dits du dimanche, amateurs plus ou moins curieux, allant de l’habile pastiche impressionniste jusqu’au remplissage de cases numérotées d’un tracé déjà imprimé sur toile et qui doit donner terminé, l’image de l’un ou l'autre tableau célèbre.
Beaucoup de ces personnes abandonnent vite leur pratique ne supportant ni la solitude de l’atelier, ni les difficultés extérieures. Une certaine indifférence en notre temps, à l’égard du monde de l'art, est peut-être aussi quelques fois plus décourageante que n'auront été les manifestations d’agressivité pendant l’entre-deux-guerres.
Il y a donc une étonnante inflation de peinture. Comment des artistes l’ont-ils ressentie ? Voici deux réactions, celle de René Magritte d’abord, celle de Marcel Lempereur-Haut ensuite. Magritte écrit à son marchand de tableaux Iolas en 1959 : « Je pense qu’il y a assez de tableaux dans le monde, au point d’en être un peu dégoûté. Les nouveaux tableaux ne valent pas la peine d'être regardés s’ils ne nous apportent pas des idées nécessaires »
Un autre témoignage. D’une lettre de 1950 de Marcel Lempereur-Haut à Henri-Jean Closon, tous deux peintres abstraits, belges de naissance, mais ayant vécu en France, voici quelques lignes exprimant comme Magritte l’idée d’une inflation de peinture : « [De nos jours] on peint trop et trop vite et il y a trop de peintres. On a perdu le souci du travail bien fait à la manière des anciens. Chacune des œuvres des primitifs était, sinon un chef d’œuvre, du moins une perfection technique pour autant qu’il soit possible d’atteindre à la perfection ».
On est souvent loin de cette perfection technique. Quand le peintre prend le risque d’entreprendre un tableau difficile, des maladresses peuvent révéler ces difficultés. Mais on peut se contenter du plaisir de jouer dans la couleur. Souvent cela se limite au seul plaisir de l’auteur et ne donne au spectateur que l’impression d’un déjà vu.
L’exigence formulée par Magritte d’apporter dans de nouveaux tableaux des idées nécessaires nous invite à revenir et à réfléchir sans cesse à des questions fondamentales : que peindre comment et pour qui ? C’est donc se retrouver dans la situation éreintante qui fait aussi dire à Magritte : « La peinture, c’est emmerdant à faire ». Ce que confirme de manière moins provocante, Lempereur-Haut à l’occasion d’un entretien : « Je n’aime pas peindre, ce qui me plaît, c’est de chercher, de composer, combiner, mais peindre n’est plus que de l’artisanat ».
Ainsi la peinture serait sauve. Il suffirait de peindre moins et mieux. Ne peindre que ce qui en vaut la peine. Ce serait compter sans notre relation au temps dans un monde qui va de plus en plus vite. La peinture reste une activité lente. Dans une lettre adressée à son nouveau marchand, Louis Carré, en 1945. Fernand Leger rapporte en ces termes un échange de réflexions avec Le Corbusier : « Déjeune avec Corbu et on constatait que la vie sérieuse en profondeur marche à 3 km à l’heure. Au pas d'une vache sur une route. Le danger d’une vie comme la nôtre, c’est de croire au 1200 km à l’heure de l’avion et que ce truc-là change quoi que ce soit à la création soit artistique soit scientifique. Nous autres, nous sommes condamnés à la règle des grandes forces naturelles : un arbre met dix ans à devenir arbre. Et un grand tableau ? Et un beau roman et une grande invention ? Du 3 km à l’heure, Monsieur, et encore l » (Arnaud Pierre. F. Léger, peintre de la vie moderne. Paris, 1997, p. 72)
Toute cette lenteur est aussi propice à développer le cheminement de la pensée intérieure du peintre. Mais l’utilisation de moyens plus rapides, plus souples, ne donnent-ils pas, eux aussi, à l’artiste plus de temps, de ce temps qui lui permettra de développer le cheminement d’une pensée intérieure pour autant qu’il puisse résister à l’envie d’aller toujours plus vite ?
La mort de la peinture, possible, probable, inévitable pour toute chose vivante, n’est sans doute pas encore pour demain. L’inflation de peintres que l'on a connue, que l’on connaît encore, n’est assurément pas un signe de bonne santé. Mais dans un temps plus lointain, que restera-t-il de cette peinture qui aura joué un rôle fondamental dans la première moitié du XXe siècle, de cette peinture qui n’avait cesse d’évoluer et de toujours jouer ce rôle de premier plan depuis son invention ?
Chaque jour nous viennent des questions à l’esprit et la découverte de nouveaux peintres, de nouvelles manières de peindre semblent nous faire croire aux possibilités infinies de la peinture. Mais qu’en sera-t-il quant à une véritable influence sur le monde de l’art ?
Si la peinture ne semble guère avoir un grand avenir, elle a un extraordinaire passé. N’est-ce pas là un patrimoine d’une si grande richesse avec lequel nous avons le bonheur de vivre, aujourd’hui Comme hier et sans doute comme demain ? Ainsi cette peinture continue à vivre débordant les limites du temps grâce à ce qu’elle nous apporte de plus fondamentale : sa pensée intérieure.
- Léon Wuidar, Novembre 1999 in Catalogue Féérie pour un autre livre. Mariemont – La Louvière, 2000.
Autrefois, je crayonnais sur tout, dos d'enveloppes, cartons d’invitations, chutes de papier. Le résultat fut une masse informe de croquis mélangés. Quel plaisir de pouvoir noter, ou jour le jour, maintenant depuis plus de vingt ans, formes, idées, souvenirs et projets dans des carnets de dessin. Cette façon de travailler présente bien des avantages : simplicité des moyens mis en œuvre, rapidité du procédé, petits croquis plutôt que grands discours, et peu de place occupée. Les carnets, fabriqués selon mes indications - déjà le livre ! - forment une énorme accumulation de projets qui, dès leur conception, quelque temps plus tard, ou peut-être jamais, ont été, ou seront, les points de départ de multiples travaux : peintures, gravures, dessins, collages, intégrations à l’architecture, arts appliqués, art graphique, quelquefois aussi reliures ou livres-objets.
L’idée de travailler autour du livre m'est venue pendant une trop longue période sans projets ni commandes à limiter à le seule pratique de la peinture me semblait une chose aberrante. Parce que le livre à une forme et un fond, concevoir une reliure relevait d’un grand plaisir. Å la fois plate comme un tableau, en trois dimensions comme une sculpture, le livre se prend en main, se laisse ouvrir et pénétrer, mais il ne peut être saisi que page après page- Cette relation au temps, faite de lenteur, est bien pour me plaire.
Que dire du livre d’artiste et du livre objet ? Les limites de l'un et de l'outre sont d'autant moins précises que, dons le domaine de la création, un principe essentiel est de ne jamais se répéter. Toute solution doit être unique et apporter une surprise nouvelle. Il y a donc dans mes carnets une douzaine de projets. Quelques-uns ont été réalisés en un ou plusieurs exemplaires. D’autres, en quête d'éditeurs, ou l’opportunité, dorment depuis longtemps, se réveillent quelquefois pour prendre une nouvelle forme, une direction nouvelle. Comme pour toute réalisation, il importe de la charger de sens, de telle sorte qu’elle puisse résister å l'usure du regard, de cette usure qui renvoie les ouvrages de l'homme au néant-
[Léon Wuidar, Conversation avec Victor Noël, éd. Tandem, Gerpinnes, 2001].
[Léon Wuidar, Conversation avec Armand Silvestre, éd. Tandem, Gerpinnes, 2001].
Léon Wuidar, novembre 2001. Texte sur l’invitation pour l’exposition Jean-Pierre Maury au salon d’Art à Bruxelles, 2001 (03/12-02/02/02)
C’est en 1970 que les premières oeuvres de Jean-Pierre Maury ont été remarquées. Remarquées et remarquables, elles se présentaient comme des organisations de signes répétés et superposés, situés dans des sortes de fenêtres. Que signifiaient donc ces signes qui avaient du sémaphore l’extrême précision ?
Un peu plus tard, l’illustration d’un journal a révélé un être aussi étonnant que l’œuvre. Droit, près d’une table dans un espace nu comme une cellule. Mais quelle est la fidélité d’un souvenir ? Quelle image a-t-il donné ? Quelle image a-t-on pu en conserver ?
Que peut-on savoir des motivations profondes qui font qu’un être choisit d’être artiste, d’y consacrer son énergie et son intelligence ? Dans un monde assourdissant et bombardé d’images, la peur du vide semble régner. Mais aucun diable ne pourra faire fléchir la résistance silencieuse de Jean-Pierre.
Il y a cinquante ans, on parlait de peinture abstraite géométrique aujourd’hui, nous sommes dans la mouvance construite (ce qui n’est pas tout à fait pareil). Il aura fallu à quelques-uns dont Jean-Pierre, un profond sens critique pour obtenir tout autre chose en utilisant les mêmes moyens. Grâce à eux, nous sommes passés d’un art abstrait quelque peu primitif à un autre d’essence bien plus classique.
À partir d’une formidable réflexion, très tôt élaborée, avec la rigueur de la science et la logique de l’ordinateur, Jean-Pierre a développé des théories et des programmes. Les multiples oeuvres qui en découlent ont deux qualités essentielles : elles sont bien d’aujourd’hui car leurs procédés sont actuels, et surtout elles aboutissent à de la poésie pure. Au lieu d’être plates et ennuyeuses, elles se révèlent souples, ondoyantes et plutôt frémissantes.
Mais tout ceci n’est que vaines explications, Il est sans doute bien plus intéressant de regarder les oeuvres que de lire ces notes. De plus que valent encore des explications quand Jean-Pierre écrit quelque part : « j’ai brouillé mes cartes » ? Laissez-vous donc charmer.
Léon Wuidar. Notice sur Jean Rets in Bulletin de la Classe des Beaux-Arts. Bruxelles, 2002, pp. 109-115.
Jean Rets est né à Paris le 6 décembre 1910 de parents belges. En 1914, suite à la déclaration de guerre, la famille est revenue vivre à Liège. Très tôt, il a manifesté des dons pour le dessin et la peinture puis fréquenté l’Académie royale des Beaux-Arts de sa ville. Dès l’âge de vingt ans, il a eu une toute première exposition à la galerie d’art du journal La Meuse. En 1932, il participe à une exposition collective et attire l’attention de la critique. En 1935, il est membre du groupe Nord 7. Ce groupe comme d’autres, tente de réagir à la crise des années trente ; il est présidé par Léon Koenig qui deviendra plus tard conservateur des Musées des Beaux-Arts de Liège. En juin 1940, Jean Rets est membre de l’Atelier Libre et réalise dans les écoles de la ville des décorations murales jusqu’en 1943. Il s’agit là d’une initiative due au peintre Edgar Scauflaire qui avait préconisé l’organisation d’une équipe dont le travail était de décorer les locaux de la Ville et ainsi apporter une aide à des artistes privés de ressources. Si l’œuvre d’Edgar Scauflaire paraissait alors bien moderne dans une ville de province et pourrait être située quelque part entre un cubisme tout en synthèse et un expressionnisme très pondéré, elle n’a sans doute eu sur Jean Rets qu’une influence limitée. C’est la visite d’une exposition des œuvres de Georges Braque qui va l’enthousiasmer et le convertir à la modernité. En 1945, Jean Rets devient membre de l’APIAW et en 1947, de la Jeune Peinture Belge. C’est avec une certaine lenteur, beaucoup de prudence et de réflexion que Jean Rets va réaliser ses premières œuvres abstraites en 1949. Ce choix va s’affirmer pleinement après avoir vu une exposition d’Alberto Magnelli dont la peinture va lui faire prendre conscience des virtualités de l’abstraction construite à laquelle il restera fidèle toute sa vie. En 1954, à l’occasion d’une première participation au salon des Réalités Nouvelles à Paris, il rencontre Victor Vasarely et René Jacobsen avec lesquels des contacts perdureront. En 1956, avec Jo Delahaut et la collaboration des critiques Jean Séaux et Maurits Bilke, il fonde le groupe Formes. En 1955 et 1957, il expose à Liège, à l’APIAW avec Pol Bury. Il réalise en 1956 une série de reliefs en bois et métal peint. En 1958, il dessine un grand vitrail en dalles de verre pour la nouvelle gare des Guillemins ainsi que des reliefs en béton pour des bâtiments conçus par le groupe d’architectes EGAU à la plaine de Droixhe. En 1959, il est membre fondateur du groupe Art Construit sous la présidence de Jo Delahaut et Jean Séaux. En 1964, il devient président de la section liégeoise de l’APIAW. C’est à cette époque qu’il s’intéresse de façon passagère à l’optical art et réalise en 1967-1968 une série de sculptures - lumière en tubes néon qui seront exposées à la galerie le Zodiaque à Bruxelles. Il reçoit une commande pour le métro de Bruxelles et réalise en 1976 une céramique à la station Arts-Loi. Ses activités se sont multipliées, il est invité à exposer régulièrement à Bruxelles, à Liège et dans diverses villes belges. Il participe tout aussi régulièrement à des manifestations à l’étranger. Ainsi Jean Rets, qui a développé une œuvre suivant une évolution logique et sensible, servie par de remarquables qualités d’exécution, a trouvé une place de choix parmi les représentants belges de l’abstraction géométrique.
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Qu’en est-il de l’œuvre ? Comment l’appréhender et la situer dans la peinture belge du XXe siècle ? Dans le catalogue de la rétrospective qui s’est tenue à Liège au Musée des Beaux-Arts en 1972, les œuvres sont réparties en trois temps : 1935-1950 ; 1951-1960 ; 1961-1972. La frontière entre 1960 et 1961 paraît bien difficile à saisir. N’a-t-on pas seulement voulu marquer la fin d’une époque, celle des années cinquante ? L’autre frontière, entre 1950 et 1951 semble beaucoup mieux coïncider avec la réalité d’une évolution. Longtemps Liège a été une ville provinciale repliée sur elle-même, souffrant sans doute de la perte de son ancienne identité principautaire. La vie quotidienne, un manque de curiosité, des moyens d’information mal développés, l’éloignement de Paris alors capitale des arts, ont contribué à accentuer le caractère des années trente marquées par le reflux de la modernité au profit des valeurs plus sages et plus classiques. C’est dans cette ambiance que Jean Rets commence à peindre et à exposer. Il est très tôt remarqué et apprécié. Au début de la guerre, Léon Koenig qui a entrepris une Histoire de la peinture au pays de Liège, éditée en 1951 à l’initiative de l’APIAW, note alors « Jean Rets, en pleine évolution, est précis, précieux et net. Il peint paysages, portraits, natures-mortes et compositions avec une douceur intime ingénue et une habileté de main enviable. Son art apporte à la peinture liégeoise une promesse pleine d’agrément » (Léon Koenig, Histoire de la peinture au pays de Liège, Liège, Éditions de l’APIAW, 1951, p. 93). Si les années de guerre ne sont pas propices à l’évolution de l’art vivant, elles semblent pourtant galvaniser une résistance à l’occupant et donner à certains Liégeois une prise de conscience. Ainsi Edgar Scaufflaire a pris l’initiative dont il vient d’être question, Léon Koenig s’est lancé dans ce vaste travail d’écriture concernant la peinture locale, d’autres décident clandestinement de créer l’APIAW voulant ainsi résister à la pénétration insidieuse des théories nationales-socialistes de la Propaganda Abteilung. La ville est libérée en septembre 1944. La première exposition est très symboliquement inaugurée le 14 juillet 1945. On peut penser que, comme d’autres, Jean Rets découvre alors la peinture moderne et plus particulièrement la jeune peinture française. Les réactions du public liégeois seront aussi violentes qu’inattendues. De nouvelles manières de peindre se répandent. Par exemple, prendre un sujet très ordinaire et le traiter librement dans un genre filiforme. Ou bien tenter d’imiter Giorgio Morandi et rendre l’aspect métaphysique des objets ou plus hardiment se tourner vers l’abstraction. C’est une époque pleine de fraîcheur, faite du bonheur de la liberté retrouvée, de la fantaisie légère qui touche les arts visuels. « Jean Rets qui est bien le prototype de l’artisan liégeois raffiné » (Léon Koenig, op. cit., p. 131) ne semble pas intéressé par la peinture métaphysique. Il est encore trop tôt pour qu’il passe à l’abstraction. Il s’attarde à rendre la grâce des lignes et la subtilité des harmonies. Aussi peint-il avec beaucoup d’application des œuvres encore un peu conventionnelles marquées par la leçon du cubisme. La composition est très organisée et rien n’est négligé. Jean Rets aurait, dès 1949, réalisé quelques premières œuvres abstraites en alternance avec d’autres figuratives. Une peinture de 1951 intitulée Les Colombes (huile sur unalit, 126 × 45 cm), par la variété des formes que cette œuvre présente, est un bel exemple de la fusion de deux genres. Le peintre est en pleine possession de son métier. Il lui reste à être convaincu de franchir le pas et de renoncer à la figuration. Comme il a été dit, c’est une exposition, organisée par l’APIAW en 1951-1952, des œuvres d’Alberto Magnelli qui est décisive. La beauté des constructions, l’équilibre des formes, les couleurs à la fois fortes et délicates, lointains souvenirs de la Toscane, vont grandement influencer l’œuvre de Jean Rets. Il va cependant très vite s’en démarquer en donnant aux courbes une importance primordiale. La composition va se décanter petit à petit ; les cernes qui soulignent les formes, qu’ils soient foncés ou clairs, vont disparaître et permettre à une ligne toujours plus épurée de s’affirmer davantage. Jean Rets vient d’accéder à une période de grâce qui va durer une dizaine d’années. Pendant ce temps, il va réaliser un grand nombre de peintures à l’huile sur toile qui présentent à la fois une cohérence et une diversité étonnantes. Un regard très superficiel pourrait confondre cette peinture avec celle de Victor Vasarely. Plus on y est attentif et moins la confusion est possible. On doit alors reconnaître qu’elle est profondément authentique. Jules Bosmant, ami du peintre et conservateur honoraire du Musée des Beaux-Arts de Liège notait, très finement, dans la monographie consacrée à Jean Rets en 1963, à propos de ces peintures : « Une série naît qui, pour la couleur, joue dans des gris très fins, des noirs profonds, des jaunes, des bruns sombres. Les formes, au début assez tourmentées, se simplifient peu à peu, mais offrent cette singularité, tout ouvertes qu’elles soient de ne pas trouver le contact, de ne s’offrir qu’à contre-sens, de se chercher sans se trouver. Il en résulte une impression générale d’angoisse, et même de tristesse qui, quant à moi, me paraît faire écho aux épreuves que traverse le peintre au cours de cette période » (Jules Bosmant, Jean Rets, Bruxelles, Éditions Meddens pour le ministère de l’Éducation nationale et de la Culture, 1963, pp. 9 et 10). Voici levé le coin d’un voile sur la personnalité de l’artiste. Comment définir le caractère de l’homme ? Sans doute devait-il vivre une profonde expérience dépressive. Son don de la peinture, son extraordinaire savoir-faire n’auront guère pu tenir à distance cette grande mélancolie dont il était sans cesse assailli. C’est avec tristesse que nous avons découvert chez Jean Rets le poids de cette souffrance, alors qu’il donnait depuis tant d’années cette image de la perfection, à la fois celle de son art, mais aussi celle de sa personne. N’est-il pas étonnant de voir quelles fines concordances on peut découvrir entre la peinture et l’homme dans le beau portrait reproduit dans la monographie de Jules Bosmant ? Vers le milieu des années soixante, l’art de Jean Rets va prendre une nouvelle direction suite à l’apparition de l’optical art. À cette occasion quelques sculptures en tubes néon seront réalisées. Des voies nouvelles seront parcourues donnant des compositions aux structures plus répétitives. Les reliefs vont prendre une place importante. Des moyens nouveaux vont être utilisés comme le découpage de films de couleur adhésifs ou le choix de la peinture acrylique. La réalisation est toujours aussi soignée. La diversité prend le pas sur l’unité. Il y a toujours de très belles œuvres certes, mais il n’y a plus cette unité fondamentale de la période précédente et qui semblait par son aspect d’éternité devoir durer toujours. Cette variété est aussi due aux commandes qui lui sont passées pour des réalisations dans un cadre architectural. Outre la céramique à la station Arts-Loi du métro bruxellois, le vitrail de la gare des Guillemins et le relief en béton à la plaine de Droixhe déjà évoqués, on peut citer encore, toutes à Liège : une découpe de marbres et un vitrail dans une galerie commerciale, pour un centre médical une composition en aluminium peint (malheureusement dénaturée), une céramique sur un immeuble, des peintures sur la mezzanine d’une librairie. Jean Rets qui n’aimait guère écrire, ne conservait ni archives ni notes. L’inventaire de ses œuvres et l’établissement d’un catalogue raisonné ne seront donc pas une entreprise particulièrement facile. Il avait très jeune raccourci son nom en n’en gardant que les quatre premières lettres, un nombre égal à celui du prénom : JEAN RETS. Sa signature et ses variantes graphiques nous donnent la synthèse de l’œuvre : une grande clarté
Léon Wuidar, « Jeu de lettres », in Chemins de lecture n° 36, mai-août 2003, p.3.
- Léon III [Léon Wuidar]. Les trois Léon in Chroniques d’Archéologie et d’Histoire du Pays de Liège.n°3, (tome IIà, 7-8 Liège, juillet-août 2003, pp. 32-34.
Il était mort en l906. Il avait vécu sa vieillesse comme sa jeunesse dans une ville de province qui était alors à l'apogée de son développement économique. L’acier et le charbon y avaient apporté des richesses considérables. Cela se voyait aux façades des hôtels de maître dont l’ornementation en pierre de taille était des plus élaborées. La bourgeoisie de cette ville se souciait d’abord de commerce et d’industrie ; l’argent y comptait plus que l'art. Cependant ce peintre avait des amis. Et ceux-ci avaient voulu honorer sa mémoire en faisant graver en lettres soulignées d'or une plaque de marbre blanc portant cette inscription « A Léon ses amis des musées ».
Quelques années plus tôt, il avait peint l’Italie et plus particulièrement la vie romaine comme l’aurait fait un maitre de jadis. Il avait aussi pour Velasquez et pour Courbet de l'admiration et il cherchait à saisir un nouvel aspect de la lumière. De l’antique capitale, il avait rapporté dessins, esquisses et compositions élaborées qui montraient son souci de rendre l'atmosphère et le caractère des gens du peuple ou se retrouvaient des hommes aux allures de bandits, des filles à peau brune et aux cheveux noirs, belles et vêtues sans recherche de blouses à la blancheur éclatante, des vieilles enfin, droites, osseuses, fières et toutes renfermées dans une profonde noirceur.
Les tombes, quelquefois des cimetières tout entiers, passent dans l'oubli. Il arrive que de jeunes voyous renversent les croix, brisent les dalles de pierre, retirent des crânes brunis par la terre et s'en servent comme de dérisoires projectiles. La tombe de Léon ne fut pas violée, mais les vicissitudes de l'âge touchèrent également ses amis qui eux aussi s’en allèrent. Plus personne ne vint se recueillir, ni veiller à l’entretien de la tombe. Plus personne pour ôter cette fine branche tombée sur la pierre froide, avec cette délicatesse et cette attention que l’on porte à un être qui nous est cher en enlevant un fil blanc resté accroché à un de ses vêtements.
Vers la fin des années 50, l'emploi de conservateur du musée des beaux-arts de cette ville était vacant. Il fut attribué à un second Léon. On n’aurait pu mieux choisir. Cet homme qui n’avait pas les titres requis était cependant un personnage tout en finesse et qui aimait citer à l’occasion dans des textes si bien venus des philosophes tels que Heidegger et Schlegel. Il prêtait une oreille attentive à de jeunes artistes en quête d’un peu d’attention. Il pouvait aussi porter un regard prolongé aux œuvres qui lui étaient présentées. Il connaissait les salles de son musée ou on le voyait parfois passer toujours vêtu d'un gilet. Sa silhouette disparue, il ne restait plus que peintures et sculpture à leur juste place.
Le musée était calme et peu fréquenté en dehors des petits concerts que donnait régulièrement un quatuor. Lors des répétitions, on passait discrètement, de peur de troubler le travail des musiciens, enchanté qu’on était des gerbes de sons et de la profusion des couleurs. Après le concert, ce n’était plus que salles désertes et silences, silences ponctues par les bruits des radiateurs. On peut imaginer qu'un des gardiens lasse de surveiller des salles vides conçut une bonne farce en enlevant un jour, subrepticement, d’une tombe négligée, une plaque de marbre gravée pour l'introduire dans le musée et y provoquer quelques sourires.
La plaque de marbre - les effets de la plaisanterie étant achevés - ne fut jamais rapportée au cimetière. Elle avait donc été remisée dans une salle du bâtiment qui n’était pas accessible au public et qui servait tout à la fois de réserve et d’atelier de menuiserie. Un visiteur assidu et curieux aurait pu quand l’occasion s'en présentait, voir par la porte laissée entrouverte quelques moments, une quantité de peintures et de sculptures soigneusement rangées, mais aussi des tableaux endommagés, en attente d'une hypothétique restauration, des cadres sans toile, des socles et des vitrines servant à l'occasion, ainsi qu’un établi charge et entoure de pièces de bois, de moulures, d’outils divers, d’un fatras de copeaux, chutes de bois, cartons et papiers d’emballage.
Des mandataires municipaux trouvaient que la ville était d’un accès difficile, que sa structure ancienne était mal adaptée à la vie moderne. Ils décidèrent, aides par des ingénieurs des ponts et chaussées, d’ouvrir de nouvelles voies jusqu’au cœur même de la cite. Cela tranchait bien le tissu urbain en deux, cela nécessitait aussi la démolition de maisons plaisantes et même du musée, mais il n’y avait guère de protestataires. Qui les aurait écoutés ? On promettait de nouvelles habitations, de nouveaux musées. Le conservateur, ayant atteint l’âge de la retraite, était parti quelque temps auparavant. La plaque de marbre traînait, oubliée dans la réserve.
Le musée avait une façade étroite qui ne laissait pas soupçonner son ampleur ; il avait été bâti sur une parcelle qui allait en s’élargissant. On admirait cette façade discrète et sobre. Un examen plus attentif permettait d’apprécier la finesse des joints des pierres, la finesse des tailles, le parfait accord entre l’architecte et les artisans, la dimension spirituelle ajoutée à la matière. Le musée fut donc détruit. Certains témoins disaient que c’était pareil à un meurtre à un viol auquel ils devaient assister, bien impuissants. La réserve du musée était restée en dehors de la zone expropriée. Elle avait été abandonnée pleine encore d’un contenu varié jugé sans intérêt par les nouveaux fonctionnaires.
Dans cette ville, le musée jouxtait l'école des beaux-arts car ils avaient été conçus comme formant un ensemble. Aussi des générations d’élèves allaient observer à l’occasion les œuvres des anciens maîtres. Cette possibilité avait disparu quand il n’y avait plus eu de direction commune. La partie épargnée du musée fut reprise sans méthode. Des élèves d’abord, les plus curieux, les plus hardis, s’introduisaient et ramenaient chaque jour d'anciennes études lithographiées, des cadres abîmés, des objets divers, du matériel de réemploi. Deux d'entre eux parmi les plus éveillés découvrirent la plaque de marbre, établirent une liaison avec le nom d’un de leurs professeurs. Ils la lui apportèrent, recommençant ainsi, sans le savoir, la même bonne farce à plusieurs années de distance.
Le professeur, qui était peintre aussi, trouva le geste drôle. Il comprenait d’où venait cette plaque de marbre. Le trace des lettres situait la date de sa réalisation et son destinataire ; le lieu où on l’avait trouvée expliquait la raison de son détournement. Il repensait à ce peintre qui travaillait il y a un siècle et qui aimait Velasquez et Courbet. Lui aussi les aimait, Comme il connaissait et appréciait Marcel Duchamp et Dada, mais il ne voulait imiter ni les uns, ni les autres. Il se voyait cependant faire exception car l’idée qui le traversait était qu’il venait de recevoir ce qui pouvait devenir un ready-made. Il retourna donc la plaque de marbre et la signa. C’était bien un ready-made. Anticipé. Provisoirement.
Léon Wuidar. « Jean Rets. Le souci de la perfection », septembre 2004 in Catalogue Hommage à Jean Rets. Verviers, Musée des Beaux-Arts, 2005 (16/02-10/04).
Découvrir un tableau d'un artiste est toujours une surprise. Elle est plus grande encore quand il s’agit d’une œuvre atypique. Ainsi un jour, au hasard d'une promenade, me fut présentée une peinture de Jean Rets, peinture de grande taille, exécutée sur un support dur, représentant un très jeune garçon serrant contre lui un énorme pain. A l'arrière-plan, une maison vieillotte au pignon élevé formait |'essentiel du décor.
Passée la surprise, venait la question de savoir dans quelle mesure ce travail pouvait être atypique. Et l'était-il tellement ? Le sujet et l'esprit semblaient bien permettre de situer l'œuvre dans les années trente, en ce temps où les avant-gardes s’effaçaient au profit d'un retour au classicisme et à la tradition.
Le sujet n'est pas sans charme, l'enfant gracile est dessiné avec beaucoup d'élégance ; l'abondante chevelure en mèches folles est très élaborée, elle contraste avec le pain, gros et tout rond. La maison est pittoresque comme ces maisons qui formaient, autrefois, le décor des images pour enfants sages. Atypique du travail de Jean Rets ? Non, pas vraiment si on veut bien y être attentif car déjà tout est là ses qualités comme ses limites.
Ses qualités de peintre avaient été très tôt reconnues par Leon Koenig qui devait devenir plus tard le conservateur du musée des Beaux-Arts de Liege. Dans son Histoire de la peinture au pays de Liège, éditée par l'Apiaw en 1951, mais rédigée pour l'essentiel dix ans plus tôt, l'auteur notait avec beaucoup de pertinence : "Jean Rets, en pleine évolution, est précis, précieux et net. Il peint paysages, portraits, natures mortes et compositions avec une douceur intime ingénue et une habileté de main envisage. Son art apporte à la peinture liégeoise une promesse pleine d'agrément." Cette appréciation s'était sans doute formée très tôt car Jean Rets avait été membre du groupe liégeoise “Nord 7" compose de six peintres et de Léon Koenig qui en assurait la présidence. L'activité du groupe, qui prendra fin en 1938, avait débuté en 1934. On notera |'extrême jeunesse de l'un comme de l'autre ; en 1934, Leon Koenig a 25 ans, Jean Dols 23 ans.
Figuratif à ses débuts, le peintre subit comme les artistes de l'époque le climat des années trente avec, dans le domaine des arts, ce retour au classicisme, et ce sentiment de l’inexorable montée des violences partout en Europe. Les très rares peintres abstraits belges qui travaillent encore le font de manière confidentielle, loin de l'euphorie des années vingt. Leur activité est à ce point occultée qu'il faudra attendre les années d'après-guerre pour que Jo Delahaut les découvre les uns après les autres. Quant à Jean Rets, il est alors tout à cette "douceur ingénue". Il n'y a là que cohérence entre l'nomme et l'œuvre.
Il y aura eu à Liege, aux heures noires de la guerre, un groupe d'hommes courageux décidés à créer, dès la fin du conflit et la liberté retrouvée, une association pour la progrès intellectuel et artistique de la Wallonie, en abrégé |'Apiaw. Le 14 juillet 1945, date symbolique, était présentée une première exposition consacrée à la jeune peinture française. Grâce a cette entreprise et pendant de nombreuses années, se succéderont beaucoup d'artistes parmi les plus importants dans une sorte de grand inventaire de Ia première moitié du XXe siècle.
Jean Rets n'a pas pu ignorer l’évènement ; ii y aura découvert toute cette fraîcheur dans la peinture retrouvée, faite de fantaisie et de liberté. Il abandonne peu à peu des sujets anecdotiques pour d'autres qui sont d'abord des prétextes à des développements de formes semblables à celles des peintres modernes et abstraits. Mais les sujets persistent comme si leur abandon complet restait une difficulté majeure : comment, en effet, peindre un tableau qui ne représenterait rien
Jean Rets va se hâter lentement. S'il connait déjà le travail d'Edgar Scauflaire, peintre liégeois qui œuvre dans un genre en partie marque par l'héritage du Cubisme synthétique, et comme il l'indique dans une note manuscrite, c'est la visite d'une exposition de Georges Braque qui va l’enthousiasmer et le convertir à cette esthétique (cette exposition n'a pu être ni datée, ni localisée ; elle n'a pu être celle intitulée : L'œuvre graphique de Braque, présentée au musée des Beaux-Arts de Liege du 14 novembre au 6 décembre 1953). Une autre exposition, celle des peintures d'Alberto Magnelli, à Ia galerie de l'Apiaw en décembre 1951, va lui taire prendre conscience des infinies possibilités de l'abstraction géométrique qu'il pratique déjà depuis deux ans. Pius tard, à l’occasion de sa première participation à Paris, au Salon des Réalités Nouvelles, des rencontres avec le sculpteur danois Robert Jacobsen et le peintre Victor Vasarely, vont définitivement asseoir le choix de la discipline abstraite à laquelle il restera fidèle. Fort de ses certitudes, il peut dès lors exposer avec des artistes tels Jo Delahaut et Pol Bury.
Dans la déferlante abstraite des années quarante-cinquante, il est vite apparu combien la qualité de l’exécution de la peinture était trop souvent sommaire. Comme si, devant l'espace immense et tout nouveau du monde de l'abstraction, il était plus important, tout d'abord, de le conquérir et l'occuper. Tous les peintres semblaient s'y précipiter. Faut-il considérer comme un défaut, ou comme une qualité, le fait que Jean Rets n'ait pas fait preuve de cet esprit grégaire ? Calme, mesure, il a dû choisir après maintes réflexions un engagement par la suite jamais renié. Qu'il me soit permis, ici, d'évoquer un souvenir personnel.
Curieux de tout et trainant des questions sans réponses satisfaisantes, je distinguais bien alors, vers 1953, de multiples oppositions : figuration / abstraction ; construit / informel ; moderne / académique. Mais tout était rendu bien plus complexe par la diversité des talents rencontres, ce qui ne simplifiait pas les choix à faire. La peinture de Jean Rets fut alors une découverte aussi importante qu'heureuse. L'œuvre avait tout pour plaire. A l'esprit d'abord, par l'équilibre de la composition qui semblait obtenu sans effort. Au cœur ensuite, par la finesse extrême des couleurs, une couleur longtemps préparée, subtile et pleine de nuance. Enfin, cette qualité essentielle qui m'est alors apparue et que je revendique plus encore aujourd'hui comme la plus essentielle de |'art du peintre, qualité essentielle qui est la fixité, l'immobilité de l'image peinte, une image qui fascine le regard et le retient sans cesse.
Revenons un instant à Alberto Magnelli. Né à Florence, il a toujours revendiqué l’influence et l’importance de l'art toscan sur son œuvre. Autodidacte, c'est Ia fréquentation des musées et des églises qui a alimenté sa pensée. Piero della Francesca a dû exercer sur le peintre une forte impression par la sérénité et l'ordonnance géométrique, aussi par cette espèce de mouvement arrêté dans un équilibre parfait.
Oserait-on affirmer qu'il y aurait là une sorte de filiation, sans doute bien inconsciente, avec un des grands artistes de la Renaissance italienne ? Cette observation est certainement très exagérée car on est plus proche de ses contemporains que d'un artiste d'un si lointain passé. Mais Jean Rets a toujours manifesté un souci profond pour la perfection, même dans des détails quotidiens comme Ia netteté de ses vêtements, le soin de sa coupe de cheveux et son goût pour les belles voitures.
Dans un siècle d'une extraordinaire diversité, Jean Rets aura été un très grand exécutant toujours soucieux de perfection. Cette qualité primordiale est tellement essentielle qu'elle lui assure, encore aujourd'hui, l'intérêt que nous lui portons à travers le plaisir qu'il nous apporte.
Léon Wuidar, « Un poteau de Jo Delahaut… », in Sculpture construite belge, Musée Ianchelevici, La Louvière, 2004, p. 27.
Un poteau de Jo Delahaut pourrait être considéré comme une peinture à six faces, libérée du cadre et du crochet. Il pourrait aussi être considéré comme une sculpture dont le volume simple échapperait à l’anonymat grâce à ses aplats colorés.
Qu’il soit peinture à trois dimensions ou sculpture peinte, le spectateur n’y verra tout au plus que la moitié du total des surfaces. C’est en se déplaçant qu’une nouvelle face se révèle et qu’une nouvelle composition se déploie.
Reste alors, dans les meilleures conditions de lumière, d’écartement et d’inclinaison, l’apparition sur le mur de reflets colorés qui suggèrent la partie cachée. Par ce halo, l’objet matériel, décrit et mesuré, prend une tout autre dimension, celle de la spiritualité.
Léon Wuidar, « Jean-Pierre Scouflaire… », in Sculpture construite belge, Musée Ianchelevici, La Louvière, 2004, p. 87.
Des linogravures de 1978 aux sculptures d’aujourd’hui, le raccourci est saisissant ! Jean-Pierre Scauflaire est parti d’une figure étrange, déjà abstraite dans son ordonnancement et chargée d’une ambiance qui semble être un caractère particulier aux gens du Hainaut (au moins quelques uns d’entre eux). Il avait, au croisement des chemins, le choix entre deux directions, aller vers le monde surréaliste ou vers le monde plasticien.
Les titres d’alors ont eu, peut-être, quelque chose de prémonitoire : “le chemin le plus court” ou encore “passage autorisé”, et enfin “un point c’est tout”. Et déjà dans le cadre orthogonal de la gravure, une ou plusieurs obliques imposaient au regard un cheminement transversal. Aujourd’hui, l’accord avec lui-même réalisé, il ne reste, dans le plus grand dépouillement, que ces orthogonales et ces arêtes inclinées, dans un étroit dialogue. Que leur découverte, qui est dans l’ordre de la surprise, fasse ensuite place à la durée et à la contemplation.
Léon Wuidar. Conversation avec Charles Vandenhove. Gerpinnes. Éditions Tandem, 2005
Ben Durant. Conversation avec Léon Wuidar., Gerpinnes. Éditions Tandem, 2007. N° 55 de la collection (62 pp.)
Léon Wuidar, juillet 2008. Géométrique in Wégimont Culture n° 237.
Un jour, le roi des Belges..., l'autre, Baudouin, rendait visite à une entrepose bruxelloise.
Ä cette occasion, et pour l'honorer, il avait été décidé de lui offrir une sérigraphie, pour la circonstance, composée par Jo Delahaut, imprimée avec un soin extrême et à un seul, un unique exemplaire pour le roi.
Quand la sérigraphie fut présentée à notre souverain, celui-ci se pencha un moment sur celle-là. Et, sans doute, faute de ne pouvoir en dire autre chose, laissa tomber en une phrase ce commentaire tout aussi radical que l’œuvre offerte : « c'est géométrique ».
Une photographie illustre l’événement ; elle est reproduite en page 190 du gros catalogue édité par la Communauté française avec le soutien du Crédit communal en 1990.
Des paroles royales, Jo Delahaut fut profondément humilié. Aussi il éprouva le besoin de m'en conter l'histoire, un jour que je passais le saluer en sa maison d'Evere, comme chaque fois quand j'allais à Bruxelles.
Par extension, ce n'est plus l'œuvre, maïs l'artiste qui, dès qu'il utilise droites et courbes, carrés et triangles, devient peintre « géométrique ».
Si cela présente l’avantage d'indiquer un genre, c'est aussi réducteur à l'extrême : ce ne serait donc que cela ! N'y rien voir d'autre révèle chez certaines personnes que leur capacité de regarder est restée au niveau le plus élémentaire.
On n'entend guère complimenter un écrivain pour l’élégance de son écriture ; heureusement car ce serait passer à côté de l’essentiel : le contenu du texte. Le peintre, lui aussi, ne pourrait-il pas espérer que soit recherché le contenu de son tableau ? C'est-à-dire que le regard aille au-delà des apparences.
Léon Wuidar. Comment le carré … in catalogue de l’exposition Le Cube au Carré. Verviers, Musée des Beaux-Arts, 2008, p. 252.
Comment cette forme relativement peu fréquente dons lo nature a-t-elle pris une telle importance dans notre environnement ? On peut imaginer combien la forme ronde a pu être présente en des temps lointains, ne serait-ce que pour le retour régulier de lo pleine lune, vrai disque de lumière éclairant la nuit, ou encore les éphémères cercles concentriques à la surface d'une eau dormante.
On entend souvent porter du nombre d'or, sons trop bien le connaitre, comme de la formule secrète qui permet de trouver - l'accès est presque magique ! - la forme la plus parfaite. Appliquée ou rectangle, cette proportion, quelquefois qualifiée de divine, offre à notre regard une solution unique, tous les outres rectangles présentant des formes plus allongées ou plus courtes.
Parmi les plus courts, le carré est l'exemple le plus particulier et le plus commun. Grâce cl ses côtés égaux, il offre d'infinies possibilités dont on a fait usage en tout temps et en tout lieu. A l'intérieur de sa surface, il aura été le support de motifs ornementaux, décoratifs ou religieux, souvent développés sur un ou plusieurs axes de symétrie. Répété par juxtaposition, il peut donner l'idée de l’innombrable de l'infiní. Dans les limites d'un plus grand carré (contenant donc de plus petits), il évoque alors à la fois l'ensemble et l'unité de celui-ci.
De manière plus subtile, même l'écriture des anciens Egyptiens, si on veut bien la regarder attentivement, présente des alignements de signes avec des pleins et des vides dont le rythme est proche d'une suite de carrés. Plus rarement, le carré a donné lieu à des motifs suggérant le volume : il aura suffi d'y associer le système hexagonal pour obtenir des découvertes étonnantes.
Voilà ainsi tout un domaine plein de surprises qui viennent à nous, on peut les découvrir en laissant trainer le regard sur un tableau, ou en prenant un peu de temps, avec, vous comme moi, un crayon a la main.
Léon Wuidar, directeur de la Classe des Beaux-Arts. « Quelques situations vécues et quelques paroles rapportées » in Bulletin de la Classe des Beaux-Arts, 6e série, t. XIX, 2008
1) « Une belle ligne se trace à la règle » répétait l’instituteur.
2) « La première chose qu’un peintre devrait connaître, c’est la mythologie. Aujourd'hui, les peintres ne connaissent plus rien » me dit, un jour, un vieux monsieur les yeux plissés par le sourire.
3) Trois enfants parlaient en marchant. « Quand je serai grand, je serai avocat » dit le premier ; « moi médecin » dit le deuxième. « Moi artiste peintre » finit par dire le troisième. « Ce n’est pas un métier ! » répondirent en chœur les deux premiers.
4) Une grosse dame râle devant la galerie : « des peintures comme ça, j’en ferais bien trois par jour ».
5) Chez un encadreur. Une dame et un monsieur demandent un « cadre » de 85 cm de long et de 50 cm de haut, avec une peinture dans les teintes bleues. « C’est pour mettre au-dessus d’un bahut » précise la dame.
Cinq petites histoires qui toutes tournent autour de l’art, du beau et de la peinture.
Ces cinq petites histoires n’ont en commun que des affirmations qui semblent définitives.
Aucun doute, aucune question.
A ce monde plein de certitudes, il semble qu’il faudrait pouvoir y opposer un autre tout différent : celui des questions et des doutes qu’elles engendrent.
Faut-il répondre aux questions ? Et y a-t-il seulement des réponses à nos questions ?
« Une belle ligne se trace à la règle » répétait l’instituteur
L’instituteur chargé de l’éducation des enfants voulait bien faire : il s’agissait d’enseigner, entre autres, le soin, l’ordre et la propreté. On ne s’étonnera donc pas que cette éducation ait entrainé quelques effets pervers dans le domaine de l’esthétique.
Dix ans plus tard, cette même génération d’élèves, devenus grands adolescents, se retrouvait au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (avril-mai 1957) devant un ensemble de quelques trois cents œuvres, peintures et dessins, de Paul Klee. Des œuvres délicates, de petits formats, pleines de charme et de fantaisie, qui avaient tout pour plaire ; mais de façon presqu’unanime, elles furent jugées très décevantes car manquant de soin, de fini, et de précision. Comme si l’éducation - ne serait-ce pas plus juste de parler de dressage ? - avait définitivement rejeté tout ce qui pouvait appartenir à la liberté des tracés.
Vous aurez sans doute deviné, que les observations, ici rapportées, concernent les années cinquante. A cette époque, les images et les reproductions de peintures, si elles n’étaient pas rares, étaient bien moins fréquentes qu’aujourd’hui. Elles étaient souvent de taille réduite, inférieures ou égales aux dimensions d’une carte postale.
Quelquefois, il a été observé que ces jeunes gens préféraient la reproduction à œuvre originale, comme si la force et la puissance de celle-ci, tout comme sa taille importante, et la matérialité de la pâte, avait quelques choses d’insupportable, tandis que sa reproduction était plus aisément acceptée car édulcorée.
En ce temps, les œuvres le plus souvent reproduites sont celles des Impressionnistes comme de leurs contemporains : Degas, Lautrec, Gauguin, et quelques autres. Peu de Picasso, sauf la période bleue et la rose. Pas d’Expressionnistes ou alors si peu. Et bien sûr, aucune œuvre abstraite.
Dans les cinémas, un large public restait ébahi quand, pendant ce qu’on appelait, alors, « les actualités », on projetait quelques œuvres de Picasso, et aussi le « Maître » qui semblait, par ailleurs, avoir bien du plaisir à être filmé. Il serait bien intéressant de revoir ces images accompagnées de leur commentaire. Un commentaire plutôt ampoulé et convenu qui est bien le reflet de la société de l’époque : très rigide et bien peu de réflexion. On y découvrirait, très probablement, comment des paroles peuvent éloigner les spectateurs des œuvres plutôt que de les en rapprocher.
Quelques années avant l’exposition Paul Klee à Bruxelles, une autre manifestation importante fut la seconde exposition internationale d’art expérimental, qui se tint à Liège (octobre-novembre 1951), au palais de la Boverie. Elle présentait des œuvres du mouvement Cobra et l’organisation avait été confiée à l’architecte hollandais Aldo Van Eyck.
La violence, l’énergie et l'aspect sommaire des tableaux de ces peintres sont tels qu’il va laisser quelques traces dans la mentalité des professeurs de dessin de l’époque. Ne devraient-ils pas, en effet, être les premiers intermédiaires entre les étudiants et le monde du dessin, de la peinture, si pas celui de l’art et de l'esthétique ? L’incompréhension est si forte, et si générale, qu’un professeur ironise à propos du charbon formant un tapis régulier sur le parquet du musée.
Souvent, certains étudiants ont l’esprit bien plus ouvert que ces professeurs et leur curiosité se manifeste par des questions. Pendant des années, une même question, fondamentale, va sans cesse revenir, jaillissant dans des groupes qui ne se connaissent pas. Cette question, qui n’a rien d’agressif, qui n’est que curiosité intellectuelle, n’est formulée qu’en présence d’enseignants qui veulent bien l’entendre : « Monsieur, comment est-il possible de déformer à ce point ? ». Il n’est pas possible de répondre dans la minute qui suit. Comment faire comprendre que l’accès à l’art pictural est complexe, et que si la connaissance est une voie indispensable, la sensibilité de celui qui pose la question, est aussi une autre voie déterminante ?
Toute personne, qui a pu accéder à l’art et y goûter, a eu un parcours personnel, un parcours imprévisible, parsemé de découvertes, de rencontres, de lectures, de partages. Quelquefois, il y a des moments rares où toutes les barrières dues à l’éducation s’effondrent et où, quelque chose qu’on peut nommer « l’art » apparaît dans toute son évidence.
Quelques années plus tard, une autre question a pris la place de celle qui concernait le problème de la déformation. Alors, le souci des étudiants, comme leur curiosité, s’est porté sur le problème de la représentation. La question était devenue : « Monsieur, comment est-ce possible de peindre un tableau qui ne représente rien ? ».
Il n’y a pas eu que la question de la déformation et celle de la non-figuration. Tout aussi interpellante, peut-être encore plus, celle concernant une peinture de facture traditionnelle mise au service d’images inattendues. Rene Magritte en est le plus bel exemple.
De nouveau à Liège, à l’occasion de l’exposition « L’apport Wallon au Surréalisme » (octobre-novembre 1955) au Musée des Beaux-Arts, les peintures de Magritte étaient bien les plus surprenantes.
Deux exemples de ses peintures, deux tentatives de description sommaire. Le premier : une cage d’oiseau, en partie couverte d'un drap, à la fois corps et cage, mais aussi cage thoracique d'un homme, une forme humaine en position assise. Le second exemple : un arbre en forme de feuille qui épouse de son contour une maison ; l’ensemble vu au travers d’une porte fermée présentant une large découpe. Ces descriptions sont bien incomplètes, et bien faibles par rapport à la surprise provoquée par la découverte d’autres détails, tout aussi étranges, qui ne peuvent susciter que le questionnement ou le rejet.
La lecture des titres Le Thérapeute et Perspective amoureuse ne peut que nous égarer davantage. Seul, un autre tableau, Perspective II, aurait pu prendre du sens, le visiteur attentif pouvant y reconnaître le célèbre tableau d’Édouard Manet présentant un groupe de quatre personnages sur un balcon. Mais découvrant dans le tableau de Magritte que quatre cercueils reproduisent les différentes attitudes. Visiteurs rassurés ? Peut-être pas tant. Satisfaits d'y trouver la référence, mais placé devant le rappel de l’évidence de notre finitude et nouvelle forme du memento mori dans l’histoire de la peinture. Le contenu de l’art concerne, souvent des questions essentielles à propos de notre existence.
Ce genre de peintures, quand elles n’étaient pas l'objet d’un rejet total et immédiat, a amené, et amène encore la question « qu’est-ce que cela signifie ? » une question qui sous-entend l’attente d’une réponse brève, complète et définitive, soit une réponse impossible.
Avec le temps, ces questions se sont délayées jusqu’à disparaître. Le tableau, la peinture, a perdu son caractère unique et exceptionnel. Aujourd’hui, nous sommes envahis par une infinité d’images, violentes ou douçâtres, vraies ou fausses, en saccades.
Plus il y en a, moins on les regarde. Mais ceci est un autre sujet qui pourrait devenir l’objet d’une longue réflexion.
« La première chose qu’un peintre devrait connaitre, c’est la mythologie.
Aujourd’hui, les peintres ne connaissent plus rien » me dit, un jour,
un monsieur les yeux tout plissés par le sourire.
Précisons que cette remarque date du milieu des années cinquante, et que ce vieux monsieur avait largement dépassé les septante ans.
Même si ses paroles apparaissent comme l’extrême prolongement d'un préjugé datant d’un siècle antérieur, il y avait de quoi s’étonner.
Quelques mots d’histoire en un raccourci plus que sommaire.
Le Moyen âge n’avait pas oublié l’Antiquité. Elle restait connue par les écrits. A la Renaissance, en Italie d’abord, l’étude des monuments romains est entreprise, et les observations faites sont appliquées à l’architecture. La Société change : à la rudesse guerrière des siècles précédents, succèdent des mœurs nouvelles et un souci d’élégance. La peinture évolue comme on le sait. Des tableaux remarquables traitent de sujets mythologiques, comme, par exemple, La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli, ou encore, un siècle plus tard, Le Triomphe de Galatée de Raphaël. Il semble cependant que la production la plus courante reste, d’abord et pour longtemps, les sujets religieux. En France, au XVIe siècle, le Primatice entreprend au château de Fontainebleau, des scènes mythologiques plutôt décoratives.
En Flandre, berceau de la peinture à l’huile, il y a peu, très peu, d’œuvres inspirées par la mythologie. Il faudra vraiment attendre le siècle de Rubens et, de celui-ci, des œuvres comme Le Jardin d'Amour ; Vénus à Cythère ; Persée et Andromède. En France, Nicolas Poussin multiplie les sujets : Les Bergers d'Arcadie ; Écho et Narcisse ; Jupiter nourri par la chèvre Amalthée.
Au 18e siècle, et toujours en France, si l’architecture est à nouveau influencée par la découverte des villes d’Herculanum et de Pompéi, si un nouveau genre se développe en peinture : le goût de représenter des ruines, comme le fit Hubert Robert, la peinture mythologique se fait légère et galante, avec Watteau : L'embarquement pour Cythère ; et Boucher : La Naissance de Venus ; Diane sortant du bain.
Toujours de manière raccourcie, il faut encore citer, en France, au XIXe siècle, Gustave Moreau : Le supplice de Prométhée ; et Hercule et l'hydre de Lerne. Cependant les sujets mythologiques ne semblent plus être vraiment à la mode. David préfère la peinture d’histoire, Delacroix découvre l’Orient, ou retourne au Moyen âge, Courbet ne se veut que réaliste, les Impressionnistes s’intéressent à la lumière et à ses effets dans le monde qui les entoure. Au XX’ siècle, les Futuristes diront même leur haine des musées.
D’où vient donc, chez ce vieux monsieur, cette référence à la mythologie et toute l’admiration qu’il lui portait ?
Peut-être de l’École des Beaux-Arts de Paris, chargée d’organiser, chaque année, un certain nombre de concours à l’intention de ses élèves. Ceux-ci recevaient, parmi d’autres, un cours d'histoire de la mythologie. Le concours du prix de Rome offrait au lauréat un séjour de quelques années à Rome, l’assurance d'une brillante carrière et la célébrité (quoique celle-ci souvent bien éphémère). Le sujet du concours, destiné à départager les candidats, était tiré de la mythologie. Il donnait des oeuvres d'une extrême complexité qui permettait de faire l’étalage des connaissances que les candidats avaient acquises (composition, perspective, anatomie, effet théâtral, science du détail et connaissance des costumes comme des accessoires, etc.).
Des compositions aujourd’hui oubliées, qualifiées d’académiques, et pas si éloignées des films pseudo-historiques réalisés à Hollywood ou ailleurs, il n’y a pas si longtemps. Bref, un effort hors mesure du résultat.
Ce concours a pris fin en 1968 suite aux événements du mois de mai.
Une conclusion parmi d’autres possibles : si cette imagerie savante s’est effondrée tout naturellement, c’est qu’elle était devenue de plus en plus creuse. Å la différence de la mythologie qui, elle, conserve toute son attractivité ; depuis plus de deux mille ans, elle ne cesse de nourrir la pensée de l’homme qui y trouve, ou retrouve, les grandes questions liées à l’existence.
Après cette conclusion, quelques rappels à propos des personnages et monstres évoqués. L’Hydre de Lerne est un serpent à neuf têtes vivant dans un marais. Quand Héraclès (Hercule) en tranche une, il en repousse deux. Le stratagème consiste à attirer la bête dans une forêt et d’y bouter le feu. Le monstre périra dans les flammes.
Prométhée serait le créateur de la race humaine ; il aurait façonné le premier homme avec un peu de terre et d’eau. Athéna lui aurait insufflé l’âme et la vie. On connait mieux Prométhée pour avoir donné le feu aux hommes. Fureur de Zeus qui, pour se venger, aurait ordonné de façonner le corps d’une femme d’une beauté éclatante et parée de tous les dons, mais avec un cœur perfide et un discours trompeur. Son nom : Pandore.
C’est de la chèvre Amalthée qu’est tiré le lait qui nourrit Zeus enfant.
Diane est une des Nymphes (ou Néréides) qui sont en général des divinités des eaux. Il est donc naturel de la représenter se baignant.
Cythère est une ile au sud du Péloponnèse. Aphrodite (Vénus) née de l’écume de la mer, et accompagnée d’Amour, fut portée vers cette île.
Enfin, le cyclope Polyphème est amoureux. Amoureux de Galatée, une autre nymphe. Chaque jour, il lui fait envoyer un ours ou un éléphant. Mais Galatée préfère à ce balourd, le berger Acis. Jaloux, Polyphème l’écrase sous un rocher. Acis sera, à la demande de Galatée, changé en fleuve par les dieux.
Trois enfants parlaient en marchant. « Quand je serai grand,
je serai avocat » dit le premier ; « moi médecin » dit le deuxième.
« Moi artiste peintre » finit par dire le troisième.
« Ce n’est pas un métier ! » répondirent en chœur les deux premiers.
Ces enfants étaient en promenade, un dimanche à la campagne. Celui qui avait répondu vouloir être peintre, avait marqué une hésitation, sentant, lui aussi, que ce n’était pas un métier. Ce que les deux autres garçons, tournant la tête, d’un seul élan, avaient confirmé : « ce n’est pas un métier ».
Oui, artiste peintre n’est pas un métier. Michel Ragon, critique d’art français, dans un livre publié, il y a déjà plus de quarante ans Naissance d’un art nouveau, en 1963, et consacré aux arts plastiques, termine son ouvrage par un chapitre intitulé : « Digressions morales et conseils à l’artiste débutant ». La troisième et dernière partie porte le sous-titre : « Ce que tout peintre débutant doit savoir ou la vie pratique des artistes ». Voici, en citation, le premier paragraphe complet. Si le marché de l’art s’est aujourd’hui déplacé, il n’en reste pas moins un fond de vérité.
« Trente mille peintres, trois cents galeries, cinquante critiques d’art professionnels, une multitude de courtiers, des collectionneurs de plus en plus nombreux, des expositions qui se succèdent à une cadence si rapide que l’on en compte parfois, dans les mois fastes (novembre et mai) cent dans une semaine, telles sont quelques-unes des caractéristiques de la vie artistique parisienne actuelle. Mais devant une telle pléthore de marchands, d’artistes, de vernissages, devant une telle avalanche de tableaux proposés chaque semaine, l’on se demande souvent : Comment Vivent les peintres ? Comment arrivent-ils à exposer, à se faire connaitre ? Où vivent-ils ? Que gagnent-ils ? Quelle est l'importance de la publicité, du bluff, des critiques ? Que se cache-t-il derrière toute cette brillante façade faite de cocktails, d’invitations mondaines, de cotes éblouissantes, de préfaces trop élogieuses, de monographies rutilantes de couleurs ? Est-ce un miroir aux alouettes ? Et quelles sont les dupes ? Les peintres ? le public ? les collectionneurs ? ».
Fin de citation ; plus loin, le ton va devenir pamphlétaire.
Il y a certainement chez les enfants une part de rêve quand ils vous annoncent vouloir être pompier, ou institutrice – heureux celui qui ayant un projet de vie peut le maintenir ! - et aussi une part de bon sens qui leur fait dire qu’artiste n’est pas un métier. Et, en effet, celui qui pose de la couleur sur une toile n’est, le plus souvent, pas plus professionnel que celui qui roule en vélo le dimanche.
Le monde est tel que les journaux n’annoncent que les records de vente de certains tableaux. Est-il encore possible de regarder une œuvre d’art autrement que par sa valeur marchande ? Pour beaucoup de journalistes, les peintures ne semblent avoir d’intérêt que par rapport aux enchères extravagantes dont elles peuvent faire l’objet. S’occuperaient-ils de celles qui n’ont que leurs qualités esthétiques ? Que peut encore comprendre la personne qui, dans une foire d’antiquaires, remarque trois objets, apparemment semblables, et dont on demande 2 000 euros du premier, 20 000 du second et 20000 du troisième.
Cessons d’évoquer l’argent et citons, simplement, quelques paroles de Bob Verschueren. Dans une Conversation avec Robert Dumas aux éditions Tandem, 2008, il s’exprime de la manière la plus saine qui soit : « Mais aussi, pourquoi s’en cacher, il me faut trouver des moyens de subsistance, parfois aussi de quoi auto-financer mon travail. »
Voici, sous la forme de trois citations plus longues, un témoignage, c'est celui de Jo Delahaut à propos du peintre abstrait Herbin.
« Pour Herbin, la peinture était la seule chose au monde qui eût réellement de l’importance. Il en avait fait son but, son idéal, sa fonction, son domaine, une fin en soi… Elle était pour lui ce que Dieu est pour le croyant. Pour elle, il était capable de tous les renoncements, sans retour, sans repentir. Et son culte était terriblement exclusif. Sa femme m’a raconté qu’un jour, au Cateau où ils habitaient alors, ils se trouvaient sans argent et tout crédit coupé chez les fournisseurs qui ne voulaient plus rien entendre, lorsqu’inopinément un inconnu se présenta et demanda à Herbin s’il pouvait lui dessiner un panneau publicitaire. L’aubaine était providentielle, le travail facile et bien rémunéré. Herbin n’hésita pas : il refusa net en affirmant qu’il était peintre, que la publicité ne l’intéressait pas, et il envoya le commerçant à un voisin d’atelier. Tel était l’homme : sans partage, indifférent aux circonstances ».
Deuxième citation :
« J’étais plein d’admiration et de respect pour le petit homme vif et décidé qui avait conduit son art à ce degré de pureté plastique, avec une telle efficacité dans l’économie des moyens. Mais ce que j’ignorais, c’est que ce maître dont le talent m’en imposait tant, vivait là dans une pauvreté qui frisait l’indigence. Ce n’est que beaucoup plus tard - car il n’était pas facile d’entrer dans la confidence - que je sus que Herbin et sa femme, dont la santé était compromise, se contentaient d’avaler le matin un quignon de pain sec et un peu de chicorée ; que le repas de midi se composait pour eux généralement d’un peu de pommes de terre et de salade, et que le soir, très souvent, une soupe était tout le dîner. C’est à ce prix qu'Herbin pouvait acheter couleurs et toiles dont il avait besoin - et celles-ci étaient toujours de la meilleure qualité ».
Troisième et dernière citation :
« J ‘ai connu Herbin lorsqu’une gloire tardive lui apporta à la fin de sa vie une large aisance qu’il avait mille fois méritée. C’est alors qu’il se révéla d’une générosité sans calcul, utilisant l’argent dont il avait tant manqué avec la plus suprême indifférence mais continuant, comme l’ouvrier modèle qu’il avait toujours été, à se mettre au travail à neuf heures et n’abandonnant la tâche qu’au moment où la lumière fait défaut ».
Le cas de Herbin est particulier. La reconnaissance qu'il aura obtenue, aura été exemplaire et exceptionnelle. Beaucoup d’autres peintres n’y ont pas accès. Une relative discrétion de l’œuvre est plutôt la règle. L’essentiel est, n’en doutons pas, que l’œuvre existe. Et ceci est plus important que de savoir si c’est, ou, si ce n’est pas, un métier.
Une grosse dame râle devant la galerie : « des peintures comme ça,
j’en ferais bien trois par jour »
Il est dommage pour cette personne d’être saisie par l’incompréhension et possédée par de l’agressivité. Elle serait plus heureuse si son énergie était orientée vers la curiosité et si elle possédait cette capacité, assez rare, de pouvoir être dans une admiration partagée.
On connaît bien l’agressivité de certains automobilistes. Celle des piétons est moins fréquente. Au travers de la vitrine de la galerie, cette dame voit des peintures d’apparence fort simple : quelques surfaces de couleurs vives, unies, animées par quelques rares traits, droits, parfois courbes, blancs ou noirs, rien qui ne puisse être plus paisible. Et l’agressivité sort. Pourquoi ? On n'en saura rien. Se lancer dans des hypothèses est inutile. Il fallait, sans doute, que l’humeur sorte. Entamer une discussion avec cette personne semble bien difficile. Le propos est déjà allé trop loin pour qu'on puisse encore le rattraper. Ce qui étonne le plus, c’est le « j’en ferais bien trois par jour ». Comme si un temps très long était un gage de qualité. Quel plombier apprécierait-elle le plus ? Celui qui va lui réparer une fuite en cinq minutes ? Ou celui qui mettra deux heures pour arriver au même résultat ? Faut-il apprécier le savoir-faire, le côté professionnel du premier ou la persévérance du second ?
Il est bien grand cet écart entre ce que cette dame peut penser et la production d’un artiste plasticien dont quelques travaux faisaient l’objet de cette exposition, il est bien grand cet écart et il semble devoir rester constant, impossible à combler. Et s’il se creuse encore, qu'y faire ? Et cet écart ne vient pas que de l’incompréhension de l’un, mais tout autant des prises de position de l’autre.
Rappelons quelques célèbres exemples d’écart.
Dans le journal humoristique, Le Charivari, paru le 25 avril 1874, le critique Louis Leroy émet quelques plaisanteries, assez vulgaires, à propos du tableau de Monet Impression de soleil levant, qui, reprises par la rumeur publique, imposeront le mot « impressionniste »
À Paris, au Salon d’Automne de 1905, le critique Louis Vauxcelles lance en boutade « Donatello chez les Fauves » à propos d’une statuette (une œuvre du sculpteur Marque) placée au centre de la salle n°1, image, dit-il, « d’une vierge chrétienne livrée aux fauves dans le cirque ».
À Paris, toujours, dès 1908, Louis Vauxcelles, encore, rend compte dans le journal Gil Blas du 14 novembre, à propos d'une exposition de Braque « M. Braque est un jeune homme fort audacieux. Il méprise la forme, réduit tout, sites, figures et maisons à des schémas géométriques à des cubes ». Matisse, aussi, use du mot pour une peinture qu'il n’aime pas, et les affiches pour le bouillon Kub donne à chacun l’occasion d’ironiser. « Cubisme » devient un mot à la mode.
Quand Braque fut conduit chez Picasso, en 1907, par Apollinaire, dans une vieille bâtisse surnommée le Bateau-Lavoir, pour y découvrir un grand tableau Les Demoiselles d'Avignon, il aurait dit « malgré tes explications, ta peinture, c’est comme si tu voulais nous faire manger de l’étoupe ou boire du pétrole pour cracher du feu ». Mais l’effet de surprise passé, Braque fut séduit par la nouveauté de cette toile et en tira de multiples réflexions.En février 1909, dans le journal Le Figaro, est publié le manifeste de la poésie futuriste exaltant la beauté de la vitesse et le mouvement agressif. Ce texte est écrit par le poète Marinetti qui confirme plus tard et notamment à Milan le 8 mars 1910 son mépris « contre le culte fanatique de tout ce qui est antique et vermoulu ».
En pleine guerre, en Suisse, à Zurich, le 8 février 1916, quelques écrivains et artistes fondent Dada et choisissent ce mot en ouvrant, parait-il, un dictionnaire au hasard, mais n’est-ce pas trop beau pour être vrai ? Dada est une révolte, un cri de négation. C’est avec humour et ironie que le public est accueilli. Un public qui sort scandalisé après avoir été insulté par ces jeunes gens qui, tous, sont cependant cultivés et éduqués.
Avec Dada, l'écart semble être arrivé à un sommet qui ne pourrait être encore dépassé. Beaucoup d’autres exemples auraient aussi pu être cités. Mais ce serait, et fastidieux, et inutile. Une dernière remarque, cependant, à propos du mot « surréaliste » dont depuis quelques années, il est fait un large usage par nombre de journalistes et aussi d’hommes politiques. Rappelons qu’il y a plus de trois quarts de siècle que le Manifeste du Surréalisme (1924) a été écrit par André Breton. Å cette occasion, l'auteur reprenait ce mot que Guillaume Apollinaire avait employé dans le sous-titre de son livre Les Mamelles de Tirésias. « Drame surréa1iste », joué en juin 1917 et publié en 1918.
Utilisé, aujourd’hui, de façon abusive dans la presse, il ne fait que révéler la pauvreté du langage de ceux qui l’utilisent, alors qu’une grande quantité de vocabulaire reste disponible.
Par l’introduction de formes nouvelles, ou d'idées, ou d’attitudes, les artistes novateurs creusent, en effet, un écart avec le public. Quelquefois, c’est le public qui creuse cet écart, public qui parfois, est guidé par les idéologues d’un régime. Les manifestations de Dada paraitront bien inoffensives si on veut bien les comparer aux événements « culturels » de l’Allemagne nazie pendant les années trente.
Rappelons quelques dates et quelques faits.
Déjà en 1932, sous la pression des nazis, l’école du Bauhaus est obligée de quitter Dessau pour aller s’établir à Berlin. Paul Klee, qui y avait été professeur, avait choisi d’aller enseigner à 1'académie de Düsseldorf dès 1931. Pour peu de temps, car il en fut chassé en 1933. L’année suivante, Will Grohmann, qui fut son biographe, publiait un premier recueil de dessins de Klee. Le livre fut confisqué par les nazis.
On se souvient de ces images, souvent montrées, ou des livres sont jetés aux flammes. Des peintures, des dessins, des gravures subirent le même sort. Un certain nombre d’œuvres furent épargnées afin d’organiser, en 1937, une exposition « L’art dégénéré » présentée d’abord à Munich avant de circuler dans d’autres villes. Dix-sept œuvres de Paul Klee y figuraient. Celui-ci put échapper à cet enfer en retournant, avant Noël 1933, vivre en Suisse où il était né. Il y décèdera le 29 juin 1940.
Les artistes expressionnistes allemands, qui comme Paul Klee avaient reçu les honneurs officiels en étant représentés dans les musées, allaient subir la haine des nazis. D’abord chassés des écoles où ils étaient professeurs, il leur fut interdit d’exposer, et même de peindre comme ce le fut pour Karl Schmidt-Rottluff et Emil Nolde qui subirent, à l’improviste, des contrôles à domicile.
Parmi les milliers d’œuvres considérées comme « art dégénéré », 114 furent retenues par le régime, avec comme objectif de gagner de l’argent. Elles furent envoyées à la galerie Fischer, à Lucerne afin d’organiser une vente publique. Celle-ci eut lieu le 30 juin 1939. À l’initiative de quelques Liégeois, la Ville put acquérir neuf tableaux qui vinrent enrichir les collections du Musée des Beaux-Arts, où elles furent exposées dès le 26 juillet. Appréciées d’une manière générale, il y eut cependant quelques critiques.
En tout lieu comme en tout temps, l’écart, entre l’œuvre de l'artiste et le public, est manifeste. Le réduire est, ou devrait être l’objet d’un constant travail de réflexion des acteurs culturels, des animateurs, des enseignants et de chacun d’entre-nous, vous comme moi.
Et enfin, avant de vous présenter la cinquième et dernière histoire, voici quelques observations.
On a pu voir à la récente exposition au Palais des Beaux-Arts des œuvres de Paul Klee choisies par Pierre Boulez. Parmi les tableaux, quelques-uns avaient conservé leur encadrement d’origine. Il en était fait mention sur le cartel. Le cadre, bricolé ou réalisé avec des matériaux modestes, ou encore simplement récupéré, participait à l’expression de l’œuvre dont il prolongeait le caractère souvent espiègle et poétique. La position de Klee est claire : le cadre sert l’œuvre tout en la protégeant.
La réflexion développée par d’autres artistes de la même génération ou presque, a quelquefois été tout autre. Ainsi, dans le catalogue d’une exposition consacrée à Sophie Taeuber à la Fondation Arp, près de Paris, à Clamart, en 2007, il est rappelé la méfiance de Jean Arp à l’égard du tableau et donc, à fortiori, du cadre. Dans un fort volume aux éditions Gallimard, intitulé Jours effeuillés, Arp écrit ceci : « Sophie Taeuber et moi avions décidé de renoncer complètement à employer la couleur à l’huile dans nos compositions. Nous voulions éviter tout rappel du tableau qui nous semblait être la caractéristique d’un monde prétentieux et suffisant » (p. 365).
Il y a peu de cadres dans l’œuvre de Arp. À vrai dire, il y en a quand même beaucoup, mais toujours ils font partie de 1’oeuvre et ont été conçus avec celle-ci. Autant dire qu’ils ont une qualité essentielle : on ne les voit pas. Nous sommes donc bien loin d’un tout autre monde, celui de la puissance d’un monarque, parfois même d’un roi vêtu à la manière des Romains et quelquefois dressé sur un fier destrier. Pensez donc à ces statues équestres qui ornent les grand-places des grandes villes. Le tout présenté sur un socle imposant dont l’ornementation surabondante est puisée dans un ensemble de motifs disponibles. Parmi ces motifs, les plus fréquents sont les palmettes, les feuilles d’acanthe, les cartouches, les mascarons, les coquillages, les chimères et les aigles, le tout séparé par de multiples moulures telle la scotie, le tore et le filet.
L’évocation de ces formes, encore en usage dans toutes les écoles d’architecture à la fin du XIXe siècle, devrait faire frémir Adolf Loos dans sa tombe. Né en 1870, décédé en 1933, Adolf Loos, architecte autrichien, n’aura cessé toute sa vie de dénoncer, dans une série de textes très courts, souvent excessifs, l’emp1oi des ornements. Le titre d'un volume de ses textes dit tout : Ornement et crime, Payot et Rivages, Paris, 2003. En quatrième de couverture, est reproduite une citation aux accents mégalomaniaques : « D’un combat de trente années, je suis sorti vainqueur. J’ai libéré l'humanité de l’ornement superflu. « Ornement », ce fut autrefois le qualificatif pour dire « beau ». C’est aujourd’hui, grâce au travail de toute ma vie, un qualificatif pour dire « d’une valeur inférieure ».
Il y a déjà quelques années, une importante maison dont le nom ne sera pas cité, avait édité un somptueux catalogue afin de proposer un large choix d’encadrements. Au-delà de l’aspect de répertoire que tout catalogue peut offrir, il est intéressant d’y être attentif et de reprendre quelques observations.
Si la couverture, sous le nom de la maison, reprend en petits caractères « l’Art d’encadrer », la première page offre une image qui se veut luxueuse avec la photographie de quelques-uns des plus beaux cadres sur lesquels ont été déposés un violon et son archet. À la page suivante, il est question, à la fois, de « fabrication artisanale mais rationalisée au maximum ».
On est, à n’en pas douter, dans une situation particulière : il faut à la fois vanter la qualité de la tradition et les performances des nouveaux procédés.
Vous aurez tous observé que dans le domaine de l'alimentation, nombre de boulangeries insistent sur la pratique artisanale du métier, assez souvent avec quelques illustrations sur le sachet qui emballe votre pain. Ce n’est évidemment qu'une illusion ; le métier a bien changé. Dans d’autres domaines, comme celui de la médecine, où les progrès sont aussi prodigieux qu’inattendus, il n’est pas question de prendre le passé comme référence. La tradition n’y a que faire.
Le catalogue, fort bien imprimé, intelligent, présente des moulures avec des formats conseillés évitant ainsi, par exemple, des risques de distorsions. Cependant ce catalogue finit pourtant par créer, quand on le feuillette, une gêne de plus en plus évidente : on se sent dans le paraitre plus que dans l’être.
Chez un encadreur. Une dame et un monsieur demandent un « cadre » de 85 cm de long et de 50 cm de haut, avec une peinture dans les teintes bleues.
« C’est pour mettre au-dessus d'un bahut » précise la dame
C’est fortuitement que cette petite scénette a été vécue ; elle a été notée dans l’instant.
On pourrait être surpris, ou même choqué de l'emploi du mot « cadre » pour désigner un tableau. L’emploi le plus étrange en aura été fait, une autre fois, avec cette question, elle aussi notée : « Monsieur peint encore des cadres ? ».
On devrait cependant ne pas être surpris outre mesure. N’entend-on pas souvent : boire un verre en place de boire du vin ? Fumer une pipe en place de fumer du tabac ? Magritte nous avait cependant avertis des décalages qui se retrouvent entre les images et les mots.
Mais pourquoi le mot cadre plutôt que tableau ? Peut-être est-il l’image de la richesse, avec ses ors, ses motifs ouvrages, ses angles ornementés, et ses reliefs qui entourent tout le tableau, un tableau, le plus souvent plat et lisse.
Au comptoir, chez les encadreurs, les couples discutent ferme, mélangeant les affirmations et les exigences avec, quand même, le doute et l’hésitation. Madame a souvent plus d’assurance que Monsieur quant au choix des couleurs. Monsieur avoue, souvent très vite, ne pas avoir d’avis, sinon ne pas être intéressé. Le commerçant, c’est souvent une dame, conseille. Il, ou elle, a le savoir et c’est son métier, mais, prudence : mieux vaut n’importe quelle concession plutôt qu’une commande perdue. Le cadre est bien l’objet de la discussion. Qu’en ressortira-t-il ?
Au mur d’une habitation privée, comme aux cimaises d’une galerie, ou d’un musée, si une œuvre est présentée dans un cadre qui se voit, qui se remarque par son extravagance, ou par un rappel trop insistant avec le contenu du tableau, soyez sûr qu’il est mauvais. S’il est modeste, s’il a la capacité de se faire oublier veuillez bien croire qu’il a toutes les qualités d’un serviteur discret.
Après vous avoir parlé du cadre, il me faut vous entretenir du format. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde normalisé à l’extrême. Le papier dont nous nous servons, plus souvent imprimé que support d’une écriture, est le format A4. Il présente de multiples avantages. Ainsi le A0 correspond à un mètre carré et mesure 1189 x 841 mm. Lorsqu'il est plié, ou divisé en deux, il offre toujours les mêmes proportions.
Avant l’invention du système dinA4, toute la place était occupée par les formats traditionnels que l’on trouvait dans les papeteries. Des formats qui portaient les beaux noms de raisin (50 x 65 cm), jésus (56 x 76 cm) (55 x 73 cm), double raisin (65 x 100 cm), grand aigle (75 x 110 cm), etc., des noms qui peuvent nous faire rêver et qui évoquent l’époque où la fabrication était artisanale. Des noms qui se sont imposés par la présence des filigranes qui étaient les marques des fabricants. On peut en trouver d’autres : un pot, une crosse, une roue, une fleur de lys, des motifs toujours simples.
Une autre tradition est celle des châssis destinés à recevoir la toile à peindre que l’on trouvait, et qui se trouvent encore, chez les marchands d'articles pour les beaux-arts. Ces formats sont classés en trois séries dites figure, paysage et marine ; ils présentent des proportions constantes : courtes, moyennes, ou plus allongées, proposées depuis 22 jusqu’à 195 centimètres et désignées selon des numéros (on comptait par points), 19 au total, répartis de 1 à 120.
Les séries sont très astucieusement construites car elles n’utilisent qu’un nombre limité de lattes.
Ainsi une latte de 22 cm va se retrouver dans six formats différents :
Figure Paysage Marine
22 x 16 22 x 14 22 x 12
27 x 22 33 x 22 35 x 22
Voilà donc un système bien diversifié et tout à fait cohérent.
Aujourd’hui, on peut trouver, ou commander, tout type de châssis. On ne s’étonnera donc pas trop de la demande d’un « cadre » « de 85 cm de long et de 50 cm de haut » bien que l’usage soit de donner dans l’ordre la hauteur avant la largeur. On pourra s’étonner beaucoup plus du souhait de remplir un espace «au-dessus d’un bahut ». On peut penser combien le vide est insupportable pour tant de personnes : il faut donc que, à la maison, l’espace au-dessus du bahut soit rempli, comme au centre commercial, au restaurant, chez la coiffeuse, partout, outre l’encombrement visuel, on retrouve aussi une « musique » de remplissage qui oblitère le silence.
Une attitude à la fois unique et collective ; un instinct grégaire : combler les vides !
Enfin, une dernière remarque à propos de « peinture dans les teintes bleues ». Il n’est pas si étonnant que le choix de la dame se porte sur le bleu quand on sait qu'il est convenu que cette couleur (du ciel) évoque l’idéal, la pureté et l’illusion. Le Grand Robert donne à propos de ce mot, l’expression : être dans le bleu pour exprimer être dans le vague. Et aussi celle-ci : passer au bleu pour faire disparaître, subtiliser. Il semblerait donc que le choix d’une « peinture dans les teintes bleues » soit la recherche d’une quiétude totale, absente de toute réflexion. La peinture achetée chez le marchand de cadres, accessoirement marchand de tableaux, établit un lien, forme une boucle entre vendeur et acheteur, le premier livrant au second, un bien de consommation parfaitement neutre.
Il en est ainsi dans le commerce de la décoration. Le commerçant offre au consommateur un nombre d’objets, très limité, parmi lesquels celui-ci peut choisir. Il sera fourni par un voyageur de commerce qui proposera, un peu partout, la même marchandise, la même collection. Des objets fabriqués par l’industriel qui aura pris soin de s’informer du goût le plus général du consommateur moyen, afin de proposer ce qui pourrait le mieux convenir au plus grand nombre.
On est libre de préférer l’original, le marginal, celui qui crée quelque chose ; quelque chose considéré peut-être, parfois, comme de l’art brut. Des œuvres qui sont plus souvent, un monde de souffrance et d’angoisse, que de joie, mais des œuvres qui portent l'expression de l’auteur, même pas toujours très sociable, mais tellement authentique.
Vous pouvez donc, si vous avez à la maison une place vide au-dessus d’un bahut, ou ailleurs, attendre. Attendre quoi ? Et combien de temps ? Attendre, un jour, la rencontre exceptionnelle d’un tableau qui sera, nul ne le sait, un peu plus petit, ou un peu plus grand, bleu, ou gris, ou multicolore, vieilli, abimé pour avoir déjà beaucoup vécu, un tableau unique parce qu’il vous parle, vous concerne, parce qu'il vous est indispensable, et que désormais, il accompagnera votre vie, votre pensée. C’est tout ce que je peux vous souhaiter.
Dominique Legrand. « Léon Wuidar, silence du monde à perte de vue. Entretien » in Le Soir, 14 avril 2010.
- Léon Wuidar, vous reconnaissez-vous comme un artiste contemporain ?
- Ceci n'est plus une expression d'art contemporain. Devant certaines installations actuelles, je ne perçois que matérialité, et sûrement rien de spirituel. La représentation d'une forme géométrique est une forme plate. La couleur procure une dimension spirituelle à l'œuvre.
- Vous n'aimez pas non plus être réduit à la mouvance construite ?
- Remplacer le tube de couleur et les pinceaux par des procédés industriels comme le pratique la mouvance construite actuelle aux Etats-Unis ou en Europe m'ennuie beaucoup. Le genre cher à Jean-Pierre Maury a généré son propre académisme. Moi par contre, je me situe dans l'image d'une forme géométrique, un imaginaire. A l'inverse de l'aérographe, je ne veux pas effacer la trace d'exécution. Je persiste dans un procédé manuel, même si ma peinture peut paraître extrêmement soignée. L'orientation du coup de brosse va modifier la perception chromatique. Le jeu de réflexion de la lumière est important. Je me sens plus proche des surfaces peintes d'Aurélie Nemours…
- « Echafaud », « Elan », « Solitude inquiétude » étaient quelques titres de toiles, jusque dans les années 80. Pourquoi avoir abandonné ce système ?
- Le titre serait une image du monde qui nous entoure, inexplicable. J'invite le spectateur à donner du sens, trouver son plaisir en cherchant. Les formes géométriques sont organisées de telle façon qu'on lit un tableau comme des espaces. Cela n'a rien à voir avec Eischer et son monde d'illusion et d'amusement. L'organisation des formes me permet de creuser la toile. Le tableau vit, spectacle incertain de ce qu'il donne à voir. J'aimerais que cela soit inépuisable. Comme Shéhérazade, qui reste en vie parce qu'elle invente une histoire dont on attend toujours la suite. Je conserve le cadre peint, non comme un système, mais parce qu'il contient la force des formes. On ne sait plus ce qui apparaît devant, ou derrière la composition.
- Comment travaillez-vous ? Dans cette rigueur construite, très mystérieuse, on serait tenté de croire que la pensée devance la forme ?
- Je dessine puis je pense le sens. Je travaille par croquis dans un premier temps. Mes dessins sont des œuvres en soi. Quand l'un me convient, il peut devenir un tableau. J'emploie toujours des carnets format A4, reliure de toile, papier pH neutre. J'exécute des croquis au crayon de la taille d'un grand timbre-poste. C'est un petit dessin rapide mais affirmé et détaillé. Quelques notations colorées. Cinquante dessins par page. Tout est classé dans l'ordre.
- Vous demeurez discret, une solitude voulue ?
-Un silence nécessaire. Une solitude, oui. J'ai toujours travaillé comme cela, sans connaître personne. Je me suis mis à peindre en cherchant une cohérence entre avant-plan et fond. L'éloignement m'a protégé de toute influence. Solitaire.
[Léon Wuidar, Conversation avec Werner Cuvelier, éd. Tandem, Gerpinnes, 2001].
Pierre Henrion. « Entretien avec Léon Wuidar, Méry, avril 2012 » in Art & Fact N°31. Liège, 2012.
Pierre Henrion – Dans les années 1980, votre parcours professionnel a déjà des caractéristiques qui en déterminent les grands traits d’ensemble …
Léon Wuidar – En effet, je poursuivais une activité d’enseignant à l’Académie des Beaux-Arts de Liège qui, entamée en 1976, s’est terminée en 1998. Sur le plan artistique, je continuais à développer les recherches abstraites commencées en 1963. Il y a pourtant eu quelque chose de nouveau dans les années 1980. Cela concerne ma pratique : c’est à cette époque, plus précisément à partir d’octobre 1979, que j’ai commencé à travailler dans des carnets, ce que je n’ai cessé de poursuivre. Ces dessins constituent la matière première, aussi bien, de mes peintures que de mes œuvres intégrées à l’architecture et autres.
PH – Quelles sont les personnalités du milieu liégeois qui vous ont marqué ?
LW – Parmi d’autres, je voudrais relever celle de Philippe Minguet qui, à mon grand étonnement, s’est passionné pour mon travail. Il était professeur d’esthétique à l’Université de Liège. C’était une figure assez originale qui sortait du carcan académique et appartenait pleinement à la modernité de son époque. Depuis les années 1960, il participait activement au groupe Mu. Il a soutenu mon travail, notamment par des publications comme Art à Liège en 1980 dans le bulletin d’informations de la société IBM. En 1979, il a mis sur pied le Centre de recherches en esthétique appliquée qui ressortait de son séminaire à l’université. L’objectif était d’étudier des problèmes d’ordre graphique. Le CREA allait susciter la réalisation de logo, papiers à en-tête, affiches par un nombre limité de graphistes et d’illustrateurs. Il a, entre autres choses, mis sur pied un concours pour le sigle de l’Université de Liège qui a été remporté par Yvon Adam, ou encore pour le CHU ; c’est le projet de Pierre Kroll et Ismaël Bozkurt qui fut choisi. Grâce à Minguet, j’ai notamment dessiné une vignette pour le 25 e anniversaire de l’Institut de psychologie et l’emblème de l’émission télévisée Perceval. J’ai aussi conçu l’affiche pour un événement qui avait été mis sur pied en 1980, au charbonnage d’Argenteau, La nuit parcourt le ciel. Plus tard, j’ai dû renoncer à cette activité, mon statut de professeur m’interdisant d’être indépendant.
PH – Et au point de vue institutionnel …
LW – Ce qui a relevé la qualité du milieu liégeois, ce sont des personnalités indépendantes comme Manette Repriels, Claude Strebelle ou Guy Jungblut. Les pouvoirs publics, tant communal que provincial, étaient particulièrement déficitaires. On pourrait épingler l’activité de Georges Goldine qui était Échevin de la Culture mais il n’a pas développé de politique à long terme. C’était un peu du coup par coup comme l’achat par la Ville d’une peinture de Nicolas De Staël. Pour moi, la création du Musée en plein air du Sart-Tilman a eu de l’importance. René Léonard en a été l’initiateur et Claude Strebelle a bien compris l’intérêt de ce projet. J’avais, en 1977, l’année même de la création du Musée, reçu une première commande sans qu’il me soit précisé un lieu. J’ai alors choisi un mur du restaurant universitaire dessiné par André Jacqmain. Plus tard, en 1987, j’ai terminé, après un temps assez long de recherches et de mise au point, le Labyrinthe situé devant l’Institut de psychologie.
PH – On peut aussi penser à l’architecte Charles Vandenhove pour lequel vous avez régulièrement travaillé.
LW – C’est à lui qu’il faut surtout penser. En 1980, j’ai dessiné des lambris pour son hôpital au Sart-Tilman. L’année suivante, j’ai conçu un motif pour un plafond de l’hôtel Torrentius à l’intérieur duquel il a installé ses bureaux. Il m’a encore sollicité plusieurs fois. En 1982, pour des lambris à la Maison Blanche à Esneux, puis, quelques années plus tard, pour un home d’enfants à Ans et pour la crèche des Abbesses à Paris, des projets qui ont été respectivement achevés en 1989 et en 1992. Des personnalités proches de Vandenhove ont aussi bien voulu me passer des commandes. Roger Bastin, par exemple, m’a demandé de dessiner des reliefs pour l’Arsenal de Namur en 1982 et, l’année suivante, une grille pour un immeuble dans la même ville. Avec Jean-Marie Dethier aménageant à Liège la maison du docteur Malchair et de son épouse, un grand signal d’acier laqué fut élaboré et installé sur une terrasse ; c’était en 1989.
PH – Et les espaces d’exposition ?
LW – Je n’y avais pas vraiment de place. En 1980, l’exposition 35 ans d’APIAW a clôturé les activités de cette association si importante dans le milieu liégeois depuis 1945 ; j’y ai été invité. La galerie L’A a en quelque sorte pris le relais. J’y ai exposé en 1983 ainsi qu’à la rétrospective du Musée Saint-Georges, en 1986. Je n’ai pas pu m’y impliquer autant que j’aurais voulu pour des raisons personnelles. La galerie Vega a eu de l’importance. Manette Repriels l’avait fondée en 1972, rue des Croisiers au centre-ville. Elle a déménagé cinq ans plus tard, à Plainevaux dans une maison construite par Charles Vandenhove dans les années 1960. Jacques Charlier avait fait évoluer de façon heureuse les choix de cette galerie en montrant des artistes comme Sol LeWitt, Simon Hantaï ou Giovanni Anselmo. J’ai pu y exposer en 1985 et en 1988.
Notes :
1 Le temps de la détresse, Discussion avec Gérard Leroy, dans Jacques Charlier. L’art à contretemps, Centre d’art Nicolas de Staël - Keepsake éditions, 1994, p. 157.
2 Jacques Charlier. L’art à contretemps, Centre d’art Nicolas de Staël - Keepsake éditions, 1994, pp. 83-94.
3 Place Saint-Lambert Investigations, Liège, 1985, n.p.
4 Interview avec R. Vandersanden.
5 CORILLON, Patrick, Ci-gît un homme dont le nom fut écrit dans l’eau. Vie et mort des noms d’artistes, Genève, Editions Nartès, 1987.
6 Idem .
7 voir DUBOIS, Jacques, Quand RTB-Liège existait fort, pp. 113-115 et MELON, Marc-Emmanuel, Cinéma et vidéo : utopie et réalité, dans DELHALLE, Nancy, DUBOIS, Jacques et KLINKENBERG, Jean-Marie, Le tournant des années 1970. Liège en effervescence, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2010, pp. 117-138.
8 Tectonic 84, Liège, 1984, n.p.
Léon Wuidar. Pour saluer Dacos in Wégimont Culture n° 274., Soumagne, septembre 2012.
Mon diplôme en poche, je n'avais qu'un souhait : entrer à l'atelier de gravure. Elève libre, j'y ai rencontré deux fois son professeur Jean Donnay.
Quelques mois plus tôt, recevant un groupe d'étudiants, il avait, devant nous, gravé une pointe-sèche sur une plaque de zinc coincée dans sa main gauche. Il avait pris comme modèle le personnage enturbanné de la gravure de Rembrandt, le Christ aux outrages, accrochée au fond de l'atelier. Il le dessinait avec la plus grande aisance qui soit.
Plus tard quand je suis retourné à l’atelier, Georges Comhaire en était le nouveau professeur. Vêtu comme à chaque fois d'un cache-poussière gris, il était aimable, souriant. Je m'y suis senti tout de suite à l'aise.
Il y avait là quelques étudiants. L'un d'eux travaillait en silence et avec beaucoup d'application. Penché sur une grande plaque de zinc, il traçait de longues lignes, formant des sortes de réseaux. J'appris qu'il s'appelait Dacos, mais je ne connaissais rien de lui. Personne ne pouvait savoir - l'avenir nous étant inconnu - qu'il serait le prochain professeur de l'atelier.
Comme élève libre, j'avais trop rarement l'occasion d'être présent, occupé que j’étais à donner mes propres cours de dessin à l'école normale. Il m'était difficile de produire un travail cohérent. C'est avec regret que j'ai pris la décision d'abandonner l’atelier.
Pourquoi avais-je été frappé par la tête de Dacos ? Il ne ressemblait à personne. Et pourquoi m'est venue à l'esprit une comparaison qui pourrait paraître incongrue ? Il me semblait sortir tout droit de la Commune de Paris. Une histoire terrifiante que ma curiosité m'avait fait découvrir quelques années plus tôt. Et je me souvenais des portraits des Communards photographiés. Et Dacos me semblait à leur image.
Ä propos de l'image que l'on donne, autrefois, les enfants étaient invités à « être sages comme une image ». Dacos m'avait un jour raconté que petit enfant il avait appris à bien se comporter en disant bonjour aux personnes rencontrées à l'exception de l'un ou l'autre Allemand qu'il aurait pu croiser.
Dacos m'a toujours paru attentif aux injustices, celles subies par les opprimés, victimes de situations violentes. Les titres de quelques-unes de ses gravures révèlent son profond besoin de justice (Hommage aux poètes assassinés, 1968, technique mixte) mais aussi l'expression d'une grande tendresse (Les maisons rondes, neuf textes de Gaspard Hons, quatre gravures de Dacos, 1981).
Mon désir de graver ne s'était pas évanoui. Au milieu des années septante, Dacos et moi, nous nous étions retrouvés à l'Académie, cette fois comme professeur et dans des ateliers différents. Il me restait encore au fond d'une armoire un peu de matériel et j'entrepris de me remettre à la gravure. Quand j'avais besoin d'un conseil ou d'un renseignement, je descendais le voir dans son atelier à l'heure de la pose. Il était toujours disponible là comme ailleurs quand je le croisais, au point qu'il m'est arrivé de dire que j'avais appris la gravure entre deux portes.
Je n'ai pas, bien sûr, été le seul à bénéficier de tout ce qu'il avait à partager, ses élèves pourraient en témoigner. De l'image qu'il me reste de lui aujourd'hui et du souvenir de sa personne, je voudrais simplement dire qu'il avait le sens de la générosité.
- Bribes de conversation choisies, 2018 in http://rectoversomagazine.com/dans-latelier-de-leon-wuidar/
Je sors le moins possible. Je me lève tôt, surtout l’été. J’abats pas mal de choses jusque 9 heures. Je fais une pause, accompagné de mon épouse qui me donne souvent son avis et puis, je recommence. Je suis bien ici, je n’ai pas besoin de sortir en ville. La maison est proche de la nature, même si au final mon travail ne parle pas d’elle.
J’ai toujours travaillé d’une façon très économe. Mes carnets de croquis en sont le reflet. Je m’impose une pratique quotidienne rigoureuse, tout en prenant plaisir à travailler. La création se fait dans mes carnets. Je réalise des dessins dans une toute petite taille. Tous ces dessins ne deviennent pas des toiles : je fais des projets et quand ils me conviennent, je passe à la réalisation. Mon tableau est presque déjà construit avant d’être peint, je suis dans l’exécution. Parfois je peins 3, 4, 5, 6, 7 tableaux simultanément. Cela permet à la première couche de sécher et de pouvoir passer à une autre, et de cette façon extrêmement paresseuse, de réutiliser une même couleur…
Le cadre vient après, le titre du tableau marque la fin du tableau. Ce n’est pas si simple de trouver des titres. Aujourd’hui je suis plus modéré, plus sobre dans leurs choix. J’ai toujours aimé trouver des intitulés qui n’expliquaient pas mais qui renvoyait le spectateur à une plus grande incertitude. Je l’interroge, je veux qu’il se pose ses propres questions. En étant présomptueux, je suis le sphinx et je pose les devinettes.
Quand j’ai découvert les premiers abstraits comme Delahaut, j’avais un regard particulier, extrêmement naïf. Je les considérais comme des primitifs. Ils peignaient très vite des tableaux qui auraient pu être mieux finis, ils peignaient ce qui les arrêtaient. Mon souhait était de faire la même chose, avec un plus dans le contenu. J’ai beaucoup regardé les surréalistes aussi, à la même époque. Ce n’était pas ma voie car la pensée prenait le pas sur la peinture. À vrai dire, je n’ai jamais voulu me situer, j’ai toujours pris du recul par rapport aux peintres géométriques.
Dans l’exposition présentée chez Rodolphe Janssen, on peut voir des tableaux de 1968 à 2018. 1968 étant le moment où mon travail devient totalement abstrait. Il y a une évolution dans celui-ci mais certainement pas une rupture. S’il y a des œuvres plus fortes, je n’en ai pas conscience au moment-même.
C’est au cours du temps que je peux me rendre compte que mon travail bascule d’un côté ou de l’autre.
Léon Wuidar. « Mémoires d’un peintre liégeois 1945-1980 ». Liège, Editions du Perron, 2018.
Claude Lorent. « Wuidar Léon au mieux de ses formes et couleurs. Propos recueillis » in La Libre, 05-11/09/2018.
Doublé bruxellois pour le plasticien liégeois : œuvres récentes galerie Albert Dumont, peintures des années 1980 à 2000 galerie Rodolphe Janssen.
En prélude à ces deux expositions, Léon Wuidar, le jour de ses 80 ans, nous a reçu dans son atelier liégeois pour un entretien dont sont extraites ses paroles autour de quelques thématiques qui innervent son œuvre.
L'abstraction. « A travers Ia figuration, j’ai voulu acquérir des connaissances et une certaine maîtrise aussi savoir d’où je venais. Curieux, je voulais, à la fois voir et savoir par les lectures. C’est ainsi que j’ai découvert deux œuvres Ben Nicholson, j'ai vu aussi des affiches de Michel Carrade et surtout, en 1957, le livre de Michel Seuphor sur l’abstraction que j’ai totalement dévorée. L'abstraction, je lai approchée à travers des reproductions avant d’avoir la chance de Ia côtoyer pendant une dizaine d’années, à Liège, grâce aux activités de l’APIAW et aux expositions auxquelles j'ai participé dès 1964. C'est en 1956 que pour ln première fois, je réalise volontairement une composition abstraite. Et jusqu’en l963, j'ai mené de front abstraction et figuration. Quand je rn 'y suis pleinement consacré, l’abstraction construite était déjà passée de mode, mais j’ai eu l’impression que les pionniers de cette période, en Belgique, ont peint trop vite, dans une sorte d’urgence. Je me suis promis de m’appliquer à construire patiemment cette abstraction. Je savais enfin ce que je voulais faire et l’abstraction me procurait un plaisir que ne m'offrait pas la figuration ».
Les carnets. « Je dessine depuis l’enfance des compositions que j'ai détruites. Je tâtonnais sans savoir trop que faire. Je recherchais des acquis afin de pouvoir m’exprimer. Je travaillais seul, j'expérimentais. Plus tard, j'ai remarqué cette tendance à dessiner petit et de façon systématique. J’ai pris Ia décision de travailler dans des carnets, d'abord achetés dans le commerce puis confectionnés par un relieur. Format A4, cartonnés, toilés, papier ph neutre, pages numérotées, dessins quotidiens ou presque, datés. Ces dessins sont un plaisir, pas un devoir ».
La méthode. Dans les carnets, se mêlent des tracés conscients et d’autres au bord de l’inconscient. Sans but précis. Ce sont des improvisations Ce travail régulier est une méthode de travail. Certains dessins, coloriés, deviendront des peintures. Pourquoi tour cela ? C’est, je crois, une forme de stratégie. Accumuler notes et dessins, c'est se faire un potentiel de possibilités, de renouvellement, c’est explorer un monde de formes qui se complètent et s’additionnent dans un tout qui ne cesse de prendre de !'ampleur. C’est s'offrir des possibilités illimitées ».
Les compositions. « Elles sont libres même si reliées parfois à Ia petite enfance ou à des choses vues. II n’y a pas de système, une forme en appelle une autre. C’est le plaisir d’organiser, d’y joindre de la fantaisie – les lettres des mots, certaines figures, les collages - et de Ia rigueur. Cette liberté, c’est l’envie de surprendre et d’être surpris, de découvrir une solution nouvelle sous l’effet des contraintes qui stimulent. Le cadre intérieur donne une cohérence et agit comme une force. J’apprécie aussi l’asymétrie.
La couleur. « Elles ne correspondent à aucun système, elles sont intuitives. La première donne le ton, les autres suivent, s’adaptent, s’harmonisent. Ce qui est important, c'est qu’elles atteignent leur épanouissement. Elles sont posées couche après couche avec temps de séchage car c’est de l’huile. Plusieurs peintures sont réalisées en même temps. Peindre est plus astreignant que dessiner ».
Les titres. « J’ai titré mes tableaux jusqu’en juin 1982 en créant parfois de l’ambiguïté par des jeux de mots. Mais j’ai estimé que c'était donner une piste de lecture. J’ai préféré laisser Ia liberté d’interprétation qui charge I 'œuvre de sens nouveaux. C'est moi qui y gagne et I œuvre s'enrichit ».
La spiritualité. « J’ai été confronté au mot athée à 14 ans. Je baignais dans une éducation religieuse dans laquelle on ne posait pas de question ? La réflexion aidant, je me suis dit que je ferai de ma vie quelque chose de mieux que ce qu’ils veulent faire de Ia mienne ».
Les affinités. « Outre l‘influence du surréalisme - Breton, Magritte, maïs aussi Prévert - qui a laissé des traces, ne serait-ce que dans ‘humour ou dans la part ludique, et outre la fréquentation de I 'art concret dont celui de Jo Delahaut, j’apprécie Poliakoff, les natures mortes de Morandi, la peinture du XVIIe et spécialement Vermeer ; Rousseau aussi avec sa dose d’invraisemblance et qui s’astreignait à peindre tous les matins. Et j’aime l’art égyptien. J'aime ce qui est fixe ».
Le succès “Une énorme surprise. J’aurais aimé que mes parents puissent le vivre et le partager car mon père pensait qu’être artiste n’était pas un vrai métier. Professeur, ouï. C'est surtout Ia conscience de quelque chose d’extraordinaire, la reconnaissance des gens de qualité du milieu artistique internationale ».
- Léon Wuidar. Texte de présentation de l’exposition Steelandt Jonathan. Normographes. Photographies au Salon d’art de Bruxelles (16/08-16/10/2021)
GEOMETRIES D’HIER
Hier au 19e siècle, Jules Ferry, ministre français, impose l’école gratuite et l’instruction primaire obligatoire. Outre la lecture, l’écriture et le calcul, vient s’ajouter un cours de dessin géométrique destiné aux élèves, aux futurs artisans d’une France alors en concurrence avec l’Angleterre.
Des ouvrages abondamment illustrés développeront quantité de tracés depuis les figures les plus simples, comme le carré et le triangle, jusqu’aux plus complexes comme l’ellipse et les cycloïdes.
De cette école il en ressortira, plus tard, dans le Nord de la France, des peintres tels Auguste Lesage, Victor Simon et Fleury Joseph Crépin. Ils ont en commun tous les trois d’avoir entendu des voix, par exemple Lesage qui s’entend dire au fond de la mine « un jour tu seras peintre ». Ils ont aussi en commun d’utiliser des instruments : la règle, le compas et des gabarits. Classés par Dubuffet dans l’art brut, ils auraient pu se retrouver – pourquoi pas ? – dans l’abstraction géométrique.
Toujours du nord de la France, Auguste Herbin commence ses études à Lille dans l’atelier de Pharaon de Winter avant d’aller à Paris. Marcel Lempereur-Haut passe par l’académie des beaux-arts de Liège, suit aussi des cours de dessin industriel, avant de s’installer à Lille. Ils ont chacun une tout autre formation et sont capables de tracés très élaborés.
Malevitch et Mondrian, plus connus, ont réalisé une œuvre importante et eut une influence considérable. Vasarely, en son temps, a semblé avoir poussé cette géométrie à son dernier degré avant même que des artistes comme Sol Lewitt et Donald Judd aillent encore au-delà avec l’extrême réduction du minimalisme.
Tout ce long rappel pour vous dire que le travail de Jonathan Steelandt s’inscrit dans le parcours de cet art à dominante géométrique et qu’il y amène une collaboration qui lui est propre.
GEOMETRIE D’AUJOURD’HUI
Aujourd’hui. Un brin de fiction. Imaginons un jeune photographe qui s’ennuierait au fond de son atelier. Un peu à court d’imagination et se demandant ce qu’il pourrait encore bien faire qui n’a pas déjà été fait. Son regard tombe sur trois normographes, un souvenir de son grand père qui était ingénieur.
Pour le lecteur ignorant, s’il en est encore, le normographe est un instrument fort bien fait qui permet de titrer des plans. Mais pourquoi faut-il accompagner des dessins très élaborés de cette manière alors qu’une main assurée n’en aurait pas besoin ? Ingénieurs et dessinateurs se sont longtemps pliés à des conventions en traçant des lettres les plus neutres possibles.
Outre le souvenir de son grand père, ce jeune photographe, Jonathan Steelandt, fait preuve de créativité en détournant ces objets de leur premier usage. Jonathan va utiliser ces normographes comme il le veut mais d’une manière si imprévisible qu’elle n’aurait jamais pu être imaginée par l’inventeur de cet outil.
Ces objets possèdent peu de couleurs. La plus présente est l’orange, la couleur de référence de la marque. Elle teinte le matériau transparent percé de quantité de signes, des lettres, des chiffres et autres formes symboliques. Il suffit lors du titrage de déplacer la règle et de poser la lettre suivante à la bonne place.
À partir des éléments : transparence, couleur orange et les autres plus discrètes, celles des bords, Jonathan commence une mise en scène en studio. Devant un fond, blanc et neutre, les règles peuvent être disposées de plusieurs manières (à découvrir en regardant les œuvres). Leur assemblage va être à chaque fois valorisé par le fond qui reçoit un nombre réduit de lumières, souvent deux sources parfois trois, sources qui provoquent une diffusion de couleurs et remplit notre regard.
Voilà pour ce qui est donné à voir. Mais fallait-il déjà en dire tant ? Ne serait-ce pas au spectateur à entrer par lui-même dans ce qui est ici montré ? En dire trop ne peut que l’en priver et n’est-ce pas déjà vider l’image de ce qu’elle peut contenir ?
Une image qui varie, c’est bien là la part d’invention de Jonathan, une image dont la couleur orange n’est pas sans évoquer (à chacun sa perception) les fonds d’or de la peinture sacrée d’autrefois.
- Léon Wuidar. Entretien avec Bernard Roisin in L’Echo, 23/09/2021.
- Vous avez toujours dessiné ?
- Enfant, j'ai dessiné très tôt et, parait-il, au lieu de dessiner les premiers personnages de façon habituelle - une forme ronde et une sorte de chapeau de même forme, je représentais une figure ronde qui arborait un chapeau pointu. Des années durant, entre quinze et vingt-cinq ans, j'ai fait des compositions figuratives imaginées. S’y retrouvait un personnage de cirque, par exemple, avec une tête ronde ou ovale et dessus un chapeau … pointu.
- Quelle est l’importance de la guerre dans votre œuvre ? Cela a-t-il déclenché quelque chose artistiquement ? N'y aurait-il pas eu une sorte d'effacement du passé terrible ?
- Sans doute que oui. Au début de la guerre, j'étais trop jeune. Mais les souvenirs les plus marquants concernent l'après-guerre : les ruines de la ville de Liège avec quantité de maisons effondrées, et cette odeur de plâtre mouillée assez forte. Les destructions révèlent les structures, l'essentiel. J'ai toujours été attentif aux formes... sans doute du fait du métier de tailleur de mon père. J'ai une mémoire de petits souvenirs et c'est leur accumulation qui souvent atterrit dans mes dessins sous forme d'abstraction de certains de ces souvenirs, ceci de manière inconsciente lorsque je commence à dessiner ou peindre. Je travaille sur des structures, de petites compositions et, parfois, soudain, quelque chose effleure : un détail ou l'autre. Mais cela reste occasionnel …
- L’abstraction est-elle une sorte de table rase à l’image de l’architecture, domaine dans lequel, après la dernière guerre, on a souhaité éradiquer le passé afin d'oublier les catastrophes qui se sont déroulées auparavant ?
- C’est typique de la période d’après-guerre que les peintres renoncent à la figuration pour des raisons liées à l’extermination dont fut témoin l'Europe et à toutes ces violences de par le monde. Et personnellement, j'en ai conclu que figurer n’avait plus de sens au contraire d’élaborer, structurer, inventer. Quitte à ce que l’invention déborde et aille bien au-delà de la structure géométrique, laquelle me parait un peu limitée et pauvre. Il est important qu'éventuellement des structures évoquent autre chose et qu'il y ait de multiples interprétations de l'image que je donne.
- Des artistes belges qui vous ont précédé, comme jules Schmalzigaug ou Marthe Donas, vous ont influence dans votre travail ou pas du tout ?
- Beaucoup moins qu'on ne le pense. Ce fut Paul Klee mon influence principale : je l'avais découvert à la fin des années cinquante lors de l’exposition que lui consacrait le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.
- Il existe une tradition anarchiste à Liège. Y aurait-il un lien entre l’abstraction liégeoise et l’anarchisme ?
- On peut faire un lien. La peinture est inutile et, de ce point de vue, anarchisante. Ce n'est pas avec la peinture, même si certains ont la naïveté de le croire, que l'on fait une révolution. Il vaut mieux pour cela prendre un fusil plutôt que ses pinceaux (il sourit). Je n'aime pas trop le côté dérisoire liégeois, je préfère être moi et avoir construit quelque chose.
- Quel lien faites-vous entre l’abstraction que vous pratiquez et le brutalisme en architecture ? Et voyez-vous une différence si ce n'est la troisième dimension ?
- Pour en revenir au début de votre question, la différence est au niveau des contraintes pour l’architecte qui a d'abord un client. Le peintre qui se met devant sa toile n'en a pas au départ : 1'acte de peindre est donc vraiment gratuit et surtout libre ...
- Précision, discipline et humour vous définissent. Le troisième terme ne serait-il pas antinomique ?
Justement. Imaginez quelqu'un de très bien habillé que vous croisez quelque part et qui tout d'un coup sort des mots d'une rare grossièreté. Cela surprend, ne cadrant pas avec le reste. L'humour, c'est aussi la distance et il y en a beaucoup.
- Les formes géométriques ne sont pas régulières dans vos œuvres. On peut donc dire que vous pratiquez le trapèze pour en revenir au cirque et au chapeau pointu.
(il sourit) C'est amusant. Je suis sans doute plutôt un équilibriste ...
- Votre géométrie serait donc primesautière ?
- Je préfère cela à youpie, aimant beaucoup la langue française.
- Mais pour vous l’abstracüon peut-elle s'imaginer sans couleurs ?
- Je ne vais pas me priver d'un de mes plaisirs.
- L’abstraction est-elle synonyme de liberté plus que de contrainte ?
- Bien sûr, surtout dans un monde où nous ne jouissons pas de beaucoup de libertés et peuplé de règlements, notamment au cours de l'étrange période que nous connaissons.
- Cinquante ans d'abstraction supposent qu'i1 y a beaucoup de nuances puisqu'on ne fait pas la même chose durant un demi-siècle ?
- J’éprouve une passion pour l'art égyptien dans la mesure où il est dans une sorte de fixité et qu'il court sur trois millénaires. On ne trouve rien de semblable par la suite. Les périodes sont beaucoup plus courtes, voire même très courtes. J’apprécie cette géométrie égyptienne, cette apparence d'immobilité, d'éternité... et, si ma peinture est précise, c'est pour cette raison qu'elle ne porte pas trace de mouvements : il faut que ce soit figé. Durant mes premières années, je pensais me constituer un vocabulaire plastique dans lequel j'allais m’installer. Mais cela évolue, parce que je suis vivant et qu'il me vient d'autres images dans mes recherches et que je les utilise : il y a donc une évolution... mais sans rupture.
Je n’ai pas vécu des évènements extraordinaires mais assez de choses pour que ce soit une histoire.
Si je devais définir ma peinture, je dirais qu’elle est lisse, claire, que la couleur habitée par une certaine volupté y est épanouie.
Je considère que mon langage est unique, comme chaque artiste, c'est comme un sac de billes que l'on retourne, qui se vide, les billes roulent, s’éloignent les unes des autres et deviennent uniques.
J'aime l'idée que mes peintures sont polysémiques, que les interprétations sont multiples, qu'une peinture continue de fournir de nouvelles significations à différents spectateurs et ne peut donc jamais être vide de sens.
Ce qui m'a toujours fasciné, c'est l'ordonnance et la disposition des éléments et des formes, à tel point que c'est devenu une des caractéristiques de mon travail. Les jeux de construction de formes géométriques, en bois peint imitant des détails d'architecture restent parmi les agréables souvenirs de mon enfance. L'apparence de ces images désuètes m'est devenue tout à fait inutile sinon insupportable, mais j'ai conservé le goût pour les organisations formelles qui me vient de ces jeux de construction et dont le résultat se suffit à lui-même et s'impose par son contenu et sa propre existence.