2008
Chloé Pirson, Chargée de recherche au FNRS., in plaquette Prix Découverte 2007-2008, Rouge-Cloître. P. 3-6
« L’art à fleur de chair »
Née à Roubaix en 1979, Tatiana Bohm respire au rythme des arts plastiques depuis son plus jeune âge. Avec deux parents artistes, les vacances se déclinent entre vernissages et musées, laissant bon dernier les plaisirs de la plage. De cette première immersion, la jeune femme garde un instinct boulimique pour les matières et les techniques, naîtra ensuite une insatiable curiosité face à la complexité du corps humain.
Elle scande : Soumettre la chair et les muscles faciaux aux tensions élastiques d'une chirurgie mécanique tricotée, pour brouiller les pistes de l'identité, affirmer des caractères, se protéger... (fig. 1)
Depuis le Nord de la France, où elle entame ses études comme technicienne en dessin et en création textile, elle choisit la Belgique en 2000 pour approfondir sa sensibilité à travers cinq années passées à La Cambre et une formation en sculpture à l'Académie royale des Beaux- Arts de Bruxelles. Elle glane, au fil de ces champs pluriels d'enseignements, astrakan et mohair, coton et papier journal et rebuts plastiques, graisses végétales et savon suivis de près par ses premiers contacts avec la cire... l'artiste se fond dans une multi-matérialité créatrice. Il y a du Joseph Beuys en Tatiana Bohm.
Elle préfère la cire parce que c'est une matière infinie. Elle peut être moulée, sculptée, fondue. Chauffée, elle est dangereuse, instable puis redevient "rien". Elle a son cycle ; une fois à l'état d'œuvre elle peut redevenir matière en tant que telle. "Rien" n'est jamais fini. (fig.2)
Dans ce vivier de textures émerge des récurrences thématiques : un questionnement sur l'apparence cousu autour de la dichotomie entre intérieur et extérieur, une recherche autour du plein et du vide comme autant de signes d'une absence-présence, un travail sur les cycles de transformations - creuset de renaissances successives. Son imaginaire bout en permanence d'un feu sacré et déchirant marqué par la vitalité des cycles matériels ; "l'aliment sculptural" toujours réutilisable, toujours modulable.
Le processus créatif est primordial et s'affirme. Là où d'autres s'évertuent à gommer les traces du pinceau ou du burin, Tatiana restaure la primauté du "faire". Elle donne à la chair un double alchimique. L'apparence devenue béance, elle écorche la représentation, lave des portraits organiques de sang et d'eau, brûle une toile peinte et brodée pour annihiler toute prétention d'éternité, tanne les visages de l'Afrique grattés à même le cuir. (fig.3)
Puis s'interroge : Comment quitter la lourdeur de la matière pour accéder à l'esprit?
L'artiste dialogue avec elle-même. De cette introspection, elle passe le relais aux contemplateurs que nous sommes, laissant à chacun le soin de trouver dans ces êtres blessés, fissurés, amputés, une part de notre vécu, voire de notre identité. (fig.4) Il y a un cri primal qui fascine et effraie dans cette œuvre. Un sanglot remodelé, porteur d'une extraordinaire charge émotionnelle se devant de retrouver forme.
Exorciser le paraître par un rituel symbolique de mise à mort de l'image puis de restauration d'une forme digérée de l'être n'est pas seulement l'expression d'une catharsis. Ce démembrement fait par coupes chirurgicales œuvre également sur un autre échiquier, celui d'une dénonciation sociale. Que dire de ses hommes moulés de graisses et de graines à l'heure du vaccin contre la grippe aviaire ? (fig.5) Que dire de ces masses noires et poisseuses dont émergent les empreintes d'armes mécaniques, mémoires figées de conflits planétaires ? (fig.6) Que dire de ces visages informes s'offrant, pour linceul, la "une" du journal Le Monde ? (fig. 7) Qu'ils sont autant de plaidoyers contre une société pathogène, un poing levé face à la folie médiatique, une fronde tendue devant l'aliénation de la société. Sans musellement ni complaisance, l'artiste s'engage. L'exercice est difficile tant il est vrai qu'à trop montrer elle finit trop souvent par s'en voir galvaudée. Tatiana Bohm ne construit pas une image du scandale, mais s'emploie à façonner le subversif. Son travail, libéré d'une quelconque intentionnalité, ne cherche pas à convaincre ; il laisse, au contraire, l'occasion du frémissement.
Elle imagine une machine implacable qui nous montre l'usure de la matière soumise au passage du temps. Sur un coffrage en acier, des rangées de personnages sculptés en savon se tiennent, fixés par des vis, ils plongent dans une eau chauffée qui les amoindrit un peu plus à chaque passage, en un circuit absurde, jusqu'à l'extinction définitive de leur être.
Le travail de Tatiana Bohm pourrait symboliquement se lire suivant la trame d'un drame pompéien revisité. Elle travaille la matière comme une lave en fusion cherchant tout à la fois ce qui, dans l'instant, se matérialise au creux d'un moule improbable pour, l'instant d'après, disparaître dans la cendre. Reste le cycle de la matière fidèle au corps qu'elle incarne, où se conjuguent les deux versants de sa recherche une quête de "soi" qui ne prend tout son sens qu'une fois le regard de l'autre réactivé.
2011
Bruno Mory
in catalogue Pierre-Yves Bohm & Tatiana Bohm, exposition galerie Bruno Mory, 2011
L’exposition à Besanceuil des œuvres récentes de Pierre-Yves et de Tatiana Bohm résulte d'une double envie, celle des deux artistes de développer une création en commun, et celle de ma galerie de pousser à cette rencontre et de faciliter ce projet, en envisageant à son terme une présentation des œuvres
Avec l'écart d'une génération, tout aurait pu séparer le père et la fille. Le premier, déjà largement reconnu par la densité de son travail, développe sa peinture dans une étrange relation au temps long qui ne compte pas. La seconde, qui est dans une plus grande précarité, privilégie l'image, multiplie les expériences et travaille dans une sorte de fulgurance aussi bien la sculpture que la photo ou la vidéo, les installations comme les performances
Ils ont travaillé à ce projet pendant dix-huit mois, parfois ensemble, souvent à distance entre Roubaix et Bruxelles, créant certaines œuvres en commun, d'autres séparément. Et le résultat est surprenant dans son osmose. Sans qu'aucun d'eux n'ait fait la moindre concession à l'autre dans sa création, sauf peut-être à mettre son ego entre parenthèse, ils ont réalisé une cinquantaine d'œuvres dont on ne sait plus si c'est Tatiana ou Pierre-Yves qui en est l'auteur, ou les deux à la fois.
Cela tient sans doute au fait que ces deux artistes se retrouvent dans les thèmes qu'ils traitent, l'humain dans tous ses états avec un regard sans concession sur le monde, et qu'ils partagent aussi la même volonté d'imaginer, d'accaparer sans cesse de nouvelles techniques ou de nouveaux modes d'expression.
Et si Pierre-Yves part de sa toile ou de sa feuille blanche pour construire des personnages, les recouvrir de réseaux de peinture perlée et de pièces cousues jusqu'à les cacher, Tatiana s'approprie une image, un objet, une matière, qu'elle maltraite, qu'elle détruit en les perçant, en les ponçant, en les couvrant de fils, pour reconstruire une iconographie. Et leurs travaux à l'un et à l'autre, menés par des chemins différents, sont marqués par une forte sensibilité où la tendresse et la poésie affleurent en permanence.
Mais cette expérience, si réussie soit ne les a pas laissés indemnes. Et c'est sans doute l'aspect le plus intéressant de cette aventure. Dans ses toiles, Pierre-Yves a développé des compositions plus complexes dans lesquelles il intègre de nombreuses figures et qu'il traite avec une force accrue. Tatiana a su plonger dans la peinture et s'éloigner de l'image en partant de la surface blanche. A eux maintenant de digérer tout cela pour que cette expérience d'un travail en commun soit le véritable départ, pour l'un comme pour l'autre mais cette fois séparément, d'une nouvelle création.
- Aurore Janon, professeur de gravure et de dessin à l'ERSEP de (1966-1981) professeur en BTS et DSAA de créateur textile à l'ESAAT de Roubaix (1970-2001),
in catalogue Pierre-Yves Bohm & Tatiana Bohm, exposition galerie Bruno Mort 2011
Ce n'est pas une histoire d'artistes qui nous lie, Pierre-Yves Bohm, Tatiana Bohm et moi. C'est une histoire humaine. Une histoire d'accompagnement, de rencontres de nos vies, d'échanges, presque au quotidien.
Si j'ai été leur professeur, comme ils se plaisent à le dire, je préfère « enseignant », d'enseigner « celui qui ouvre la voie ».
Quand je rassemble mes souvenirs, de Pierre-Yves dans l'atelier de gravure des Beaux-arts de Tourcoing, ou de Tatiana en BTS de Création Textile à l'ESAAT de Roubaix, je ne me souviens pas d'avoir dû influer sur leur créativité personnelle, je ne pense pas avoir fait autre chose que de les laisser être eux-mêmes, de les amener à regarder, regarder vraiment, de ne pas se contenter de la première vision, de s'interroger sur les lignes, les volumes, les couleurs des choses les plus simples, de regarder vrai.
Je ne pense pas leur avoir enseigné autre chose que des moyens de faire émerger ce qu'ils étaient et ce qu'ils avaient à dire. Eux aussi m'ont enseigné, d'abord sur eux-mêmes, sur leur façon d'aborder la vie, de l'intégrer à leur œuvre, d'en faire un langage.
J'ai une profonde affection, estime, admiration, pour le père et pour la fille, pour le courage et la volonté qu'ils ont manifestés séparément, chacun d'eux, au démarrage de leur œuvre de plasticien, seulement et totalement, sans concession, sans compromission, même si la vie a été difficile et parfois cruelle.
Ne rien accepter qui interfère entre l'artiste et sa création. L’engagement, quoi !
C'est tout.
Et dans ces choses si graves et si fortes, j'ai avec eux un temps humain sur les belles choses de la vie à partager avec bonheur et reconnaissance.
- Mélanie Dufour,
in catalogue Pierre-Yves Bohm & Tatiana Bohm, exposition galerie Bruno Mory, 2011
Une exposition Pierre-Yves Bohm & Tatiana Bohm est comme l'expression idéale d'un art se continuant sur deux existences ; idéale parce que la nécessité de vivre est souvent la plus grande frustration pour un créateur qui se voudrait puissant et balayer tous les champs de l'intelligible.
Pierre-Yves Bohm a tout au long de sa carrière de peintre exploré la matière pour représenter l'humanité. Silhouettes, visages, corps, la focale est serrée, les détails sont observés à la loupe ou bien le format est très grand et l'homme démesuré. La matière constitue les corps aussi bien qu'elle les cerne, leur laissant juste un creux où se faire une place. Pierre-Yves Bohm a développé une vision charnelle et en relief de la peinture, jouant sur les couleurs autant que sur les matières. Sa recherche plastique est axée sur l'accumulation et le mélange des matériaux et des techniques, peinture et broderie, sculptures minuscules, poteries et tissus, comme autant de couches superposées. Parce qu'un homme, une femme, ne sont pas seulement une surface de peau, mais des strates de souvenirs, d'émotions, de douleurs et de joies.
Et peut-être - j'écris peut-être parce que je n'ai jamais vraiment parlé de son art avec Pierre-Yves Bohm, tout occupés que nous sommes quand nous nous voyons de parler de sa fille et de son travail, et de la foi que nous avons tous deux en elle - peut-être est-ce une façon pour lui de montrer, de marteler que nous sommes tous au centre du monde : le centre du monde comme la seule place de la conscience humaine, la conscience humaine comme le seul vrai lieu du monde. Un art qui se concentre sur l'être. Mais le monde qui l'entoure, dans l'œuvre de Pierre-Yves Bohm, est le plus souvent hors-champ.
Ceci posé comme une sorte d'hypothèse rhétorique, nous pouvons alors envisager la filiation entre les deux artistes comme une sorte d'agrandissement de la focale, de passage au hors-champ.
Tatiana Bohm a d'abord posé ses pas dans ceux de son père, fascinée par les structures anatomiques, le sang, la graisse, cherchant l'animal en nous, mettant en scène notre crudité et la leur. Mais si l'homme est au centre du monde, et le centre partout où se trouve un homme, le monde est la plupart du temps atroce et d'une violence sans nom. Le monde est un assaillant, les événements s’entrechoquent ; la terre ne ronronne plus, elle rugit; les hommes ont cherché la puissance et ont trouvé le chaos; la haine est partout, et les armes (toutes les armes) enlèvent le pain de la bouche à des millions d'affamés errants sur les routes. Ceci elle le voit, et elle montre tout le hors-champ de l'œuvre de son père, tout ce qui s'y devinait sans s'y voir. Le père nous dit que la conscience de l'affamé est la reine du monde, la fille nous jette aux yeux comme on piétine cette conscience.
Et ce que le père a fait subir à ses toiles, la fille le reproduit avec des simulacres. Elle joue avec les symboles, et ce "jouer"-là n'est pas anodin : il s'agit aussi d'enfance, puisqu'elle reste la fille de son père.
Des jouets qui représentent la guerre, qui deviennent la guerre, Tatiana Bohm réussit à transformer le plastique bas de gamme, moulé en usine, en chair souffrante. Des symboles qui disciplinent les foules : tissus africains ornés de portraits officiels et de paroles infantilisantes plombés, scarifiés, défigurés; images de Vierge et de Saints, figures qui nous encouragent à rester crédules et sans protection et qui sont rendues à leur vraie nature de squelette ; grands classiques de l'Histoire de l'Art en majuscule, frottés jusqu'au papier et dévoilant leur nature imprimée.
Des objets et des images rendus à ce qu'ils sont des simulacres du vrai monde. Tatiana Bohm les malmène dans un acte barbare, d'où n'est pas absente d'ailleurs une certaine puérilité, mais où, toujours, perce le désespoir. Percer la matière jusqu'à la faire disparaitre, modeler des corps humains en cire et en savon pour devenir leur destructeur, brûler les journaux, recouvrir de fils serrés les mensonges de leur une annonçant sans rougir notre "Libération". Un art presque vaudou qui se sert des représentations pour transformer le réel, voire le punir.
Mais il s'agit aussi, pour le père et la fille, d'une certaine beauté du geste derrière les toiles, derrière les sculptures que vous voyez ici, se cachent des heures d'un travail harassant et répétitif - je les ai entendus se plaindre tous deux de ces gestes qui transforment la nuit et la journée en de longues heures de solitude ; heures qui vont à rebours d'une certaine vision contemporaine de l'art où les ateliers ne sont plus le lieu de la création mais de la fabrication sous-traitée. Le cerveau de l'artiste semblant seul maître de son œuvre, des petites mains et des machines reproduisant ses idées - reflet de la dématérialisation rêvée de notre époque, où les interfaces virtuelles cachent leur moteur fonctionnant au charbon, quelque part dans une vallée sèche de l'Asie.
Un économiste américain a classé les artistes dans deux catégories : les "vieux maîtres" et les "jeunes génies" (1), les artistes contemporains appartenant à la seconde espèce. Ils partent le plus souvent d'une idée et cherchent à lui donner une forme intelligible, qui préexiste à l'œuvre. Les vieux maîtres partent du geste pour parvenir à l'idée. Les Bohm entament une dynastie de maîtres, avec des gestes comme l'expression d'une vision, peut-être d'une vengeance, une rage d'impuissance. Parce que finalement les artistes sont impuissants et ne changeront pas le monde, ni les hommes, à peine peuvent-ils se changer eux-mêmes et aiguiser notre regard. Même s'ils passent leur journée à transpirer, seuls dans leur atelier. « Nous travaillons dans les ténèbres - nous faisons ce que nous pouvons - notre doute est notre passion et notre passion est notre tâche. Le reste est la folie de l'art ». Avec le nous de ces belles phrases, Henry James écrit pour deux. Le père et la fille. Le reste est la folie du monde.
(1) David. W Galenson “Old Masters and Young Geniuses. The Two Life Cycles of Artistic Creativity (Galenson 2006).
2018
E2 (Sterput), Tatiana Bohm. Posted on 05/06/2018 by stagiaire https://sterput.org/tatiana-bohm/#:~:text=Ses%20oeuvres%20d%C3%A9jouent%20les%20symboles,donn%C3%A9%20%C3%A0%20voir%2C%20%C3%A0%20vivre.
Tatiana Bohm est une ouvrière de l’art en recherche constante de techniques et de matériaux les plus variés. En maniant par exemple la cire moulée, en perforant les jouets militaires en plastique, en brûlant le cuir à la poudre d’arme à feu, en ponçant des photographies argentiques comme la Forêt de Soignes de Marie-Françoise Plissart et les pages de catalogue des grands peintres du XVIe siècle, en projetant de la soudure à l’étain sur des tissus politiques et religieux africains, en nouant des sacs de plastique poubelle sur la grille du palais d’Egmont… Les recherches plastiques qui nourrissent son propos donnent à voir une critique du monde qui nous entoure. Ses oeuvres déjouent les symboles et les systèmes de valeurs qui bâtissent le savoir du soi et le regard occidental.
En abordant de nouvelles interactions entre matériaux et techniques, Tatiana Bohm cherche à interpréter ce qui nous est donné à voir, à vivre. Son geste se porte sur des objets ou des reproductions revisités, remaniés, réinterprétés pour apercevoir l’ébauche d’un monde sous un autre jour.
2022
Judith Kazmierczak. De la perception à l’action 30 octobre 2022 - Flux News
Matières à penser.
Elle pique, elle perce, elle creuse, elle grave, elle trace et retrace…
Ainsi va Tatiana Bohm pour se saisir de la question difficile du colonialisme qui s’est enrichi et continue de s’enrichir en spoliant les matières premières de l’Afrique.
Aux Drapiers, cette artiste engagée, propose l’itinéraire et le dernier volet de son travail, tryptique d’interventions, intitulé Impossibles réparations.
Usant du cadre particulier de la galerie, elle installe dans les trois espaces ses œuvres aux formes variées interrogeant passé et présent du joug des envahisseurs assoiffés de gain et de butin.
Dès la vitrine, l’ambivalence joue sur la réception du visiteur, interpelé par le caractère « bi-faces » de l’écrin de verre où est insérée une carte géographique. D’un côté, un fouillis de brins de laine noire forme un écheveau de racines. De l’autre côté, un essaim de courts fils noirs semble flotter dans sa cage de verre. Progressivement l’attraction esthétique de cet étrange dispositif se mue en ressentis mélangés. La soyeuse brume noire devient traces de moisissures sur le territoire où elle se répand. Le « moi si sûr » est dérangé dans sa perception. Que se passe -t-il donc là au contact de la matière aux apparences si douces et si feutrées ? Quelle est cette impression de vaciller dans ses perceptions, dans ses évidences, dans ses croyances, dans ses origines, dans ses racines ? D’entrée de jeu, Tatiana nous entraîne vers des zones où la conscience est embuée. Profitant du trouble de nos perceptions, elle secoue subtilement notre attention visuelle nous invitant à regarder plus intensément comme cette œuvre rouge sang où se détachent dans un second temps les silhouettes de travailleurs abrutis de travail et comme avec ces vitres de protection de gsm où les griffures représentent des scènes violentes d’exploitation d’hommes extrayant le coltan dans les mines de la République Démocratique du Congo, coltan nécessaire à la fabrication des gsm.
Dans la seconde pièce, aux murs de faux marbre noir, veinés de lignes blanches, est posé un magnifique secrétaire. Ses tiroirs sont devenus des miroirs colorés et son espace pour écrire une surface miroir reflétant son image quand on s’y penche. L’ensemble dégage luxe et beauté. Puis avec effroi les yeux découvrent et décryptent sur les boiseries et la grande plaque de laiton, des reproductions d’atroces scènes de Théodore De Bry (1528) décrivant les sévices infligés aux Indigènes par les conquérants espagnols que Tatiana Bohm a incisé à fleur du riche meuble. Et le corps encore penché sur le battant du secrétaire se demande : « Qu’ai-je à voir avec tout cela ? »
Dans la troisième partie de la galerie, impossible de ne pas être saisi par l’installation de Tatiana Bohm. Une entêtante odeur de café envahit les narines dès la porte poussée. Et les pieds ne peuvent s’empêcher de broyer les grains disséminés sur le sol. A la dimension olfactive s’ajoute la dimension auditive et s’ajoute aussi le tableau tridimensionnel de copies de photographies en noir et blanc de travailleurs accrochées grossièrement au mur, de bobines de fil d’or posées sur le carrelage ou sur un autre mur, des ventilateurs sans pales attendant d’être activés car ici l’univers dans lequel on pénètre invite à interagir pour entrer dans la question « Qu’ai-je à faire avec tout cela ? ». En suivant quelques notes informatives, chacun, chacune choisit ou non de bobiner, débobiner, tramer images et fil d’or.
Dans cette part active où nous convoque Tatiana Bohm se combinent action et attention pour garder en soi une prise de conscience qui ne se dilue pas avec le temps.
2023
- Lola Meotti Texte in catalogue Sub Terra, Bruxelles, Maison des Arts 1923
TATIANA BОНМ Reliquaire de Théodore de Bry, 2022, 152 cm x 80 cm x 43 cm
Tatiana Bohm a su au fur et à mesure des années et de son travail artistique se réapproprier les différentes techniques acquises lors de sa formation en design textile. Elle intervient sur ou avec des images de la violence du monde : guerre, colonisation, torture, destruction, tyrannie du pouvoir ou de la religion. Son travail se développe également à travers des savoir-faire qui agissent sur la matière. Elle opère des gestes répétitifs sur les supports choisis en employant des techniques ouvrières (percer, poncer, graver à chaud, souder...). L'usage initial de l'outil se voit déplacé vers un autre support qui devient témoin de l'action créatrice de l'artiste, créant ainsi un nouveau sens (soldats en plastique perforés, histoire de l'art poncée...). Chaque œuvre de Tatiana Bohm est pour elle un champ d'action, quel qu'en soit le médium : sculpture, installation, performance, dessin, vidéo, photo... Ensemble, les différents axes de travail forment la vision du monde qu'elle nous donne à voir. Une Histoire réajustée de sens et de sensibilité où l'usage des matières décuple l'incarnation.
Le secrétaire de Tatiana Bohm présenté ici est un meuble à battant en acajou avec tiroirs en citronnier. C'est le symbole de l'Occident et de son pouvoir économique bâti sur de lourds passés coloniaux. Il devient reliquaire des extractions minières et des dommages irréversibles causés par cette soif de l'or. Il est gravé et doré à même le bois sur les deux flancs ainsi que sur la face avant de dessins de Théodore de Bry (1528- 1598). Sur la face avant en haut, ces dessins représentent la rencontre des conquistadors avec les autochtones du « Nouveau monde » en 1492: sur la face avant en dessous : la mise en esclavage des autochtones dans les mines d'or et d'argent par les conquérants espagnols ; sur les 2 pans latéraux : les tortures infligées par les conquistadors aux autochtones. A l'intérieur du reliquaire sur les tiroirs sept plaques de verre gravées de sept scènes de tortures inspirées par Théodore de Bry sont rehaussées de peinture sanguine (oxyde de fer recuit) et dorées à la feuille 24K. II s'y trouve également deux plaques de cuivre oxydé, deux plaques d'acier oxydé, et deux plaques de verre peintes en une couleur qui contient du bleu de cobalt, de la malachite, de l'étain, du noir d'ivoire (ivoire calcinė en poudre) et du lapis lazuli. Un médaillon en verre serti de plomb qui contient de la sanguine en poudre, de la terre de Los Angeles, de la feuille d'argent, de la poudre de lapis lazuli, de la poudre de malachite, de la feuille d'or 24K, de l'oxyde de cuivre et du bleu de cobalt. Une plaque de laiton miroir qui est gravée d'une image fantomatique de torture, et lorsqu'on essaye d'y déchiffrer le dessin, c'est notre visage qui s'y reflète.
Texte de présentation de l’exposition Sub Terra
Tatiana Bohm a su au fur et à mesure des années et de son travail artistique se réapproprier les différentes techniques acquises lors de sa formation en design textile. Elle intervient sur ou avec des images de la violence du monde : guerre, colonisation, torture, destruction, tyrannie du pouvoir ou de la religion. Brodée, la carte du monde émet des flots de sang, feutrée, elle représente l’incendie général qui s’annonce, ajouré, le tapis d’orient révèle l’image de la destruction de la Syrie.
Son travail se développe également à travers des savoir-faire qui agissent sur la matière. Elle opère des gestes répétitifs sur les supports choisis en employant des techniques ouvrières (percer, poncer, graver à chaud, souder…). L’usage initial de l’outil se voit déplacé vers un autre support qui devient témoin de l’action créatrice de l’artiste, créant ainsi un nouveau sens (soldats en plastique perforés, histoire de l’art poncée…)
Chaque œuvre de Tatiana Bohm est pour elle un champ d’action, quel qu’en soit le médium : sculpture, installation, performance, dessin, vidéo, photo…
Ensemble, les différents axes de travail forment la vision du monde qu’elle nous donne à voir. Une Histoire réajustée de sens et de sensibilité, où l’usage des matières décuple l’incarnation.
Dans ses dernières installations autour de l’extraction des ressources et de la réparation coloniale, l’artiste ouvre de nouvelles pistes de recherches intégrant le geste collectif, sous forme d’installation performative et participative. Le geste artistique individuel est déplacé vers une construction commune de l’œuvre. L’implication directe du visiteur lui donne à penser concrètement ces faits historiques.
- Hadrien Courcelles, texte pour l’exposition Exit 11, Partis pris, 2023
capté sur le site https://exit11.be/expostions/archives/partis-pris
A propos
! Ciel le vers regarde
Rêvons fantômes réels
Trois artistes font plus que verbes gelés :
Ecrivons pourtant…
Ce que les terres en flammes
Ne disent plus.
Ce que l’éther saurait mentir.
Tout commence par la liberté qui est la nôtre, et que l’on n’ose pas toujours exprimer. Que dites-vous du courage d’un être humain qui crée ? C’est comme s’il s’engageait dans les bois, explorait les mers, parcourait l’horizon en franchissant d’abord un pas : le plus terrible, celui qui le met à découvert. Bien entendu, dans un monde d’argentiers, le découvert nous fait penser à l’esclavage, aux dettes. C’est synonyme de danger. Pourquoi pas, il en est question dans l’exposition. Mais gardons en mémoire celui qui se barricade et devient l’esclave de son propre couvert. Ou parlons de découverte ? Les pistes se forment d’abord par l’aventure de quelqu’un qui décide de suivre son idée. Viennent ensuite les temps des files indiennes (joyeuses ou horribles). Le geste artistique ne connait pas l’impossibilité que les arbres courent sur leurs racines, que le quotidien devienne rare, que les regards se mêlent, que le silence explose et que le vide parle à la place de la substance. Je vous parle de roches qui muent sous l’action d’un sculpteur, des images du photographe qui combinent une infinité de possibles en appelant à votre compréhension du monde, mais aussi de la plasticienne qui infuse les métaux des profondeurs dans ses paysages en surface.
Ce qui suit n’est pas une énigme :
Tirer pour prendre le pouvoir
Ou prendre pour tirer sur lui :
Votre tout est leur parti
C’est la forme qui accouche, c’est la matière qui se reflète, c’est l’ordinaire qui s’endimanche dans les abysses.
Voici Dubuisson, Bohm et Locus.
Vous écoutez peut-être l’histoire des travers du monde. L’histoire des mondes, comme un coquillage à l’ouïe qui vous apporte la mer, est dans la statuaire d’Hugues Dubuisson. Ses moulages laissent à voir l’origine d’un objet, comme l’évocation formelle d’une réalité disparue, inconnue (donc ouverte aux fantasmes) et enrichie de sa propre enveloppe. Eléments organiques, métaphysiques, ils ouvrent des univers en soulignant l’exposition en relief.
Travers des histoires : le sang, l’or, l’éblouissement des consciences, la disparition, se retrouvent dans les narrations de Tatiana Bohm à travers de fines gravures sous-jacentes. Nous entendons, voyons avec ses œuvres les échos du lointain (dans l’espace, et dans le temps) rejaillir par leur emprunte. Trames paysagères de pierre, une question d’extraction là encore : à la sanguine, à la malachite et bien d’autres techniques. Finement, l’évanescence d’une réalité remonte, comme à rebours. Profondeur de l’univers.
Histoire de voir à travers : un mot, un parc d’attraction, une réalité hypocrite à révéler, Daniel Locus ose sans imposer : montreur d’images, arrangeur d’ambigüités, illusionniste généreux (il affirme qu’ « il ne faut pas croire ce qu’il montre »), ses films vous entrainent sur votre propre jardin d’expériences et de symboles. Qu’est-ce que cela questionne ? La suggestion crée-t-elle une uchronie (portant son récit à sa façon), ou une réalité bien patente quoique plus subtile ? Locus ose ne pas s’engager. Univers diaphane.
Il y a chez Daniel Locus, comme chez Tatiana Bohm et Hugues Dubuisson, l’inverse de coupeurs de routes : ils invitent à la libération, loin de cette léthargie qui, trop souvent, limite le regard.
Spectatrices, spectateurs, il s’agit d’une invitation à prendre parti.
Texte du site CFWB http://www.artsplastiques.cfwb.be/index.php?id=16237 (capté le 29/11/2024)
Tatiana Bohm a su au fur et à mesure des années et de son travail artistique se réapproprier les différentes techniques acquises lors de sa formation en design textile. Elle intervient sur ou avec des images de la violence du monde : guerre, colonisation, torture, destruction, tyrannie du pouvoir ou de la religion. Brodée, la carte du monde émet des flots de sang, feutrée, elle représente l’incendie général qui s’annonce, ajouré, le tapis d’orient révèle l’image de la destruction de la Syrie.
Son travail se développe également à travers des savoir-faire qui agissent sur la matière. Elle opère des gestes répétitifs sur les supports choisis en employant des techniques ouvrières (percer, poncer, graver à chaud, souder…). L’usage initial de l’outil se voit déplacé vers un autre support qui devient témoin de l’action créatrice de l’artiste, créant ainsi un nouveau sens (soldats en plastique perforés, histoire de l’art poncée…)
Chaque œuvre de Tatiana Bohm est pour elle un champ d’action, quel qu’en soit le médium : sculpture, installation, performance, dessin, video, photo…
Ensemble, les différents axes de travail forment la vision du monde qu’elle nous donne à voir. Une Histoire réajustée de sens et de sensibilité, où l’usage des matières décuple l’incarnation.
Dans ses dernières installations autour de l’extraction des ressources et de la réparation coloniale, l’artiste ouvre de nouvelles pistes de recherches intégrant le geste collectif, sous forme d’installation performative et participative. Le geste artistique individuel est déplacé vers une construction commune de l’œuvre. L’implication directe du visiteur lui donne à penser concrètement ces faits historiques.