Jean-Paul MOREIRA
Le cocon, symbole de renaissance, de vie dans la vie, parallèle, méditative, éveille notre conscience sur la fragilité, la précarité des choses. A travers son œuvre, fruit de ses blessures, Isabelle nous invite à cet éveil, cette exploration des différentes strates de la vie, remodèle la matière existante, usée, pour en extraire une nouvelle fonction et nous prouver que sinon dans l’oubli, rien ne meurt, tout se régénère…
Au-delà des limites de la vie, existe l’espoir, la régénération instinctive de l’âme, comme un refus de baisser les armes, comme un aveu de lumière aux jours les plus noirs.
Au-delà des chairs meurtries existe le combat, violent, enfoui, que seuls les yeux trahissent, sombres, portant de tourments en supplices l’Homme qui jusqu’à son dernier souffle le mènera.
Au-delà du concret, existent les rêves, qui nous renvoient aux portes de la réalité, démontrant toute la vanité d’un monde finalement abstrait, qu’il n’est en leur sein que l’idée d’une trêve.
Au-delà des êtres, existe la fonction de matières qui peuvent survivre à l’usure relative du temps, à la société de surconsommation, à son déclin latent, pour qu’au milieu de leurs cendres une nouvelle vie se régénère.
Espoir, combat, rêve et matière,
quatre mots qui subsistent pour définir la richesse de l’œuvre d’Isabelle, son émotion, pour comprendre sa renaissance au cœur même de ses cocons et se souvenir qu’au-delà des arts sont avant tout les artistes.
in Itinéraire d'artiste 2007, Liège
On dit de la mélancolie qu'elle n'est que sentiment mais, en mon coeur, elle est un schéma latent, une chose naturelle qui court en mes veines, une ombre permanente qu'à mes pas je traîne. Incapable musicien, les mélodies ne seront jamais écho de mes cris que je transmets alors par dessin et écrits et mon encre ne sera tarie que lorsque mes yeux, mes peines un instant soulagées daigneront leurs désaveux...
L’œuvre est le souvenir, la trace imprimée sur sa peau son témoin.
Une peau de papier, fragile architecture de cette mémoire éruptive, froissable et portant la déchirure dans sa trame ; une peau de feutre, cocon douillet et rassurant, protégeant les parcours sinueux des courants sanguins et cognitifs, dans ses fibres ; une peau de chambre à air, matériau brut, apologie du bruit et du chaos des sociétés industrialisées, celui par qui est venue la cassure, écrasant la fragilité de la chair jusqu’à s’imprimer de son éphémère tissage.
La gouge creuse les sillons, entrelacs de matières cérébrales ou charnelles, chemins qui se rencontrent ou ne se croiseront jamais, gravant le lit d’une rivière, passant du chuchotement au cri, de la blessure à la douleur, de l’énergie au feu.
Mnésique ou amnésique, l’œuvre est le prolongement du corps et de tout ce qu’il contient, une cicatrice qui ne s’efface pas.
in affiche exposition Isabelle Linotte Arbres à Coton, Wanze CC 2008-2009
-Texte de Jean-Paul Moreira sur l’affiche : "Le cocon, symbole de renaissance, de vie dans la vie, parallèle, méditative, éveille notre conscience sur la fragilité, la précarité des choses. A travers son oeuvre, fruit de ses blessures, Isabelle nous invite à cet éveil, cette exploration des différentes strates de la vie, remodèle la matière existante, usée, pour en extraire une nouvelle fonction et nous prouver que sinon dans l'oubli, rien ne meurt, tout se régénère..."
et in le bulletin bimestriel du CC « Di Nosse Costé n°85 », déc 2008 Janv 2009 :
Au-delà des limites de la vie, existe l'espoir, la régénération instinctive de l'âme, comme un refus de baisser les armes, comme un aveu de lumière aux jours les plus noirs.
Au-delà des chairs meurtries existe le combat, violent, enfoui, que seuls les yeux trahissent, sombres, portant de tourments en supplices l'Homme qui, jusqu'à son dernier souffle, le mènera.
Au-delà du concret, existent les rêves, qui nous renvoient aux portes de la réalité, démontrant toute la vanité d'un monde finalement abstrait, qu'il n'est en leur sein que l'idée d'une trêve.
Au-delà des êtres, existe la fonction de matières qui peuvent survivre à l'usure relative du temps, à la société de surconsommation, à son déclin latent, pour qu'au milieu de leurs cendres une nouvelle vie se régénère.
Espoir, combat, rêve et matière, quatre mots qui subsistent pour définir la richesse de l'oeuvre d'Isabelle, son émotion, pour comprendre sa renaissance au cœur même de ses cocons et se souvenir qu'au-delà des arts sont avant tout les artistes."
in catalogue 4e biennale d’art contemporain. Mobil’Art 2009, Liège, 2009
La blessure indélébile d'Isabelle Linotte, l'accident qui la menait à la réflexion de la précarité, la fragilité de la vie, la conduisent vers l'épuration formelle de ses oeuvres. Si sa mémoire brisée, dont certains fragments s'effeuillent et parfois redeviennent poussière, trouve son reflet dans les strates de l'ardoise, la régénération et la réhabilitation de la matière brute, nue et vierge de toute autre fonction sinon celle d'exister, symbolisent l'éradication du superflu, des apparences pour n'atteindre que l'essentiel
texte de l'invitation de "Art public : PROJET #4 Isabelle Linotte. Allô ?
installation à partir d’une cabine téléphonique Belgacom avec une Composition d'Alithéa Ripoll
"Lorsqu'enfants, nous contemplions la mer dans un monde insouciant fait de jeux de rires et de découvertes, émeraude sous le soleil d'or ou grise sous les embruns des ciels de Belgique, nous savions que le voyage commence toujours là." Fil conducteur entre Nord et Sud, entre levant et couchant, la mer-souvenir est notre matrice dès que l'on repasse dans cette enfance, que l'on pousse la porte de la cabine pour enfiler nos maillots, que l'on s'arrête un temps pour écouter la danse des vagues, le crissement du sable sous nos pieds nus, les oiseaux marins en chamaille, caressés par un doux soleil fait de promesses, une délicate brise venant du large, flibustiers déterrant un trésor fait de coquillages et de galets.
in Catalogue EXIT11, Impression(s)#2, Grand-Leez, 2022
L'oeuvre est le souvenir, la trace imprimée sur sa peau son témoin. Une peau de papier, fragile architecture de cette mémoire éruptive, froissable et portant la déchirure dans sa trame ; une peau de feutre, cocon douillet et rassurant, protégeant les parcours sinueux des courants sanguins et cognitifs, dans ses fibres; une peau de chambre à air, matériau brut, apologie du bruit et du chaos des sociétés industrialisées, celui par qui est venue la cassure, écrasant la fragilité de la chair jusqu'à s'imprimer de son éphémère tissage. La gouge creuse les sillons, entrelacs de matières cérébrales ou charnelles, chemins qui se rencontrent ou ne se croiseront jamais, gravant le lit d'une rivière, passant du chuchotement au cri, de la blessure à la douleur, de l'énergie au feu. Mnésique ou amnésique, l'oeuvre est le prolongement du corps et de tout ce qu'il contient, une cicatrice qui ne s'efface pas.
Jacky LEGGE
in catalogue Wire où ailleurs, CWAC Flémalle, 2016
- Des chambres à air !
- Réellement des chambres à air ?
- Oui, de vraies chambres à air. En plus, elles doivent avoir servi.
Isabelle Linotte est une plasticienne. Elle affectionne travailler ou intégrer les matériaux usagers, récupérés ou incongrus.
Elle leur offre une seconde vie ou une vie nouvelle. A son image, Isabelle la rescapée.
Elle a échappé à la mort. Elle a dû se rétablir, se reconstruire petit à petit, bout à bout. Elle a suivi une thérapie pour tenter de reconstituer sa mémoire. Un bus, un jour, se prenait pour un piéton, débordant de la route et mordant sur le trottoir, au grand dam de quelques vrais piétons, dont Isabelle.
Et voilà qu’elle s’approprie la chambre à air. Étrange coïncidence !
Il n’y a pas de hasard…
Le support lisse noir ou noirâtre, en tout temps, ne pardonne aucune faille, aucune faiblesse, sinon il perd son sens, son utilité. Il en va autrement dans les mains de la plasticienne. Elle l’entaille, le découpe, brode des fils rouges, argent, verts…
Le sombre devient le support idéal de points de couleurs, de vie, de joie…
Par la broderie, Isabelle constitue des réseaux ; ces réseaux qui engendrent la vie, la nourrissent, la développent, l’entretiennent, la préservent. La chambre à air se mue en chair ; étrange raccourci.
Quelquefois, assemblés, collés, les morceaux donnent naissance à une longue et élégante robe de bal des débutantes. D’un statut parfois proche de cuirs raffinés, la chambre à air joue à évoquer les dentelles, le satin ou les soieries les plus rares.
Ainsi, le matériau usager s’est transformé, par une étrange alchimie, en dermes ou en fragiles textiles.
L’art est là pour transcender la vie. Les malheurs forment une matière brute qu’il faut pétrir.
Chez Isabelle, la création est si intime qu’elle nous concerne tous et chacun, toutes et chacune.
Isabelle la brodeuse affole des consœurs, afflige les autres.
- La soie, le coton, le satin, oui ; mais la chambre à air !
Jacques Henrard
- Texte au dos de l’affiche-invitation de l’ expo Isabelle Linotte, Hannut, Galerie Château Mottin,1990
(…) Lors de sa participation à « Couleurs en Val Mosan’88 », nous avions souligné ses étonnantes qualités dans le traitement de la lumière et de l’espace. Et depuis elle a énormément travaillé. Dans quel sens ? Ne dites surtout pas qu’elle a viré dans l’abstrait. Elle prendrait très mal cette remarque, vous faisant observer que ses tableaux sont en fait des paysages ou des natures mortes, mais tellement décantés qu’il n’en reste plus que des équivalences colorées.
Quoi qu’il en soit, ses recherches opiniâtres et passionnées débouchent aujourd’hui sur des œuvres toujours intéressantes et quelques fois déjà très abouties, comme cet « hiver », où le jeu des blancs purs ou bleutés, associés à des gris nuancés d’ocre, crée une gamme de séduisantes luminosités, ou cette « tulipe jaune » où la dynamique du trait s’allie à une superbe disposition de la couleur.
Et pour ceux qui croiraient encore que la non-figuration, ou ses faubourgs sont une stratégie de facilité, qu’ils passent en revue la pile de fusains négligemment disposés sur le sol du hall d’entrée. Quelle patte ! Isabelle Linotte aurait de quoi se faire remarquer dans la voie du réalisme ou de la figuration. Mais ce qu’elle ambitionne, c’est de mériter un jour une place bien à elle, unique et originale, dans notre arc-en-ciel pictural. Être Chateaubriand ou rien, disait le jeune Hugo, et c’est ainsi qu’il est devenu le grand Victor. Isabelle Linotte, en plus du bel orgueil de la jeunesse, a tout ce qu’il faut pour faire une brillante carrière. Nous parions sur elle.
Sophie Horenbach
- Texte au catalogue Art au village, Glabais, 1999
La peinture d’Isabelle Linotte est une source féconde et limpide qui regorge de métaphores. Comme la nature, elle est subtile, énigmatique, insaisissable et contrastée : tons ocres et bleutés, matières lisses et rugueuses, peinture et collage, formes pesantes ou évanescentes…Ainsi qu’un tableau de Klee, elle traduit un regard mobile et pénétrant en quête de la « clef des choses ».
Telle une musique sacrée, elle sonne juste et véhicule un message profond qui touche notre sensibilité et notre intériorité …
Anne Gersten
- in Brochure Wégimont Culture n° 155, mai 2000
Isabelle Linotte
Le travail d'Isabelle Linotte ne rentre dans aucun tiroir. Ce n'est ni de la peinture, ni de la sculpture, ni du collage, ce n'est pas non plus de la tapisserie et c'est pourtant un peu tout cela à la fois! L'essentiel c'est d'abord sa propre fabrication de pâte à papier longuement cuite et malaxée dans de grands chaudrons. Les différentes textures et compositions de ses papiers vont de la finesse et de la douceur du papier de soie à la rugosité et l'épaisseur du carton brut.
Les couleurs sont principalement celles de la terre. Au départ, il y a l'amour de la nature. Lors de ses promenades, Isabelle récolte des fibres naturelles de toutes sortes, des feuilles d'arbre, des plantes aromatiques. Elle y associera des vieux papiers récupérés, des papiers de soie, des cartons, des boîtes à œufs, des chiffons de jute ou de coton. Lorsqu'elle est en vacances, dans le Midi, son goût se porte sur les chardons, les plantes grasses, le romarin, car elle préfère la structure solide et résistante de ces végétaux à celle plus fragile des plantes de chez nous.
Ce qui l'attire dans le paysage méditerranéen ce ne sont pas les grappes de fleurs colorées accrochées aux façades des maisons, ni l'abondance de fruits et légumes aux étals des marchés mais les sols arides et désolés, brûlés par le vent et le soleil, les pierres grises, roses, ocres ou blanches qui se disputent une terre rare où ne poussent qu'herbes sèches et végétaux épineux.
Pauvre en apparence, cette terre aride, avec ses pousses timides mais solides et déterminées, ses espaces immenses où tout est si ténu, révèle une richesse en profondeur faisant pressentir l'idée de l'infini. Cette ambiguïté de la Isabelle Linotte la perçoit aussi dans les paysages de nos Ardennes ou des Fagnes, surtout lorsque la neige les recouvre d'une blancheur éclatante et silencieuse que seules les branches disparates d'un saule tétard viendront troubler.
Pour son travail, Isabelle Linotte utilise de vieux tissus épais - qui ont pu servir de tentures-et les présente à la manière de tapisseries médiévales tendues entre deux tringles. Ces tringles ne sont pas en bois, ce sont des barres à béton récupérées sur les chantiers de construction qui, comme pour l'architecture, assure maintien et solidité à l'ouvrage. Mais ici, le fer est visible et apprécié à la fois pour sa finesse et son poids, son aspect lisse et les petites imperfections de sa fabrication. Sur ce support, l'artiste colle ses papiers aux textures épaisses, denses et rugueuses où se lisent, de manière abstraite, les traces emprisonnées des nombreux végétaux écrasés. Çà et là, une fibre, une tige, un pétale, une épine ont échappé au broyage de la fabrication de la pâte et s'inscrivent, comme fossilisés, dans la matière qui livre ainsi une partie de son secret.
Ses compositions, divisées en deux parties, révèlent une constante reposant sur une construction formelle stable et équilibrée, empreinte d'une valeur symbolique. La partie supérieure est généralement occupée par une forme circulaire, sorte de fenêtre ouverte sur le ciel et l'imaginaire. En bas, trois ou quatre vignettes carrées racontent l'histoire de la terre, ses semences et leurs germes, ses senteurs, ses couleurs... au rythme des saisons. Le sentiment intérieur, l'esprit de la nature prennent forme et même deviennent matière dans l'oeuvre d'Isabelle Linotte qui sait allier finesse, solidité, rigueur et élégance.
Isabelle Linotte est née à Liège en 1968. Elle a fait ses études de peinture à l'Institut Supérieur des Beaux-Arts Saint-Luc. Elle expose depuis l'âge de 19 ans en Belgique, en France et en Allemagne. Elle a également contribué à la restauration et la mise en valeur de l'église Saint-Gilles à Liège en y réalisant notamment des vitraux.
Bruno Heureux
- in Texte de présentation de l’expo Isabelle Linotte, à Hannut, Centre Culturel, Espace d’Art Mottin. 2004
Rencontre avec Isabelle Linotte, Au pays gris des « phares ouest »
Des cargaisons de nuages encombrent les quais du Nord,
Les marées prennent les digues d'assaut au corps à corps... »
Les quais du Nord
Ce nord, fortement teinté d'ouest, c'est le plat pays qui est le nôtre, les pieds trempés en mer de brume et célébré pour ses « vagues de dunes pour arrêter les vagues ». C'est en ce port d'attache, au cœur d'un terrain vague entre continent et grand large, que revient toujours l’intrépide et fragile vaisseau de l'imaginaire d'Isabelle Linotte au bout de ses voyages en rêveries.
Nées sur d'autres rivages par la magie de la création, naufragées rejetées sur la plage au rythme des ressacs écumants, ses oeuvres y survivent, d'abord, en prenant racine dans le sable humide puis s'y développent au gré de son inspiration; enfin, ballottées au gré des rafales de vent, elles résistent aux assauts des éléments, telles des phares rassurants qui se dressent au seuil d'un monde superbe, attirant, envoûtant mais aussi cruel et dévastateur, imposant le respect et la prudence. « J'aime cette mer, belle et complice comme une amie ; je vénère cette dame majestueuse et généreuse, mais je la crains aussi, comme une ennemie redoutable, implacable... Si les gens pouvaient ne pas oublier que l'agresser, par arrogance ou inconscience, c'est encourir le risque d'une vengeance terrible, car elle est la plus forte … La nature a toujours raison, quelle que soit l'ambition et la témérité des hommes » a dit en substance Isabelle Linotte.
Partage de valeurs
Ces quelques mots de l'artiste, aussi justes que ses tableaux, la dévoilent et définissent sa vision de la vie. Impossible de parler de la Mer du Nord avec un tel talent sans l'aimer d'une passion sincère, humble, fidèle, respectueuse... Isabelle y réussit parfaitement et livre, à qui partage ces vertus, les clés de la compréhension de son art et de sa philosophie, simples, exigeantes et vraies
Professeur de peinture, de technologie des arts et de croquis au degré secondaire de l'Institut Saint-Luc à Liège, Isabelle Linotte essaie de transmettre à ses élèves, son goût du beau et de la création... comme elle le fait avec succès chez ses deux grands enfants, eux-mêmes déjà jeunes artistes pratiquants. De plus, elle leur fait partager les notions de respect de la nature et de développement durable, vitales l'une et l'autre pour la survie de notre planète et de chacun de ses habitants. Semailles incertaines pour des moissons lointaines et, elle l'espère, abondantes.
Spontanéité enfantine
«La mer, c'est l'innocence du paradis perdu, c'est le jardin de l'enfance où rien ne chante plus... » a écrit Jean Ferrat. Tout imprégnée d'une spontanéité enfantine heureusement préservée, Isabelle Linotte parcourt les grèves d'un littoral marin plein de trésors échoués : morceaux de voiles et de cordages, galets et coquilles de moules, déchets de cuivre et de bois rongés par le sel, poignées de coquillages et de sable fin. Puis, pas égoïste pour un sou, elle les livre aux spectateurs de l'exposition en les intégrant, avec à propos, à ses peintures où les reflets jaunes et oranges du gris environnant créent des ambiances qui sentent l'iode, les embruns et le varech.
Sans personnages apparents, les toiles d'Isabelle Linotte évoquent pourtant un univers où l'homme mène des luttes difficiles qui laissent des traces: contre l'océan, où les pêcheurs risquent leur vie pour des pêches de moins en moins généreuses: contre le chômage, depuis que les phares, perdus pour les hommes, ont été automatisés, transformant leur flamme alimentée par des amis de la mer en de vulgaires briquets informatisés, anonymes et sans cœur.
Une éponge
Comme l'artiste qui a su si bien être une éponge du monde, s'en imprégner, l'écouter, le respecter et lui redonner une autre vie par la création artistique », chaussons nos bottes et nos cirés pour une balade vivifiante au grand air d'une exposition débordante de sensibilité et d'amour pour la nature et tous les humains.
Michel Yvon
- Texte de présentation du Directeur du Centre Européen des Troubadour, Centre de Recherches et d’Expression des Musiques Médiévales. Pom’Art 2004
Isabelle Linotte est une jeune artiste belge qui vit à Liège.
Passionnée d'art et d'histoire depuis son plus jeune âge, elle s'oriente naturellement vers une formation aux beaux-arts de Liège et entame ainsi très jeune une carrière artistique.
Son travail de peintures, collages, et assemblages sur papier, et plus particulièrement sur tapisseries, alliant originalité et "classicisme", descend en droite ligne de la culture flamande des drapiers. Les grandes filatures du Nord, suivies par l'industrie textile, ont en effet développé un goût et un art du tissage, de la tapisserie, des tissus et matières.
Tradition séculaire, cet art est à la source même du travail d'Isabelle Linotte qui puise donc une grande partie de son inspiration dans l'héritage culturel de la civilisation nordique.
Isabelle Linotte s'est aussi passionnée pour l'Occitanie (au point d'épouser un Narbonnais...) et pour les troubadours, leur histoire, leur place dans la société médiévale occitane, leur poésie et leur musique. Chaque année, Isabelle Linotte se rend au Centre Européen des Troubadours de Pennautier pour y prendre connaissance de l'état des recherches et des nouveautés artistiques.
De ces rencontres, sont nées deux expositions.
La première, présentée pour la première fois en mai 2001 à la Chapelle des Pénitents Bleus de Narbonne a réuni des œuvres où se mêlent avec talent et générosité des éléments végétaux, minéraux, papiers et tissus, prétexte à toutes les rencontres et confrontations. L'Art des Flandres et la nature occitane se marient et s'harmonisent. Le Nord et le Sud s'allient et s'affrontent. Cette création a pris le nom évocateur, "OCCITANIA". Elle a également été présentée au Prieuré d'Aragon en août 2001 et à l'Espace Camberoque de Carcassonne en juillet 2002
La seconde, composée d'huiles et techniques mixtes comporte plus de 20 tableaux inspirés directement de textes des troubadours : Raimbaud de VAQUEIRAS, Guilhem de FIGUERA, Bertrand de BORN, Peire VIDAL et d'autres tout aussi célèbres sans oublier les trobairitz à l'instar d'Azalais de PORTCAIRAGUES. Cette exposition, créée spécialement pour le CREMM TROBAR a été baptisée NA LOBA, clin d'oeil à la célèbre et légendaire louve de Pennautier
Elle a été présentée au Centre Européen des Troubadours de Pennautier pour la première fois à l'occasion de la "Trobade" (rencontre intellectuelle et artistique internationale) de février 2002 puis à l'Espace Camberoque de Carcassonne en juillet de la même année.
Isabelle Linotte a confié au CREMM TROBAR le soin de faire découvrir les oeuvres de ces deux expositions.
Les oeuvres présentées à POMAS sont extraites de l'exposition OCCITANIA.
C'est la seule sculpture de l'exposition dont le but était d'offrir un cheminement, "une ballade" dans l'Occitanie au fur et à mesure de la découverte des toiles et dont le terme, en suivant la spirale des galets, était symbolisé par le bûcher. Oh évocation combien symbolique de la grande Occitanie des XI, XII et XIII siècles.
Anne Gersten
in Wégimont Culture n°272, mars-Avril 2012
Isabelle Linotte - 6 eight-
Née en 6 eight (1968), Isabelle Linotte vit et travaille à Liège. Le trait d'union qui, habituellement, relie la date de naissance à celle de la mort est ici laissé en suspens, tel une épée de Damoclès !
Isabelle Linotte vit (encore) aujourd'hui. Happée, il y a huit ans par un autobus, elle doit la vie au choc qui l'a pro- jetée, non sur la rue, mais au loin, sur le trottoir. Des souffrances physiques ne la quittent plus depuis cet accident et la précarité de l'existence est devenue, pour elle, une réalité tangible que, seuls, ceux qui frôlent la mort de près peuvent connaître.
Dès cet instant, l'art d'Isabelle Linotte a pris une toute nouvelle dimension. D'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous ? Ce titre d'une célèbre peinture de Paul Gauguin, aurait aussi pu être celui de l'exposition-installation d'Isabelle Linotte. Trois questions, trois tentatives de réponse, sorte de vaste triptyque développé en une véritable scénographie dans les trois espaces de la galerie.
Dans la première salle, par où l'on entre, est accrochée au mur une série de gravures. Toutes évoquent l'image du ciel, un ciel gris, un ciel du Nord parcouru de griffures qui s'enchevêtrent, de filaments qui s'enroulent, se dénouent et se renouent, de nuées qui s'effilochent et renaissent. Surgissement, éclosion, efflorescence, tourbillon, dislocation, évanescence, anéantissement...métamorphose.
Comme dans les ciels de Vermeer, les gris subtils et infinis s'intensifient en profondeurs insondables, ou s'évanouissent dans le blanc de la lumière qui les déchires.
Le ciel est le leitmotiv de l'histoire à laquelle l'artiste nous convie. Il est le fil conducteur, le lien entre trois moments de vie, mieux, c'est le ciel qui donne tout son sens au récit.
Après s'être laissé aller à la rêverie dans ce vaste monde où défilent les nuages perpétuellement changeant, où de secrètes images se font et se défont dans notre imaginaire, pénétrons dans la deuxième salle à gauche.
Dans l'espace central délimité par la colonnade, flotte un plafond d'organza blanc parsemé d'une multitude de petits agglomérats d'ouatine blanche : le ciel. Là-haut telle une apparition, suspendue aux nuées, surgit une petite robe d'enfant transparente cotonellée de petits flocons vaporeux. Isabelle confie : c'est la robe de ma première communion. J'ai racheté le même tissu, l'ai recoupé la robe et l'ai cousue point par point, comme en écho à son modèle (exposé dans la vitrine latérale). Le soir de ma première communion, continue-t-elle, lorsque tous les invités, la famille et les amis, furent partis, je pleurai à chaudes larmes. Je savais que je ne revivrais jamais ce moment de bonheur. Pour la première fois de ma vie, je prenais conscience du temps qui passe et qui ne revient pas. Maman m'a alors prise dans ses bras et m'a dit : « Isabelle, quand tu es triste, va regarder le ciel et, j'ai vu, quand le ciel se déchire, ces instants furtifs de lumière qui se faufilent entre les nuages sombres et gris, blancs et transparents, lueurs d'espoir qui dissipaient mon chagrin. Depuis son accident, dans les moments de souffrance, de doute et de tristesse, quand la question lancinante : que sommes-nous ? revient et trouve pour seule réponse : bien peu de chose...», Isabelle va regarder le ciel. Avec elle, au passage, retournons voir le ciel et dirigeons-nous vers la troisième salle dont la disposition, est identique à la précédente.
Là, c'est un gigantesque noir qui figure le ciel. Un fragile corsage ajouré, tressé en fines ramures de vigne vierge dénudées, s'y balance au gré des mouvements de l'air. Son ombre est portée sur le mur. Dessous, restés au sol, de délicats chaussons de feutre sont là comme les témoins dérisoires du corps disparu. Où allons-nous ? Quand irons-nous ? Que restera-t-il de nous ?
Ossatures, traces, fantômes que révèle la lumière dans le noir. Entrons-nous dans la caverne de Platon, ou dans un sanctuaire, ou serions-nous dans un monde intermédiaire, celui de la métamorphose comme l'évoquent les petits cocons ouverts suspendus au ciel nocturne ? Dedans, dehors, temps d'avant, temps d'après, moment sus- pendu telle la chrysalide qui abandonne son enveloppe et entre dans un autre monde.
Ces multiples sensations ambivalentes sont amplifiées, dès que l'on pénètre dans la salle, par une ambiance sonore qui interpelle tous les sens. Au fur et à mesure des déplacements du visiteur, une musique étrange, où se mêlent des paroles indistinctes, le frôle, le harcèle ou s'en éloigne.
A cet univers fait de souvenirs resurgis de son passé et d'images qu'elle entrevoit du futur, Isabelle Linotte a associé l'interprétation d'un poète, Jean-Paul Moreira ainsi que celle d'une musicienne, Alithéa Ripoll (voir encadré). Les mots et les sons, et les sons des mots se fondent dans une composition musicale qui répond, comme en écho, au flux et au reflux de la douceur et du tourment, du bien-être et de la douleur, de l'espoir et de l'angoisse, de la vie et de la mort. Mais, point de dramatisation ! La splendide mise en scène d'Isabelle Linotte nous entraine dans un univers d'une grande poésie, de finesse et d'émotion... Retournons voir le ciel.
Alithéa Ripoll est étudiante (master 1) en composition musicale au Conservatoire de Liège. La composition réalisée pour l'installation 6 right- est une MAO (Musique assistée par ordinateur), la pièce s'intitule : Inside out sea you. Pour cette composition, Alithéa Ripoll a utilisé trois matériaux: le contenu de l'installation d'Isabelle Linotte; le poème de Jean-Paul Moreira (le son du texte prononcé en français et en portugais); des bruits.
En fonction du poème usant de la métaphore de la mer pour exprimer le flux et le reflux, le dedans et le dehors, la douceur et la brutalité... Alithéa Ripoll a utilisé des bruits d'eau, de portes qui s'ouvrent et se referment, de plongeons dans l'eau, de battements de cœur, Le Inside/Out se traduit par un climat de sonorités percutantes, heurtantes, saccadées, alternant avec des lignes mélodiques douces, calmes, apaisantes. Il s'agit d'un contrepoint au sens figuré où un thème secondaire se superpose au thème principal.
Jean-Paul Moreira, d'origine portugaise, est un poète autodidacte. Sa poésie repose sur la saudade, cette sorte de mélancolie cultivée par l'âme portugaise que l'on retrouve notamment dans le fado. Voici le poème :
Dentro da sua caixa, a memória lança-se e brisa-se, deterida pelas falésias de calcário e pelas areias que a absorvem, a dissecame a sufocam, entre os estratos do tempo que retem o passado e recusa o futuro.
Fluxo, refluxo, a seiva cinzenta aflui, transbordande de vitalidade, mas a oppressão tortura sua corrente aleatória e irregular. Sempre lutar, não para conquistar mas para existir.
Ela debate-se e desnuda-se dentro da ampulheta macabra, contrai-se e desagrega-se (ressaca, estoque), a memória choca e regressa em milhares de lagrimas salgadas.
Até o renascimento.
João-Paulo Moreira, 2012
Dans sa boîte, la mémoire s'élance et se brise, arrêtée par les falaises de calcaire et les sables qui l'absorbent, la dissèquent et l'étouffent, entre les strates du temps qui retient le passé et refuse l'avenir. Flux, reflux, la sève grise afflue, débordant de vitalité, mais le carcan torture son courant aléatoire et saccade. Toujours lutter, non pour conquérir, mais pour exister. Elle se débat et se dénude dans le sablier macabre, se contracte et se disloque (ressac, estoc), la mémoire cogne et s'en retourne en des milliers de cristaux de sel.
Jusqu'à la renaissance