Avril 1983, texte repris dans le catalogue La pierre dans l'art belge contemporain, Atelier 340, Bruxelles, 1983.
Refaire le premier geste, enfin graver la pierre. Transformer l'intuition en signe, jalonner l'espace, partager le méditatif. L'avènement de la métaphysique dans le transmissible; partager les sensibilités, enrichir les sensualités, objectiver la jouissance. Un objet porteur de pouvoir émotionnel, un besoin d'expression directe. Des formes qui disent plus qu'elles ne racontent, un art qui n'appartient pas au bavardage mais qui rend aux "nécessités intérieures" la qualité de leur silence. La concision donne aux perceptions leur véritable densité. Le relief fut de toutes les élaborations sculpturales. Une particulière tentative pour exprimer le réel dans les tensions issues d'interférences de plans avec les surfaces. Le travail de surface dédouble, imprègne le statique de multiple; le devenir se structure. Les cheminements se développent, le questionnement se fait démarche. Différence et répétition, autonomie et permanence, perpétuel écho de la vivacité de nos désirs... Les modesties de l'alliance primitive, une désespérée recherche pour se resituer en deçà de toute dérive, le goût des origines.
Juillet 84 texte repris dans le catalogue Surface sculpturale, Atelier 340, Bruxelles, 1984
De la multiplicité des discours
la métonymie.
Des rondes et des bosses
à la surface.
Des formes et anecdotes
aux traces.
Méditations sur la pierre.
Métamorphoses de la matière.
Condenser le regard sur un espace limité à une structure primaire choisie pour sa "neutralité".
Diversifier le travail en surface(s); différence et répétitions, désespérances et plénitudes.
Du brut au poli; multiplier les touchers, intensifier les sensations.
Dialogue continu entre l'impulsion et son contrôle; confrontation, séduction, déraison.
Une démarche qui s'élabore, enrichie du présent, mémoire du passé.
A la recherche du sens "sacré" des choses.
Prolonger cette interrogation qui, depuis 35.000 ans interpella tant de sculpteurs.
Revivifier "l'émotion" première.
Octobre 87, texte pour le projet du concours Egide Rombaux; repris pour le catalogue Apropos, Maastricht, 1988
Un lieu, une matière, une installation.
Les voies de la simplification non pour dire moins, bien entendu, mais parce qu'il n'est nécessaire que le suffisant : plutôt métonymie que métaphore.
On pourrait évoquer bien des choses : les os gravés; les menhirs de Carnac, les jardins Zen, Brancusi, Ubac, la pierre de la connaissance... Mais est-il indispensable de discourir pour être compris.
Ce qui se communique dans la sculpture est bien sûr ce quelque chose d'indicible qui ne peut jamais se trouver d'équivalence ailleurs. Il s'agit vraisemblablement d'un autre ordre, d'un autre temps. On communique sans raison, sans interlocuteur, sans but. Et l'on découvre par-là même les membres de sa tribu.
Inscrire sa trace dans l'immensité du néant : créer.
Chants des pierres, silence du signe, évidence des espaces.
Mouvance du toujours, variances du stable, vivacité des imaginaires.
Découpe d'un bloc comme dimension sociale, inévitable inscription dans un contexte donné.
Croûtes des pierres comme réceptacle des infinis possibles de la forme, manifestation immédiate du multiple du sens.
Le geste du sculpteur comme clé pour un singulier décodage de la perception.
Sans problème, sans solution, simplement là ...
Mars 1989. Texte du feuillet-invitation de Univers trois - 4 à Tournai, mars 1989 (extrait du précédent)
Chant de pierres, silence du signe, évidence des espaces...
Mouvance du toujours, variances du stable, éternité de l'imaginaire...
Le geste du sculpteur comme clé pour un singulier décodage de la perception...
Sans problème, sans solution, simplement là.
Texte retravaillé pour le catalogue Beeld na Beeld, Leuven, 1989.
Se percevoir dans l'immensité du néant : créer.
Mouvance du toujours, variances du stable, vivacité des imaginaires.
Evidence des espaces, silence du signe, chant des pierres.
Ivresse des sensations, irruption du sentiment, dérive du sens.
Croûte de pierre comme réceptacle des infinis possibles de la forme : manifestation immédiate des réalités du multiple.
Les voies de la simplification non pour dire moins, bien entendu, mais parce qu'il n'est nécessaire que le suffisant : plutôt métonymie que métaphore.
La nécessité du sculpteur comme clé d'un singulier décodage de la perception.
Avril 89. Texte du catalogue Pierre, vers la spécificité, Lanaken, 1989
Moins pour générer de la forme
que pour explorer les origines du possible.
Moins pour alimenter l'imagination
que pour saisir la fulgurance de l'imaginaire.
Moins pour créer du sens
que pour percevoir par les sens.
Août 1990. Texte du catalogue Espace Ephémère, Bruxelles, août 90.
Laisser son souffle à la matière
Laisser son souffle en la matière.
Mai 1990. Texte au catalogue Sculpture au château du centre d'art contemporain de Verviers, 1990
La pierre comme champ d'expérimentation privilégié pour le sens
La pierre comme évidence du toucher
La pierre comme interpellation du regard
La pierre comme infimitude du son
La pierre comme intimité de l'odeur
La pierre comme dissolution du goût
La pierre comme révélatrice de l'humain
Il s'agit de sonder notre âme et trouver dans la matière elle-même l'originellité de notre mémoire.
C'est une voie, bien sûr; un choix; un des possibles dans la recherche de soi...
Octobre 91. Texte du projet d'intégration sculpturale au rond-point de la rue de Stalle à Uccle, 1991
Les Monolithes d'Uccle 1991-1993
Bien plus profondément que cet impérieux besoin de l'artiste de donner à vivre son oeuvre, pouvoir participer de ce niveau de l'art où il est, pour la société, nécessité même; de cette fonction magique où la plus efficiente capacité à ressentir le tout qui nous entoure, permet d'objectiver une perception commune, de rassembler les consciences, de cimenter une communauté humaine; de cet espace sacré où l'homme se fait sapiens.
Bien plus intensément encore que de vouloir exprimer son époque, se laisser guider par l'en-deça des temps, se livrer à l'espace tel qu'il est, transcender le savoir.
Bien plus fondamentalement que la confrontation du je et la recherche du moi, la mise en devenir de l'être, le questionnement sur le réel, l'appel à une nouvelle éthique.
...
Dans une société définitivement "poly-culturelle", concevoir une oeuvre capable de redynamiser, pour chacun, les perceptions essentielles sinon l'essentiel de la perception, de celles qui définissent et spécifient l'homme en soi plutôt que celles qui en affirment un des possibles. Une oeuvre qui synthétise les idéologies singulières sinon la singularité de l'idéologie, de celles qui divisent la pensée et alimentent le conflit.
Une oeuvre topologique plutôt que métaphysique, pré-signifiante plutôt que symbolique, métonymique plutôt qu'imaginaire.
Quasi nécessairement donc, un agencement réfléchi et instinctif, intuitif et évident, élaboré et spontané, de monolithes dressés et couchés, bruts et signifiés, disponibles et indicateurs, susceptibles d'accompagner l'être sur les chemins de sa propre mémoire/de sa mémoire propre, d'assumer la vivacité de son devenir/le devenir de sa vivacité, de retrouver les énergies de son émergence/l'émergence de ses énergies.
Un ensemble mégalithique donc : ensemble pour le sens, méga pour le réel et lithique pour l'origine. Parce que l'évolution de mes propres recherches plastiques, le développement autonome de l'oeuvre, la maturation philosophique y mènent tout naturellement.
Parce qu'une dimension à la fois monumentale et, cependant, d'échelle humaine semble pouvoir s'insérer adéquatement en nos espaces urbains, en donnant une chance de communicabilité au projet, rendre perceptible un nécessaire contact avec les "présences naturelles", réactiver la sensation dans un rapport à une matière qui nous précède.
Parce que, déjà, la "civilisation mégalithique" avait à exprimer aussi une perception commune à diverses "cultures", parce qu'elle était dépendante d'une organisation sociale très structurée, parce qu'elle n'avait que faire de symbolismes singuliers, parce que les lieux investis étaient prétextes à rencontres, à communication, à vivifiances, ...
Février 94
Les monolithes d'Uccle, 1991-1993
Conception et réalisation sculpturale de sept monolithes dressés et trois couchés Petit Granit de Soignies (Carrières du Hainaut) 10 pierres de 6m x 1m 40 x 1m 40 (hors sol), de 30 à 35 tonnes /p
Mégalithes
La possibilité inattendue de réaliser un grand projet d'art public rencontrait, opportunément, l'aspiration "naturelle" de mon oeuvre au monumental.
Considérant le rapport intrinsèque existant entre la matière et la géographie, c'est tout spontanément que se sont imposées les pierres belges et tout aussi évidemment celles extraites des carrières susceptibles de fournir les plus grands monolithes (méga-lithes).
Volume et masse n'étaient pas choisis par goût de l'exploit, bien sûr, mais parce qu'ils étaient nécessaires et suffisants à l'expression de / par la matière.
Entre les spécificités de la matière et le communiqué, l'inévitable évidence.
Implantation
La mise en situation des monolithes en un site pré-déterminé a nécessité une exigeante recherche sur l'espace.
Questionnement doublement topologique :
le site (au niveau du rond-point lui-même : occupation d'une aire circulaire fractionnée en deux espaces distincts dus au tracé imposé du site du tram), et l'implantation elle-même (espace entre les pierres, qui crée un rythme, qui développe une interaction entre les éléments), posaient non seulement des problèmes propres à l'installation, mais surtout des questions quant à la perception, d'une part dans sa généralité : on doit pouvoir en saisir la totalité d'un seul regard, synthétique et immédiat et dans ses qualités particulières, mobilité et circularité; et d'autre part dans ses fondements : un rapport physique concrétisant les liens complexes unissant ce qui est et ce qui de/ad-vient.
Entre la globalité et l'élémentaire toute l'aventure de la multiplicité de la pensée.
La "sculpture"
L'impossibilité d'échapper au "point de vue" amène le singulier à s'insérer dans l'universel.
En Carrière
* Il faut d'abord, bien sûr, se concentrer sur le choix du matériau : méditer en carrière, saisir les flux qui nous viennent des "autres mondes", entendre le "chant des pierres"...
* Déterminer ensuite les formes et les apparaîtres : neutralité des masses (de section carrée) pour en rester à l'essentiel du structurant; et d'autre part, choix des surfaces : faces clivées et forées selon les nécessités de l'oeuvre.
In situ
* Au-delà de la mise en place physique des monolithes, il fallait le réunir par un rythme qui soit comme une figure de notre fonctionnement mental; la dialectique comme fondement de la réflexion, les oppositions/juxtapositions comme tentation d'équilibre.
* Et pour optimaliser le tout, l'intervention directe sur la nature : un faire qui se doit sobre et quasiment anonyme.
Le strict nécessaire pour générer le sens.
Entre l'objet et son image, représenter la représentation.
Oeuvre publique/intimité urbaine
Avant tout, un rond-point signal marquant l'entrée d'une zone urbaine, une oeuvre qui cherche à redéfinir ce qu'est un espace de convivialité.
Espérer pour les automobilistes que la présence de ces pierres les incite à s'adapter sereinement aux comportements exigés dans un espace commun.
Espérer interpeller les passants de manière telle qu'ils ne se contentent plus de simplement regarder "des pierres dans un certain ordre agencées", mais qu'ils retrouvent cette salvatrice ivresse qu'est le "voir"; qu'ils renaissent à cet ineffable désir de vivre que l'oeuvre se donne pour ambition de réactiver.
Se confronter à sa vraie dimension, pénétrer sur le rond-point et se mesurer physiquement à la puissance du minéral, ressaisir la grandeur du monde, ressentir la force dégagée par les masses, se réapproprier l'émotion engendrée par cette matière originelle; entrer en communion avec le côté "sacré", intemporel de la création; réinvestir les intimités du réel.
Entre l'être et l'étant, l'indicible existence du devenir.
Si j'arrive à partager cette émotion avec quelques-uns d'entre eux, à réactiver des sensations, des sentiments; à ouvrir des questionnements (sur l'origine, le pourquoi de l'art, ...), alors les Monolithes d'Uccle auront leur raison d'exister.
Octobre 95. Interview par Martine Veirmeire interview traduit (Nl) et reproduit partiellement dans la revue - De Hoorn - Maandblad van het Gemeenschapscentrum Ukkel - n°249, décembre 95
Questions générales, concernant votre carrière d'artiste : * Comment avez-vous choisi ce métier ?
Bien qu'il s'agisse de profession manuelle, intellectuelle et ... de foi, il me semble que le terme "métier", tout au moins dans son acception actuelle, ne paraît pas adéquat à définir le rôle de l'artiste dans la société. Les mots qui me viennent lorsque je tente de définir cet état de l'être sont plutôt : "passion", "engagement de soi", "recherche",... , mais ils n'arrivent pas à figer leur signifiance dans un statut défini. Un goût pour les activités créatives remontant à ma plus tendre enfance m'a mené, après les secondaires, à opter pour des études d'histoire de l'art qui me permettaient de rester au plus près de mes aspirations (intuitions).
Ces études de l'histoire de l'art (candidatures à l'Université de Liège, et licences à l'ULB), ont suscité un inéluctable désir d'approfondir le questionnement lié à l'art; il m'apparaissait impossible de ne pas faire écho, à mon tour, de cette interpellation qui nous pousse à créer depuis déjà près de 35.000 ans. Le mode d'investigation de la méthode universitaire, pour intéressant qu'il soit, me semblait trop abstrait, trop distancié pour répondre à mes aspirations tandis que la nécessité d'un engagement actif pour réellement comprendre ce qu'est la création s'avérait de plus en plus indispensable.
* Quelles écoles avez-vous choisies / Quels maîtres vous ont influencés ?
Après l'université j'ai fréquenté les ateliers de sculpture de l'Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, le soir d'abord où Jacques Moeschal (sculpteur bien connu des Bruxellois pour ses nombreuses réalisations publiques) proposait un atelier de sculpture monumentale -non figurative. L'enseignement qu'il prodiguait m'a incitée à la sobriété, m'a fait comprendre la grandeur de la simplicité et la rigueur du travail excluant le décor, m'a initiée à moi-même... Bien sûr des artistes comme Ubac, Brancusi, Noguchi, Chillida, Rückriem, ... ont été des générateurs d'émotions, des "frères" de sensations, des focalisateurs de réflexions ...
* Que cherchez-vous à réaliser à travers une oeuvre d'art ?
Enrichir la connaissance par la redynamisation des sensations, révéler le pouvoir émotionnel des matières, établir une possibilité de communicabilité entre les êtres. ...
Ou serait-ce se mettre en disponibilité telle que l'art puisse se réaliser au travers de l'artiste ?
Questions en rapport avec le monument à Uccle : * Connaissiez-vous Uccle ou Drogenbos avant d'y avoir installé / réalisé votre oeuvre ?
J'ai découvert ce quartier d'Uccle, à l'état de chantier, lorsque la CAID m'a demandé de lui faire une proposition "sculpturale" pour un rond-point qui s'y construisait. C'est ainsi que mes premières études et projets ont été réalisés d'après les plans fournis par l'AED du Ministère de la Région Bruxelles-Capitale.
* Qu'avez-vous voulu exprimer à travers votre oeuvre, à côté de la symbolique de "porte" de ville ?
L'idée de porte de ville a certes été présente lors de mes investigations concernant les possibilités d'intégration sculpturale, ainsi que la notion d'"obstacle visuel", le rond-point étant conçu comme brise vitesse avant que d'être lieu de sculpture. J'ai donc concrétisé cela par des verticales et des horizontales, ou si vous voulez, en une combinaison de pierres dressées et couchées. Mais dans un tel environnement publicitaire fait d'affiches, d'enseignes, de plastique et de néons, ..., le tout hautement coloré, le véritable problème restait de rendre présente la pierre, la qualité de son silence, l'énergie de sa masse et les richesses de sa matière...
Étant donné les contraintes de la commande et ce que je considère comme les spécificités du sculptural, l'implantation des monolithes devait capter de nouvelles perspectives sur un espace se réinventant sans cesse et l'intervention du sculpteur sur les surfaces se limiter au nécessaire et suffisant du culturel. Chercher, une fois encore, à vivre et à donner à vivre la perception dans son originellité même. ...
* Avez-vous été inspirée par le lieu sacral Stonehenge ?
J'ai visité Stonehenge à l'âge de 14 ans... et le souvenir que j'en garde est toujours très fort, mais depuis je me suis intéressée à l'art et je suis particulièrement interpellée par l'origine de la création, depuis le paléolithique supérieur et son art rupestre, ses premières sculptures, jusqu'à aujourd'hui, avec des attentions particulières dont celle attachée aux réalisations de la civilisation des mégalithes...
Mais si ma démarche artistique est nourrie du passé, proche du sens "sacré", "intemporel", des choses, c'est actuelle qu'elle se veut dans sa formulation. ....
* Avez-vous une préférence pour l'art monumental ?
Pour un sculpteur, aborder le monumental est une chance que seules permettent des conditions particulières, que ce soit une commande publique, la participation à un symposium ou une intégration architecturale. L'implantation des 10 monolithes à Uccle, était ma première grande réalisation. Cette commande est arrivée, me semble-t-il, au bon moment : après 20 ans de recherches, de travail en atelier, de maturation de l'oeuvre. J'ai éprouvé beaucoup de plaisir (et quelques déplaisirs) dans le travail que ce soit lors de la préparation du projet, ou lors de la taille sculpturale des pierres in situ; j'ai vécu de grands moments d'émotion, ...
Cet été, invitée au symposium international de sculpture à Bilsdorf dans le cadre de Luxembourg Ville européenne de la Culture '95, j'ai pu réaliser une deuxième oeuvre monumentale, cette fois en co-relation avec un paysage rural... dans un site d'une beauté exceptionnelle. Et je travaille actuellement sur un projet d'intégration d'oeuvres pour la façade d'une banque.
* Avez-vous choisi délibérément la combinaison monument/plantes ou cela vous a-t-il été imposé ? Les plantes poussent, les mégalithes pas. Cela vous préoccupe-t-il ?Comment réagissez-vous quand vous voyez les mauvaises herbes naître entre les pavés ?
La décision de créer une charmille s'est imposée à moi dès le moment où je devais (et ceci, aussi, était une contrainte) intégrer - non pas réserver un espace libre, mais réellement inscrire - le passage pour un futur tram au milieu du rond-point. J'attends donc à ce que ces "haies" de charmes communs grandissent afin de masquer les poteaux caténaires qui, à l'avenir, borderont le site du tram. Quand aux mauvaises herbes entre les pavés... c'est peut-être inintérêt et négligence ? C'est, en tout cas, la manifestation de la force d'une nature qui reprend ses droits et l'évidence de son ignorance de la culture.
* La réalisation du monument était-elle la suite d'une commande particulière ou était-ce la suite d'un concours ?
Cette implantation de monolithes existe grâce à la volonté de la CAID - Commission Artistique des Infrastructures de Déplacements - qui choisit des artistes en fonction des lieux -urbains- où la Région Bruxelles-Capitale souhaite intégrer de l'art. Après les stations de métro confiées à la sensibilité des artistes, quelques oeuvres liées aux nouveaux tracés de lignes de tram ont pu voir le jour.
* Avez-vous des remarques / suggestions par rapport à l'aménagement du site ? N'auriez-vous pas préféré que l'on place votre monument dans un site réservé aux piétons ?
Il me semble que les automobilistes n'ont pas la possibilité de vraiment regarder ... Pour les automobilistes, la lecture doit se faire très rapidement que se soit dans le sens entrée ou sortie de la ville, tel un signe, un jalon dans l'espace pour indiquer un changement du tissu urbain. Si l'envie leur prend de savoir/voir "ça", un grand parking de dissuasion est là, en bordure du rond-point.
La perception alors que tout promeneur peut vivre est multiple, la disposition des monolithes ainsi que les espaces entre les pierres créant à chaque pas de nouvelles combinaisons, de nouvelles perspectives...
Un passage pour piétons donnant accès au rond-point, a été refusé lors de la demande de permis de bâtir. Cependant je continue à inviter les passants à traverser (et cela peut se faire aisément, les feux de signalisation créant des ruptures dans le flux de la circulation) pour pouvoir se confronter à la réelle dimension de l'oeuvre, pour éprouver physiquement au pied des pierres la force qui s'en dégage... et percevoir les traces, les rythmes créés sur les différentes faces. ...
Une suggestion à faire : et pourquoi ne pas installer quelques bancs (en dehors / autour du rond-point), pour inviter au rêve, à la vision, à la méditation.
1992. Texte du dossier pour Martelange,
Il fut un jour le premier jour
...
Et dériva la mémoire.
Mémoires des sens, mémoire des jours, mémoire des êtres.
Comme un désir incoercible d'éternité, d'infini, d'absolu.
Une sorte d'impensable délire, d'incroyable désir, d'espoir inespéré.
Une course insensée dans l'exploration du cosmique, la nécessité de baliser la route, laisser la trace.
Et puis...
Les ivresses de l'appropriation, les exaltations de la connaissance, les hallucinations de l'arbitraire.
Et dès lors...
Les tentations du pouvoir, les déviances idéologiques, les perversions technologiques.
Et malgré tout...
Le réel de la nature, la permanence de l'âme, l'urgence de la naissance.
Et ainsi...
Rendre à la matière sa présence, à la présence son possible, au possible son immensité.
La mémoire comme pure expérience du multiple. ...
C'est toujours le premier jour.
Juin 93. Texte du catalogue Le noir dans le sculptural, Atelier 340, Bruxelles, 1993
Très jeune déjà une irrésistible attirance pour le noir :
Ardoise d'écolier - tablette de pierre noire - comme lieu d'invention du signe, d'inscription de nos premières traces
Tableau noir réceptacle de la connaissance
Vêtements noirs pour échapper à l'éphémère
Mur et plafond de la chambre noirs pour se sentir intensément au monde ...
Et tout logiquement dès lors, en sculpture, en même temps le choix du carré et de pierres so(m)bres comme espace neutral propice à la médi(t)ation
Du noir intense du Mazy aux noirs plus relatifs des calcaires de Vinalmont et de Tournai, des schistes ardoisiers de Martelange...
Caresser la pierre jusqu'au plus profond de sa noirceur et capter la lumière; adoucir pour en favoriser l'absorption et ne pas polir pour échapper à la réflection; la concentrer dans la masse
Trou noir...
condensateur d'énergie, résolution de tous les possibles, osmose génératrice
Bien loin du symbolique, l'évidence de la non-nécessité de l'image, l'inanité du séductème, les virtualités du silence
Le noir pour focaliser sur l'être, et ainsi réconcilier l'essence, le sens et les sens...
Juin 94. Texte du catalogue Pierre, un regard subjectif sur l'évolution 1984-1994, Atelier 340, Bruxelles, 1995
La matière dans son originellité n'est pas substance inerte mais irruption du sens
La pierre dans sa minéralité n'est pas objectivité mais concrétion énergétique
La sculpture dans sa finalité n'est pas ornementation mais réalisation du soi
L'intervention directe, un faire qui se veut sobre et quasiment anonyme
Le strict nécessaire pour optimaliser la sensation
L'infime indispensable pour engendrer l'émotion.
1995. Texte du projet pour le symposium international de sculpture de Bilsdorf - Luxembourg (printemps 95)
Bilsdorf '95 : oeuvre en grès schisteux de la Warche, carrières Nelles à Bévercé
implantation de 5 pierres : 4 blocs dressés à gauche du chemin et 1 couché à droite longueur totale ± 15m (y compris les 5m du chemin et des accotements), hauteur maximale ± 3m, largeur maximale ± 1m
Laisser son souffle à la matière, laisser son souffle en la matière.
La pierre pour son originellité, pour ses potentiels énergétiques, pour sa spécificité féconde.
Positionnement dans l'espace, inscription d'une trace : un faire qui se veut sobre parce qu'il n'est nécessaire que le suffisant.
Incitation à vivre par les sens, redynamiser les sensations, libérer les émotions. Invitation à la méditation.
1995. Texte pour le symposium international de sculpture de Bilsdorf - Luxembourg (sept.1995)
Concevoir une sculpture pour / dans un paysage
Emotion devant la beauté du paysage, la grandeur des panoramas, l'ouverture à l'espace. Une réflexion, une méditation, une mise en disponibilité ...
Un travail qui s'est élaboré tout au long d'une année depuis la découverte des sites proposés, mais aussi objectivation d'un moment du cheminement existentiel
La pierre, matière originelle... ... en son état le plus efficient, pour réaliser l'oeuvre et s'intégrer au paysage environnant et à la géologie du lieu, ... le schiste
Plus précisément encore, après avoir visité différentes carrières, c'est le grès schisteux de la Warche, des Carrières de Bévercé (Belgique), qui répondait au mieux à tous nos desiderata.
Non seulement il permettait une certaine monumentalité, mais encore par ses colorations variant du bleuté au rouge de l'oxyde de fer en passant par toutes les nuances de l'ocre - il présentait une parfaite harmonie non seulement avec la pierre locale - omniprésence des cailloux dans les champs - mais encore avec la terre, les cultures...
Élaborer différents avant-projets
peaufiner la recherche
réaliser des maquettes
et enfin réajuster le projet en fonction du site déterminé
Créer non pas un "monument", mais un alignement de pierres de part et d'autre du chemin
Ni porte, ni mur, ni clôture, mais simplement présence, jalon, ouvertures
Focaliser l'espace en de nouveaux points de vue...
Susciter de multiples variations selon l'inclinaison du regard
Dynamiser l'écartement entre les pierres au gré des mouvances des regardeurs
Proposer de nouvelles perspectives, mais aussi de nouvelles perceptions
Orienter chaque pierre en fonction de sa forme, de l'ensemble et de la course du soleil
Capter au maximum les lumières frisantes et animer les surfaces
Favoriser les jeux de l'ombre sur les faces
Faire vibrer, ruisseler, chanter la matière
Offrir ainsi une vision toujours renouvelée suivant les heures et les saisons, les distances et les positionnements
Inviter au toucher Implanter les pierres in situ
et puis se laisser traverser par l'oeuvre
se mettre en disposition
vivre ses sensations, ses émotions
puissance de la matière
rutilance des couleurs
énergie des masses, des volumes, des formes
lyrisme des cassures aléatoires du schiste
géométrie du grès dans la pierre lyrisme de la nature
géométrie des cultures
inscription d'une trace
intervention respectueuse
volonté d'un faire qui se veut discret
juste le nécessaire pour donner à l'oeuvre force et vivance
Esquisse d’un avant-projet d’intégration dans le cadre de l’aménagement du quai des Tanneurs à Liège. (1995-1996, resté sans suite)
Sculpter
donner à sentir
Espace public
espérance fédératrice
Type urbain
communauté humaine
Genre berge de fleuve
rêverie solitaire
Descriptif
Un assemblement de pierres, dressées et couchée, jalonnerait l'espace de l'esplanade, à la convergence du quai des Tanneurs et du quai Sainte-Barbe.
Des monolithes érigés, pas vraiment en mur, mais plutôt en un alignement rythmé dans des espacements qui, non seulement, justifient la «réalisation» mais encore en fondent les conditions d'efficience et redynamisent l'expérience esthétique.
Cette tentative de mise en situation du percept qui implique que l'on touche physiquement la matière, que l'on se confronte à cet autre état de l'être, que l'on soit disponible aux énergies qui nous traversent, amène tout logiquement à coucher une pierre sur laquelle le seul fait de s'asseoir permet à la fois une impression globale et l'exercice du seul toucher.
Les pierres seront extraites de carrières wallonnes :
- calcaire de Meuse et/ou Petit granit, pour leurs intimités avec le lieu.
Les dimensions sont déterminées en vue d'une interaction maximale avec les passants et d'une adéquation utile à l'environnement
- soit d'une hauteur hors sol de ± 2 m; 1 m 40 de large et 50 cm d'épaisseur
- Les surfaces de la pierre sont gardées "brutes" pour une face - surface de croûte - surface naturelle;
- les petits côtés présenteront les traces de forages nécessaires à leur clivage;
- les autres grandes faces seront travaillées à la pointe, par l'artiste, permettant l'irruption du signe, l'inscription de la trace...
Ainsi seraient réunis sur la pierre le potentiel énergétique de la matière, la force de son originellité, les inattendus de son devenir; la nécessité du social laissée en évidence de par les traces de travail en carrière et l'intervention indispensable du singulier dans l'approche de la sensibilité humaine.
Nous avons donc conçu un avant-projet de 8 pierres (7 dressés et 1 couchée), disposées de façon à permettre la sensation et le "passage"... d'un lieu à l'autre, d'un temps à un autre, dans tous les états de l'étant.
Desiderata
Puisque l'esprit du projet général semble être de concevoir ensemble de nouveaux espaces de convivialité, et non d'insérer une oeuvre dans un projet d'aménagement urbain préétabli; étant donné l'évolution de la réflexion en cours d'investigation et, dans le souci de servir l'intérêt de l'ensemble; je me permets de vous faire part de quelques suggestions.
** En fonction de l'implantation concrète de cette réalisation (alignement des pierres), il sera peut-être utile de "redessiner" le muret de séparation entre l'esplanade et la voirie. Différence de niveau prévue : 60 cm
Dans une première ébauche du problème, j'avais envisagé les éléments sculpturaux jaillissant au niveau de la voirie, faisant ainsi office de délimitation (d'où la nécessité de pierres de 3m de haut : 50 cm dans les fondations / 2m 50 hors sol côté voirie / 1 m 90 face visible côté esplanade), ébauche qui fut ensuite abandonnée au profit d'une recherche d'implantation des pierres quelque peu en avant / en retrait de ce dénivelé.
Ce qui implique une mise en coïncidence des propositions architecturale et plastique.
** Il m'apparaîtrait également adéquat d'établir une concordance entre les pierres utilisées pour le fond du plan d'eau et celles que nous utiliserons.
Et dès lors je me permettrais d'espérer, au minimum, le recouvrement du fond par des croûtes de Petit Granit, dont la nature même accentuerait le frémissement de l'eau ruisselante.
Plus idéalement encore, il serait judicieux d'envisager de surélever ce plan, de manière à peaufiner l'équilibre des volumes et à faciliter les problèmes de maintenances.
Mai 97. Textes du dossier présenté au concours restreint organisé par la Région Wallonne, (mai 97) ...
Conception et réalisation d'une sculpture-fontaine, place des Célestines à Namur, 1997-1998
(accès par la rue du Lombard, vue de la rue de l’Etoile) 48 pierres de petit granit condruzien (155 x 155 cm de côtés), assemblées pour former un «jardin de pierre» / plan d’eau et un parcours d’eau ( 30 m. de long), en circuit fermé.
et environnement : plantation de 12 érables (acer trifidum buergeranum) en 3 rangées de 4, chèvrefeuilles et plantes couvre-sol (acaena mycrophylla). à l’initiative de la Commission des Arts de la Région Wallonne, suite au concours restreint organisé par cette dernière, commande de la Ville de Namur.
Avant-propos
Insérer dans l'espace urbain le fonctionnement du sculptural et de cette complexité faire jaillir l'évident, l'indispensable, seulement le nécessaire.
Oeuvrer à l'œuvre, s'inscrire dans l'exigence de l'autre, s'enrichir des contraintes.
Considérer la réalité comme un stimulant à la création, une rare occasion de se confronter au monumental qui ne signifie évidemment pas spécialement le gigantesque.
A la focale du concret et de l'abstrait, du physique et du métaphysique, de la présence et de l'absence, du singulier et du général, de l'expression et de l'exprimé, du dit et de l'indicible, du senti et du ressenti, de l'un et du multiple, de l'autre et de je...
Il ne s'agit pas d'élaborer une œuvre signal mais bien plutôt d'une mise en expérimentation, d'activer la question du devenir dans les espaces quotidiens.
Plus qu'une énonciation, la proposition d'un cheminement : celui qui va du regard au voir, de la réflexion à la pensée, du savoir à la connaissance. Rendre imaginable l'adéquation au monde... par la méditation.
Il ne s'agit pas de "décorer" mais bien plutôt, au travers d'une sensibilité singulière sinon de la singularité de la sensibilité, de se fondre dans l'universel et atteindre à la (aux) plénitude(s) de l'étant.
Il ne s'agit pas d'un objet support à la communication, mais bien plutôt d'un espace pour redynamiser la collective conscience, se replacer aux origines, saisir toute l'amplitude du désir.
A défaut d'être évitable, l'arbitraire se doit d'être efficace.
Ainsi donc, ici au couvent des Célestines, plutôt que de travailler en verticalité, privilégier l'horizontalité qui correspond mieux aux intentions premières, et donc opter pour un projet qui se développe au sol, par une mise en fonctionnement de cette étonnante complémentarité de la pierre et de l'eau, de cette inattendue complicité par rapport au visuel; une mise en parallèle du stable et de l'instable.
Organiser l'espace et ses limites pour répondre à l'impérieux besoin de jouissance et, dès lors, concevoir les pierres en bordures comme une invitation aux passants à s'asseoir et à vérifier par le toucher que la pierre est vivance : velouté et rugosité; et toujours variable au gré des climats... L'exercice de multiples sens en vue d'un bon usage de la multiplicité des sens.
En tout état de causes, trouver une solution qui satisfasse au percept commun; non plus l'expression d'une culture mais la manifestation de l'irruption du culturel.
Conception de l'œuvre.
Etant donné ce qui précède, il s'agit moins de placer une fontaine dans un bassin que de concevoir l'intégration elle-même comme œuvre, dans sa globalité c'est à dire que tous les paramètres qu'elle implique sont considérés comme constituants et pris dans leur stricte nécessité.
Mettre en osmose avec l'univers par cette alliance du minéral, de l'eau, du végétal et ... de l'homo sapiens.
Donner à voir, mais aussi à toucher, à sentir,... et donc enrichir les sensualités...
Minéral - comme fondement des choses -
Et dès lors, la recherche du matériau comme exigence première.
Les joies des prospections en carrière,... et soudain, l'information par un géologue de l'extraction récente à Ouffet, d'une pierre tout à fait exceptionnelle dans ses dimensions. La découverte de ce grand plateau, clivé naturellement, le velouté des croûtes et leur coloration si souvent ocre jaune, répondaient parfaitement à mon intuition. Le petit granit du bassin condruzien était ce que je cherchais. Cet avant-projet s'est alors lentement élaboré.
Simplement une série de pierres, une trentaine de grandes dalles de croûtes, posées au sol, assemblées pour former un jardin de pierre qui se prolonge en un alignement d'une quinzaine de pierres sur lesquelles s'inscrit le parcours d'eau.:
Cette juxtaposition de pierres carrées présente une succession de surfaces clivées naturellement et offre ainsi une perpétuelle variation / une infinie variété de jeux de surface.
Et par le fait que ces pierres soient le seul élément minéral du projet, il surgit d'elles une puissance beaucoup plus grande, une force beaucoup plus perceptible, une expression plus immédiate.
Eau, - émergence du vivant -
L'eau jaillissante en quelques petits bouillonnements à la surface des pierres - rappel de l'initiale résurgence du Houyoux, du côté de la rue de l'Etoile -, jouera au gré des affleurements des pierres, des reliefs ou des creux de leur surface, d'une profondeur de 5 à 10 cm... tantôt ruisselante, tantôt tourbillonnante, plus calme, pour se déverser dans le "chenal" creusé sur son parcours à la pente plus prononcée et donc en flux accéléré jusqu'à la pierre finale.....
L'entrée principale, rue du Lombard, reste dégagée dans sa première partie, entre les deux pignons des maisons. Le parcours d'eau vu / regardé de ce point de vue, prendra l'importance qui lui convient, sa force indispensable, simplement présent.
Le végétal, - jouissance de l'étant -
Le végétal, quant à lui, donnait l'indispensable possibilité de mettre en évidence - en connexité avec la vue et le toucher - l'intervention de nos autres sens, à savoir notre goût et notre odorat. L'implantation d'essences fruitières nous ayant été déconseillée, nous avons opté pour la mise en fonctionnement de l'odorat.
Au niveau du mur mitoyen, une douzaine de tilleuls, (bienveillantes senteurs calmantes des débuts de l'été !) de petites tailles, sont regroupés en trois rangées, selon des axes légèrement en éventail, qui tout en conduisant le regard vers l'entrée du ministère, peut aussi le concentrer le long du parcours d'eau qu'ils bordent et le mener jusqu'au jardin de pierre - fontaine.
Ils se déployent également au-dessus du mur atténuant des arrière-plans peu signifiants.
Du fait que ces arbres sont plantés directement dans le sol, ce type d'implantation réserve bien entendu le passage des véhicules de service, tel les pompiers, mais de facto dégage une aire de déambulation piétonnière avec un minimum d'entraves.
Le mur du fond, qui pour rappel est celui de l'ancienne chapelle et son prolongement, d'appareillages non uniformes, nous semblait en appeler à optimaliser le projet par un apport végétal supplémentaire.
De plus, bénéficiant de la meilleure exposition : fertile soleil du matin, nourricier soleil de midi, et du début de l'après-midi, il nous donne les meilleures probabilités d'un bon développement des plantes.
Ce mur sera donc recouvert de plantes grimpantes choisies pour leur feuillage persistant, et le parfum qu'elles diffusent.
Nous avons sélectionné le chèvrefeuille pour sa longue floraison de juin à septembre, ses magnifiques fleurs d'abord blanches puis jaunes; très odorantes.
Au pied une plantation de mousses, de buis et de lavandes...
(note: l'évolution du projet nous a conduit à choisir douze érables à la place de tilleuls, et une seule plante couvre-sol à petites fleurs orangées: acaena mycrophylla)
L’homo sapiens, comme lieu de l'interrogation
Dans l'indispensable et inexplicable besoin de laisser sa trace, de tracer son signe, de se sentir exister.
Outre la conception du projet, sa réalisation implique un total investissement du sculpteur non seulement dans le choix des croûtes les plus intéressantes et leur mise en concordance, mais surtout, dans la création du tracé du cheminement de l'eau jusqu'à l'extrémité de son parcours et son "illusoire / éphémère disparition" dans les entrailles de la pierre finale de la rue du Lombard.
Ce tracé, tout d'abord dessiné de pierre en pierre, sera ensuite creusé dans la masse et terminé par un travail de pointes - gestes ancestraux du sculpteur de pierre - qui s'essaiera à l'équilibre de rythmes et d'incidences propres à faire chanter l'œuvre.
Et puisque pour que l'œuvre soit oeuvre, elle doit non seulement pouvoir exprimer le tout par le moins mais encore pouvoir s'exprimer en dehors de la somme de ses parties.
Ainsi, dans la réflexion qui a sous-tendu toute la conception, l'esthétique de l'œuvre "à sec" a été déterminante, en cas de non fonctionnement du circuit d'eau dû à une panne ou à d'autres aléas comme les intempéries, ou même les nécessaires économies de l'eau en cas de sécheresse.
C'est ainsi que l'œuvre privée de ses complicités aquatiques, peut-être même végétales, continue de "fonctionner" telle une grande sculpture horizontale, comme "jardin de pierres sèches", comme lieu de ce qui fut et sera.
1998. Extrait d'une lettre adressée à un collectionneur, janvier 1998
... Ce sont des sentiments mélangés qui me submergent à la lecture de votre courrier : étonnement, tristesse, frustration... colère même. Etonnement que vous vous placiez - sans doute - au-dessus du créateur sinon de la création puisque vous, vous savez ce que l'oeuvre doit être. Tristesse de m'apercevoir que vous n'aviez pas "vu" (voir n'étant pas regarder... deux mots, deux choses) le rond-point d'Uccle ni l'ensemble de mon travail de sculpteur et surtout rien saisi combien en toute œuvre la totalité de la "tragédie [au sens nietzschéen du terme]" qui s'y joue/rejoue. Frustration de n'avoir pas pu vous atteindre, de me rendre compte que nous n'étions pas dans le même monde, que nos âmes ne vibraient pas au même rythme. Colère, contre moi, de ne m'être pas souvenue qu'il est des chants intraduisibles.
Naïvement, étant donné l'intérêt que vous sembliez porter à mon oeuvre, je me suis dit que nous étions, de facto, dans une réflexion commune quant aux singularités du percept... Libre de toutes contraintes - condition indispensable à l'élaboration d'une oeuvre - je mis à disposition le meilleur de moi-même, le résultat artistique étant la concrétion de ce "ça" qui m'a traversé; le fait esthétique est là ... brut, sans à priori, sans complaisance.
Je ne me sens aucune aspiration de décorateur de "jardin extérieur", il n'a jamais été question d'être - et je ne peux effectivement pas l'être - reproductrice des envies de l'autre ou l'exécutante de mes propres oeuvres... Projet n'est pas réalisation; c'est dans le devenir, le faire, les singularités de la matière que me semble être la grande conquête du siècle; l'autonomie de l'oeuvre et la libération du créateur.
On fait non pour plaire mais bien plutôt ce que l'on doit. L'imperfection fait partie du parfait. Plaisir et déplaisir sont formes de jouissance.
Il m'est inconcevable, cet univers infiniment figé dans l'image que je pourrais m'en faire; tout bouge et ce qui arrive est perpétuellement inattendu. Mon propre fonctionnement est mouvance (dynamisme et mobilité), et il n'est de vrai que ce qui se passe et qui passe.
L'oeuvre se construit de tous ses avatars, y compris le regard du spectateur. Elle n'est pas lieu de repos et de contentement de soi mais bien plutôt concrétude de l'interpellation du monde.
Un message qui parvient plutôt qu'il ne s'émet. Une attitude co-fraternelle.
D'un réel plus perceptible que la réalité, rien ne se raconte qui ne se délire ... c'est toujours la même eau et jamais le même fleuve ... à moins que ce ne fut toujours le même fleuve et jamais la même eau ... à moins que ce ne fut jamais la même eau et jamais le même fleuve ... à moins que ce ne fut toujours la même eau et toujours le même fleuve ... à moins que ce ne fut ... à moins que ce ne soit ...
Qui peut prétendre savoir ce qu'est l'art ?
Les artistes l'élaborent, les littéraires en débattent, nul ne dispose de la réponse.
De combien d'illusions se nourrit le présent ? Quelle distance d'avec ce qu'en garde le temps ?
La vivance est incontrôlable et la co-vivance parfois / en certaines circonstances / inconcevable...
Il me semble, désormais, qu'une intervention sur ce qui est, ferait, à chacun, perdre le sens.!!! ...
Extrait d'une lettre adressée au commanditaire en octobre 98
Intervention artistique selon le mode désigné sous le percept / concept de surface sculpturale, sur 5 pierres de façade de la BACOB, rue du Moulin à Ath . calcaire de Vinalmont, 256 x 121,5 x 8 cm (x 2), 252 x 80,5 x 8 (x2), 79 x 262 x8 cm,
Conception en projet depuis 1995, réalisation mai-juin 1998, inauguration: mai 99
... Ce mot d'accompagnement, pour vous faire part, au-delà / en deçà de toute considération matérielle, d'une profonde et chaleureuse reconnaissance pour la confiance que vous avez manifestée en acceptant la proposition de Monsieur Bruno Albert d'intégrer une intervention artistique lors de la transformation de votre siège d'Ath. Pour un sculpteur, il est toujours passionnant de pouvoir se confronter à des dimensions plus monumentales que seule une commande, comme celle-ci, permet d'aborder. Enchantée d'avoir pu une fois encore "mettre en oeuvre" dans les murmures de la métonymie, avec la force du peu et la certitude du réel, j'ose espérer que cette intervention singulière pourra au cours du temps accomplir sa destinée. Convaincue que l'art intégré au quotidien est à tout le moins un enrichissement sinon une nécessité, je vous remercie pour l'audace dont vous faites preuve par votre adhésion à cette intuition,
mai 2000. Texte pour le dépliant Parcours d'été, du Centre d'Art Contemporain du Luxembourg belge.
Invitation à l'ardoisière "au cœur de l'ardoise", domaine de la Morépire à Bertrix
Expérimenter encore…,
se mettre en disponibilité en une ardoisière souterraine…,
hors le monde…, loin du bruit, dans l'absence de lumière
S' immerger une dizaine de jours au cœur de la matière
vivre des émotions nouvelles, explorer des sensations inhabituelles,
susciter de nouvelles énergies
Renouveler le percevoir laisser le schiste nourrir ma pensée et reformuler mes réflexions
espérer de nouvelles propositions de cette confrontation, … de cette osmose.
* * *
(juillet 2000)
Œuvrer dans un tel lieu exige qu'on se mette en résonance;
de la masse de matière, de la pierre, du schiste, émergent des forces avec lesquelles il est nécessaire de dialoguer;
le silence rompu seulement par le bruit des gouttes d'eau mène à une redynamisation de la méditation;
la mine, ses galeries creusées ou construites, la complexité de leur agencement, la beauté des murs et des voûtes renouvelle la perception;
les traces du travail des hommes alimentent la mémoire.
De tous ces paramètres, ainsi que de l'indicible, se dégagent une atmosphère qui incite au respect, au retrait quasiment…
et pourtant, tenter, puisqu'on vous y invite, d'ajouter discrètement, pour quelques mois seulement, une autre intervention - artistique - , intégrer quelques propositions sculpturales.
Créer à son tour des empilements, des installations, graver des pierres, réaliser des chaînes et des barres d'éclats…
Susciter, pour ceux qui ressentiront, un parcours inédit et qui, espérons le, sera encore différent l'an prochain, quand un autre sculpteur sera convié à son tour.
* * *
au niveau –45
accumulation de pierres en équilibre, cernant un poteau au fond du passage rebouché
installation de 6 pierres obliques reprenant en inversion les lignes de force de la voûte
2 + 2 pierres gravées, dressées à l'entrée du passage de la chambre 10/60
au niveau –25
installation de pierres posées en obliques reprenant le sens de la paroi de gauche
installation de 3 pierres courbes, d'une chaîne d'éclats, et d'un chaos réorganisé
barre d'éclats
installation d'éclats dressés et alignés sur un muret
quelques pierres gravées disséminées le long du parcours
pierre à toucher
salle de la machinerie
expositions de pierres réalisées à l'atelier (schiste ardoisier de Martelange) ou sur le site ( schiste ardoisier de la Morépire)
Septembre 2000. Texte pour le catalogue du symposium international d'Erfurt : Struktur und Form in der Musik von J-S. Bach Traduit en allemand au catalogue.
Sérialité, variations, différence et répétition sont des termes récurrents qui structurent ma démarche artistique; ceux-ci sont également présents tout au long de l'oeuvre de J.S. Bach.
Mon intention - au cours du symposium d'Erfurt - est de développer un travail sculptural à la surface de cinq pierres, de me confronter à de nouvelles singularités de la matière (Sandstein et Muschelkalk) - encore jamais abordées-, et par là, peut-être, découvrir de nouvelles possibilités dans l'élaboration de mon oeuvre.
Nourrir ma pensée, renouveler le percevoir, stimuler l'interrogation.
Inscrire des traces, juste suffisantes pour faire "chanter" la matière, satisfaire à l'expression...
Telle une écriture musicale,..., le rythme se modulant, en écho à la musique des concerts nocturnes.
L'installation des pierres dans un espace public - travail sur et dans l'espace - sera déterminée en fonction de la course du soleil qui en "animant" les surfaces des pierres dressées, - deux par deux, se répondant -, fera vibrer la matière; elle sera terminée par le positionnement d'une pierre couchée - invitation à s'asseoir, à contempler, à méditer, ..., et à prolonger la vision par un enrichissement sensuel complémentaire, par un contact tactile direct avec la matière.
Dynamiser les sensations, alimenter l'expérience esthétique.
Différence et répétition, variations, sérialité et aussi, espérons-le, musicalité, harmonie, polyphonie...
*engendrant des résonances temporelles.
Décembre 2000. Texte pour l'exposition art caresse du cc de Bertrix
Pierre à toucher
Une sculpture qui interpelle le regard, incite à son prolongement, en appelle à sa complétude.
Une invitation au toucher, à la réalité sensorielle, aux séductèmes de la matière.
Révéler l'ardoise en ses multiples potentialités. D
u rugueux au soyeux, surprendre par la variabilité des sensations tactiles.
Penser avec la main.
Un toucher devient caresse, redécouvre le plaisir, retrouve son exacte nécessité.
Renouveler les sensations.
Enrichir la perception.
Interpeller le sens.
Septembre 2001. Texte pour l'exposition de Varèse (Italie), organisée par le beg
Le maître
La complicité éprouvée au contact des créateurs – plasticiens, musiciens, poètes- qui de la préhistoire à nos jours, œuvrent à l'essentiel, centrent leur questionnement sur l'originel… qui en renouvelant le percevoir suscitent l'émerveillement.
L'éthique
L'art non comme expression de son ego, mais comme prolongement de la perception, comme enrichissement des sens, comme générateur d'émotions, comme partage de la connaissance, comme révélateur de sens…
L'esthétique
Le respect de la matière, la sobriété du geste, la simplicité de la proposition, parce qu'il n'est nécessaire que le suffisant. Plutôt métonymie que métaphore.
Le chant des pierres . Propos recueillis par Anne Hustache in Vies de pierres. La pierre ornementale en Belgique. Etats de la question, éd. Pierres et Marbres de Wallonie, 2002. p 36-37 : « Le chant des pierres », et 3 ill., p 107 : 4 ill.
« La pierre peuple mon environnement depuis mon enfance. Mais une relation plus constitutive s'est concrétisée grâce à l'intervention du sculpteur Jacques Moeschal. Alors que je suivais ses cours à l'Académie, nous initiant au modelage et au travail du plâtre, il m'a implicitement incitée à développer mon travail dans la pierre. J'ai suivi son conseil et n'ai plus jamais abandonné cette matière. J'ai bien sûr essayé d'autres matériaux comme le métal, l'acier corten, le bois ou le plastique, mais je suis toujours revenue à la pierre.
Je ressens en effet à son contact un plaisir que je n'éprouve pas avec les autres matières. La simplicité de la mise en oeuvre me plaît, en général pour la taille une pointe me suffit, j'évite au maximum d'utiliser les machines. C'est ce qui me retient d'utiliser d'autres matériaux tel le métal, car il requiert trop d'intermédiaires, de distances, entre soi et la matière, trop de bruits et de violence engendrés par les machines. J'ai besoin d'un contact physique plus direct, et la lenteur du travail à la main permet un temps de réflexion, de méditation appréciable. Le dialogue qui s'ouvre avec cette matière démarre donc le plus sobrement possible et induit directement un plaisir physique et sensuel du travail. Je dessine très peu, je ne réalise qu'un croquis çà et là, préférant me confronter directement au bloc, mais toujours j'effectue des tracés à la craie directement sur la pierre.
Lors de projets plus monumentaux ou d'implantation de sculptures, je commence par travailler avec des petits formats que je dispose dans un bac à sable; expérimentant divers positionnements dans l'espace, effaçant et reprenant le jeu jusqu'à ce que s'impose la solution recherchée.
Comme ma démarche est très minimale, très déterminée, je me sens plutôt attirée par les pierres les plus neutres possible afin que l'histoire que j'entame avec elles ne soit pas déjà marquée par des éléments inadéquats à ma recherche. J'ai très vite découvert la pierre de Vinalmont (qui, de plus, est extraite pas très loin de mon atelier). J'utilise aussi le petit granit principalement dans le cas d'oeuvres plus monumentales. J'ai également travaillé le calcaire de Tournai, le grès schisteux de la Warche, et depuis une dizaine d'années le schiste ardoisier. La palette de couleurs dont se pare la pierre constitue également un autre attrait de la matière : la recherche des noirs intenses, des gris nuancés tirant vers le vert ou le brun, des ocres rouges, ... Mais je préfère le Vinalmont - et dans sa veine la plus pure- car il ne renferme pratiquement pas de coquillages et autres crinoïdes présents dans le petit granit. De plus il me procure les plus belles sensations car il chante réellement ! Il résonne d'un son cristallin qui se révèle à chaque coup de taille. Et depuis quelques années je m'investis un peu plus dans un questionnement sur la sonorité des pierres.
Je souhaite travailler la pierre non pas comme un matériau mais comme une matière, à savoir que je ne l'utilise pas pour exprimer une forme que j'aurais conçue auparavant, mais je sculpte la pierre avec respect, en tenant compte de son identité propre. Par sa nature, sa spécificité, chaque type de pierre induit une approche différenciée : impossible donc d'aborder le schiste de la même façon que le petit granit.
Je me fournis directement en carrière et je pense sérieusement que notre intervention de sculpteur apporte aux personnes qui y travaillent une autre vision de ce produit qu'ils extraient du sol et dont ils ne connaissent généralement que les formes traditionnelles d'utilisation. Nous leur en faisons quelques fois découvrir des aspects insoupçonnés.
Sculpter, c'est donner à sentir. Moins pour générer de la forme que pour explorer les origines du possible. Moins pour créer du sens que pour percevoir par les sens.
Laisser son souffle à la matière, laisser son souffle en la matière. »
Mai 2003.Texte pour le catalogue ARTour, 2003
Seneffe, cour d’honneur du château
Une cour, vaste espace pavé, très calme.
L’ampleur du lieu incite à privilégier une réflexion sur l’horizontalité et le travail au sol.
Un rythme est inscrit : un jeu de rigoles et d’avaloirs divise sa surface en rectangles.
Très vite ce tracé s’est imposé comme une des composantes du projet, déterminant le positionnement de l’intervention.
Réaliser une série de carrés composés de moellons de petit granit posés sur les pavés de porphyre, simplement.
Tel un jardin de pierres, minéral sur minéral … et le reste est dedans.
Modulations, vibrances, luisances, scintillements… comme autant d’invitations au percevoir.
Développement du même / sérialité / variations / différences et répétitions
Ici, encore une fois, la possibilité d’approfondir ces constantes de mon travail.
La pierre, primarité et minimalisme, mystères de la visualité.
Mars 2004. Texte sur l’œuvre d’Arno Falcata, pour le catalogue Sculpture construite belge, La Louvière
Pour Arno
Une forme
Fascination pour les structures primaires
Le carré comme matrice inspiratrice pour arriver au dépouillement.
Un support
Attirance pour les matières originelles
Le schiste ardoisier comme surface réceptacle de méditation
Un tracé pour le sens
Partition sans notes et pourtant musicale
L’inscription de traits parallèles comme rythme générateur.
La géométrie certes, mais non pour elle même.
Bien plutôt comme contrainte salvatrice
comme véhicule pour parvenir à l’essentiel
comme ascèse libératoire.
Se dégager du superflu pour atteindre à la pureté
La répétition du geste pour amener au jubilatoire
L’œuvre pour réinstaurer l’émotion première.
Septembre 2006. In Marc Crunelle - Pierre Loze : l’Atelier Moeschal » un recueil de témoignages, éditions Scripta (Fr), avril 2007. pg 62-68
Pour Jacques Moeschal - Souvenir d’un maître
Après des études et une licence en histoire de l’art, je me suis inscrite à l’Académie Royale des Beaux-arts chez le professeur Jacques Moeschal qui dirigeait le seul atelier de sculpture monumentale – abstraite - de Bruxelles.
Notre rencontre fut étrange mais importante pour moi et déterminante pour mon travail de recherche.
J’ai trouvé en cet homme plus qu’un professeur, je peux dire un maître.
Il parlait peu à l’atelier, mais les quelques paroles qu’il m’ait adressées résonnent encore en moi, 30 ans après, et m’aident souvent dans les moments de réflexion et de doute.
Il faut savoir s’arrêter à temps, avant de faire du décoratif
Il ne faut garder que les lignes fortes, les lignes structurantes
Aller à l’essentiel…
Simplicité, rigueur, sobriété…
Respect des matériaux, ne pas faire en pierre ce que l’on peut faire en bois ou en métal…
Prendre le temps qu’il faut, ne pas craindre la lenteur…
Il ne faut pas jouer à l’artiste, mais travailler, chercher continuellement, œuvrer…
Mais aussi il attirait notre attention sur les notions d’espace, d’environnement de l’œuvre, des lois de la nature, d’équilibre et d’harmonie… d’être attentifs aux nouvelles technologies et nouveaux matériaux, pour être de son époque, …mais je n’ai pas noté ses paroles et aujourd’hui je n’oserais lui en attribuer. D’autres conseils me reviennent encore quotidiennement en mémoire comme par exemple, quand le soir il nous demandait de ne jamais quitter l’atelier sans avoir soigneusement rangé les outils et nettoyé notre espace de travail…
Rencontre étrange, car il pouvait être taciturne, quand une question trop directe lui était posée que ce soit concernant sa propre œuvre ou à propos de notre travail personnel. J’ai mis longtemps à accepter ses silences.
Il se méfiait des historiens / intellectuels ; de même il n’aimait pas fréquenter le milieu de l’art. Et il est à remarquer que la plupart de ses étudiants ont suivi son exemple, rares sont ceux qui exposent dans des galeries…
Il prenait plaisir à se retrouver parmi ses étudiants du cours du soir, issus de toutes formations mais passionnés, ainsi que les quelques étudiants d’architecture qui fréquentaient son atelier de sculpture pour prolonger leurs recherches sur le volume et la matière.
Il apportait des livres et nous présentait le travail d’artistes. Il m’a ainsi permis de découvrir l’architecte de Luis Barragan ou le sculpteur Karl Prantl - qui avait organisé, en 1959, le premier symposium des Sculpteurs européens à St Margarethen en Autriche qui réunissait 11 sculpteurs de 8 nationalités différentes où Jacques Moeschal avait taillé durant trois mois une grande sculpture en calcaire, qui fut ensuite placée aux abords d’une autoroute du Burgenland. Et quand, début des années 90, j’ai rencontré Karl Prantl en son atelier et visité le site des symposiums de St Margarethen, il parlait encore avec beaucoup de chaleur de son ami Jacques Moeschal.
Nous nous réunissions presque tous les soirs, à la clôture de l’atelier, à « La Fleur en Papier Doré ».
Là, pendant des heures, il était intarissable, il se plaisait à raconter les différentes étapes de l’élaboration de ses œuvres monumentales, de la conception à la concrétisation. Du projet de monument au Prisonnier Politique de 1951, de la Flèche du génie civile, du monument du désert de Neguev, de son Disque solaire pour la « route de l’amitié » à Mexico et sa rencontre avec Mathias Goeritz…
Il affectionnait particulièrement les contacts avec les ouvriers ou artisans qui participaient à la réalisation de ses œuvres, vantant les mérites du travail bien fait, l’ingéniosité et l’efficacité de ces gens simples et sans prétention.
Mais aussi je me souviens des nombreuses soirées passées chez lui ou chez l’un ou l’autre de ses étudiants, où conviviallement nous buvions un verre et où il aimait danser…
Et des années après sa retraite, qu’il fut contraint de prendre malgré son désir de continuer à enseigner, il suscitait encore des rencontres avec ses anciens étudiants lors de dîners pris en commun.
Après quelques mois passés dans son atelier - et au vu de mes premières recherches en terre et en plâtre, matériaux qu’il affectionnait beaucoup et qu’il estimait indispensables pour aborder la troisième dimension - il me conseilla, ce dont je lui serai à jamais reconnaissante, de me confronter à la pierre. Il me prêta quelques outils, et comme, cette année là, personne dans l’atelier ne travaillait cette matière, il fit appel à un assistant du cours du jour qui vint m’enseigner les premiers rudiments de la taille et du ponçage.
Ce fut une découverte, le début d’une passion. La pierre est une matière qui me nourrit et continue à m’émerveiller. Et si j’ai voulu, pour compléter mon apprentissage à l’académie, approcher d’autres matières comme le bois, le métal, les matières synthétiques… aucune ne m’a apporté tant de richesses de contact, de dialogue et de plaisir du « faire » que la pierre.
Jacques Moeschal m’a indiqué le chemin, aidé à structurer ma démarche et fait découvrir une matière qui répondait à mes aspirations, qu’attendre de plus d’un maître ?
2007. Questionnaire complété le 27 nov. à Voroux-Goreux. in Visite d’Atelier - Atelierbesuche, vol 4, Mediart Luxembourg 2008.
Quelques questions à l’artiste
Selon vous, quel est le rôle de l’artiste dans notre société actuelle ?
Prolonger le questionnement, infiniment revivifier l’émergence du sens, re-dynamiser les propositions, donner en partage les intuitions plastiques, musicales, poétiques, philosophiques, …
Susciter des émotions, enrichir les quotidiens. Renouveler le percevoir, inviter à la méditation …
Suivez-vous un « credo » artistique ?
…, simplicité, sobriété, sensation, sensualité, sincérité, sérialité, silences, …
Selon vous, que signifie le concept « contemporain » en matière d’art ?
L’aujourd’hui d’hier et le hier de demain.
Selon vous, que signifie la notion de liberté en matière d’art ?
Liberté du choix esthétique, des médiums et liberté du chemin, selon sa nécessité, ses espérances ou son dessein.
Et donc, pour ma part, oeuvrer seule en tentant atteindre à l’essentiel, à l’atemporel, plutôt que de m’impliquer activement dans la mouvance - tentant de créer à travers modes et marchés - en quête de reconnaissance, sinon de gloire.
L’art a-t-il ses secrets ?
L’art recèle des mystères, pas des secrets.
Souhaitez-vous faire passer un message personnel ayant trait à la condition humaine, à la vie sociale ou politique dans votre art ?
L’expression artistique qui me traverse se veut dégagée de tout ego, de tout message personnel qu’il soit d’ordre social ou politique.
Pensez-vous que la scène artistique de la Grande Région forme un tout cohérent ?
Pas plus que celle d’un autre découpage géographique transfrontalier, comme Euregio par exemple.
Comment évaluez-vous le développement artistique actuel ?
Eclatement du sens, multiplicité des discours, renouvellement des formulations, foisonnement des propositions, grandeurs ou légèretés, sérieux ou dérisions, tout et n’importe quoi, e t… et parfois le regard se fait vision, émerveillement et jubilation.
Quelques questions personnelles : Quelles sont les qualités que vous attribuez à vous-mêmes ? aux autres ?
Qu’est ce qui vous irrite le plus chez vous ? chez les autres ?
Vers quel élément se porte votre préférence : le ciel ou la terre ? la lumière ou l’obscurité ?
ciel et terre, lumière et obscurité… complémentaires et donc indissociables. Sculpteur, j’arrache la pierre à la terre pour l’offrir à la lumière, les pieds ancrés dans le limon et la tête tournée vers le ciel, contemplant les étoiles.
Création, différence et répétition, rythme et alternance, vie et mort.
Août 2008. Texte pour le catalogue de l’exposition Passeurs de mémoires, fours à chaux de Chercq, Tournai (FaMaWiWi)
Mémoire du Temps.
Quelques pierres porteuses, en elles-mêmes, de la mémoire du monde : 360 millions d’années enfermés au sein de la matière.
Des signes gravés pour générer le sens : par la sculpture, pétrifier la fugacité de l’humain.
Temps de la Mémoire.
Une empreinte pour méditer ensemble, co-exister encore, marquer la présence. Un chant pour pérenniser le chemin. Une trace pour conserver la vivance de l’être.
Une mémoire qui transcende l’ego pour rejoindre le collectif.
Parce que le « je » est multiple, le choix d’aujourd’hui ne sera pas celui de demain… d’où, en cette occurrence, une série de pierres, sept… comme les jours de la semaine.
août 2010. Pierres sonores ou de la musicalité des pierres.
Après une licence en histoire de l’art, je décide d’approfondir le questionnement … par la pratique de la sculpture La sonorité des pierres se révèle à moi dès 1980 – lorsque des musiciens viennent capter les sons dans l’atelier de taille à l’académie des beaux-arts ; débute alors une longue et lente quête …
Et depuis, le chant de la pierre ne cesse de répondre à l’outil… pour enfin vibrer et résonner en réponse aux stimulations de la main !
Ensuite, la découverte de l’enregistrement des sonorités du lithophone vietnamien (daté du 3ème millénaire av JC); puis dix ans plus tard, vers 1990, celle des sculptures sonores d’Elmar Daucher et de son CD de musique de pierres, vont renforcer mon intérêt.
Je cherche alors à intéresser des musiciens aux potentialités sonores des pierres.
Et c’est à partir de ma rencontre avec Tony Di Napoli, en 2001, que cette recherche va s’accélérer …
Portés par une même passion, nous échangeons nos informations ; une complicité, une complémentarité se crée. Lui plus musicien (il crée des lithophones sur lesquels il joue en concerts), moi plus sculpteur et historienne…
Tony accepte enfin de partager ses connaissances (il a appris à accorder les pierres) et ensemble, nous proposons un stage « Sculpture et pierres sonores », dans le cadre de l’Académie Internationale d’Eté de Wallonie à Libramont qui, depuis 3 ans, suscite un intérêt grandissant. (www.akdt.be)
Chaque pierre, selon ses spécificités géologiques, possède des qualités de résonance différentes ; toutes ne sonnent pas : certaines conduisent bien le son, d’autres l’éteignent, alors seul est perceptible le choc de la percussion.
Nous pouvons donc choisir la pierre en fonction du timbre recherché et nous laisser guider par la matière pour réaliser des instruments de musique « sculpturaux », reflets de nos recherches esthétiques.
Les sculptures / pierres sonores peuvent être jouées selon différentes techniques. Suivant leur forme et les sonorités que l’on veut obtenir, elles seront tantôt frappées avec les doigts ou le plat de la main, ou encore à l’aide de petits maillets ou de mailloches ; elles seront tantôt percutées entre elles ou encore frottées - avec une pierre, du sable ou les mains mouillées - pour faire naître les vibrations sonores. Le son qui en résulte varie selon la technique employée : il sera tantôt léger et aérien, cristallin ou métallique, sonnant comme des cloches d’airain ; ou encore il sera sourd et terrien, long, mélodique ou plaintif, comme émergeant des profondeurs de la matière - tel des voix remontant des antres de la terre, enveloppant et tournoyant dans l’espace, pénétrant votre masse corporelle, à la limite de la saturation ; mais aussi, il peut être sec et saccadé – tantôt grêle tantôt orage, … Mais toujours il sera surprenant et tellement originel !
La pierre a, dès le paléolithique supérieur, interpellé les hommes par ses capacités à produire des sonorités particulières. Nos ancêtres magdaléniens les utilisaient dans les grottes en « jouant » sur les stalactites, stalagmites ou les draperies de calcite ; des traces de percussion en témoignent.
Et, plus étonnant encore, nous trouvons - largement répandu sur tous les continents que ce soit en Asie, Afrique, Amérique, Océanie et Europe, là où la pierre résonne - outre l’usage des pierres sonnantes (blocs naturels utilisés comme gongs ou tocsins), celui de pierres sonores « sculptées » ; et ce depuis l’aube des civilisations et qui sont encore jouées de nos jours en quelques occasions.
Au 19ème siècle un engouement particulier pour le « rock harmonicon » a enflammé l’Angleterre, de nombreux concerts furent donnés et des tournées mondiales organisées.
Puis plus récemment, dans les années 1970, en Allemagne le sculpteur Elmar Daucher a dépassé la réalisation d’un instrument de musique lithique pour créer de véritables sculptures sonores…
Je voudrais encore citer d’autres artistes sculpteurs qui ont travaillé dans ce sens : Arthur Schneiter (Suisse) qui collabore avec des compositeurs ou improvise sur ses sculptures sonores, Amalia Del Ponte (Italie), Pinuccio Sciola (Sardaigne),…. I
( photo de l’ensemble des cinq pierres sonores d’Arthur Schneiter)
Je vous invite à visiter les sites : www.arthurschneiter.ch ou (http://www.ardennesmagazine.be/reportages/region_e/Belgique/0709-liege-p...) pour découvrir les vidéos et de nombreuses photos de ses sculptures sonores lors de l’exposition au Mamac de Liège ainsi que quelques textes d’auteurs, qui ont avec beaucoup de gentillesse fait part de leurs impressions.
(août 2012-2013) Intégrations sculpturales Cheminements de pierres à la Haute Wegge, Waremme - calcaire de Vinalmont -.
(Extrait du dossier présenté, avec le Home Waremmien, au concours organisé par la SWL et la Commission des arts de Wallonie pour la réalisation d’Intégrations artistiques dans les logements publics en Wallonie - 2012)
Dans ma lettre de motivation, j’écrivais :
Concevoir une œuvre d’art public, c’est toujours dépasser la réflexion de l’artiste solitaire dans son atelier, c’est s'inscrire dans l'exigence de l'autre et s'enrichir des contraintes.
Elaborer - en collaboration avec de nouveaux partenaires - une intégration artistique dans le cadre de logements sociaux, c’est se confronter à une réalité inhabituelle et la considérer comme un stimulant à la création.
Un tel objectif est déjà atteint. Les nombreux contacts avec les habitants, qui nous ont communiqué leurs souhaits et parfois aussi leurs craintes, les diverses propositions : dessins et maquettes réalisées par les membres des associations partenaires : adultes et enfants, ainsi que toutes les démarches que nous avons entreprises avec la référente sociale du Home Waremmien ont démontré qu’une telle collaboration était possible.
Une oeuvre qui cherche à redéfinir ce qu'est un espace de convivialité.
Une installation, en extérieur, de grandes pierres, peut tout à fait coïncider avec un tel projet, pour créer, dans un espace public, un lieu de rencontre et de partage.
Convaincue que l'art intégré au quotidien est à tout le moins un enrichissement sinon une nécessité
On pourrait envisager une série de grosses pierres, choisies, sélectionnées en carrière, et partiellement taillées, qui seront assemblées en fonction des contraintes de l’espace disponible. Jalonnant un sentier, tantôt bancs, invitant au repos ou à la rencontre, tantôt montagnes à escalader pour les plus jeunes et les plus intrépides.
C’est ce qui a été énoncé - comme base de réflexion - aux partenaires et très bien intégré dans les diverses recherches qui ont été ensuite réalisées.
Mon rôle d’artiste consiste alors à condenser, décanter et unifier les différentes propositions pour réaliser une installation qui satisfaisant le plus grand nombre - donne une image cohérente à l’ensemble.
L’intégration d’une œuvre en pierre, dans un tel lieu, ne peut que magnifier la perception que nous en aurons. La sobriété et le côté naturel de la matière (provenant d’une carrière distante d’une vingtaine de km seulement) ne peut qu’en accentuer la pondération, et offrir une pérennité assurée.
…
Nous nous limiterons alors aux deux lieux :
Lieu 1, rue Walter Lucas, ouvert vers le sud
Une percée de la rue, vers la pelouse centrale, entre deux duplex de logements, l’un ancien, l’autre toujours en construction, offre un espace intéressant pour une première installation de pierres de formats divers, destinée principalement aux enfants et aux parents et grands-parents.
Lieu 2 à l’angle de la rue Walter Lucas, vers le Nord et de la rue haute Wegge,
Une pelouse en pente douce, bordée de plantation d’arbres offre une zone qui dégage un calme et une sérénité accueillante. Lieu donc de partage et de rencontre, de repos et de méditation, table de jeu de société…
Quelques pierres plates invitant au repos seront disposées en ces lieux, depuis le saule en haut de la pente, qui prodiguera son ombre bénéfique aux habitants curieux de s’asseoir ou s’allonger sur ces pierres, jusqu’au demi-cercle herbeux un peu plus bas. …
Une telle œuvre renouvelle la perception du lieu, favorise l’échange, enrichi les quotidiens…
Espérer interpeller les habitants ou les passants de manière telle qu'ils ne se contentent plus de simplement regarder "des pierres dans un certain ordre agencées", mais qu'ils retrouvent cette salvatrice ivresse qu'est le « voir » et le « toucher », et même, quelques fois, le « sentir », qu'ils renaissent à cet ineffable désir de vivre que l'oeuvre se donne pour ambition de réactiver.
Se mesurer physiquement à la puissance du minéral, ressaisir la grandeur du monde, ressentir la force dégagée par les masses, se réapproprier l'émotion engendrée par cette matière originelle; entrer en communion avec le côté "sacré", intemporel de la création; réinvestir les intimités du réel.
Si j'arrive à partager cette émotion avec quelques-uns d'entre eux, à réactiver des sensations, des sentiments; à ouvrir des questionnements (sur l'origine, le pourquoi de l'art,...), alors le travail du sculpteur aura sa raison d'exister.
Entretien Florence Fréson - Marcel Otte in Société libre d’Émulation – Liège, OPUS 2016 / Beaux-Arts et sciences, Confluence - Les dialogues sciences-arts de L’Émulation., pg40-47
Faisant suite à l’exposition Voir, entendre la pierre présentée en mai 2016 à la Maison Renaissance de l’Émulation, ainsi qu’à la conférence du 30 avril 2016, à la Salle académique, de Pierre Noiret (Ulg) à propos des instruments de musique de la Préhistoire, Florence Fréson a rencontré, le 22 août, Marcel Otte pour s’entretenir avec lui de musique aux temps lointains …. Et de tant d’autres choses (Anne Françoise Lemaire).
Une musique Originelle Florence Fréson – Marcel Otte
Florence Fréson : Bonjour Marcel, tous deux, nous sommes passionnés par les pierres ; nous vivons, pensons avec les pierres : vous les scrutant, les manipulant pour mieux les étudier, décryptant leurs surfaces pour qu’elles vous livrent les traces d’une tradition passée ; moi, les observant, entamant un dialogue pour mieux les sculpter et, interpellée par leurs potentialités sonores, les écoutant et les retravaillant pour révéler au mieux leurs sons originels, leurs chants exceptionnels…
Tous deux, aussi, amoureux des arts et de la musique, nous voilà réunis pour évoquer ces pierres sonores qui ont aussi fascinés, et -j’ose l’espérer- enchantés, les premiers hommes, nos lointains ancêtres…
Dans un premier temps, j’avais élaboré une série de questions sur les instruments de musique préhistoriques, mais je pense que vous êtes plus intéressé d’aborder la question par un autre biais que celui des traces matérielles découvertes, étudiées, publiées... alors, rêvons ensemble à cette magnifique richesse sonore offerte par la pierre, et qui répond depuis les premiers temps à nos sensibilités humaines, faisant vibrer nos corps et nos âmes...
(…)
Marcel Otte : Chère Florence, vous parliez de la nature de l’art tout-à-l ’heure, pour moi ce n’est pas si compliqué : mon grand frère Christian était un immense artiste et toute ma famille a connu les arts sous leurs différentes formes, grâce à notre « Mamy » qui en était l’inspiratrice totale, sauf moi : je suis le petit mouton noir, mais j’ai toujours été baigné dans cette atmosphère et m’en suis retrouvé aux contacts des arts anciens, très anciens…Il n’existe pas d’humanité dépourvue d’art, et l’anthropologue doit y être sensible. L’art est une des composantes de nature humaine : il y joue un rôle si puissant qu’il se trouve souvent appréhendé, disons par les voies habituelles de l’archéologie ; ce n’est pas mon cas…
La définition de l’activité artistique est très simple : il s’agit de tout ce qui procure une émotion, par opposition à ce qui procurerait un raisonnement. Cette émotion, procède de diverses sources, de la forme de cette chaise, à la texture de son bois, d’un chant d’oiseau à une sonate ; cela peut-être n’importe quelle composante universelle pour autant qu’il s’y produise une émotion ressentie. Or, on a souvent suspecté l’art parce qu’il aurait été créateur de sensation, c’est-à-dire quelque chose d’incontrôlable, d’irraisonnable, d’irrationnel. Cette activité effraie, et ainsi, « les âmes grises », comme je les appelle, ont tendance à le marginaliser du reste des activités humaines nobles, par exemple en le traitant « d’inutile ». Mais tout ce qui est source d’émotion est à la fois omnipuissant, omniprésent, et de toute éternité. Et cela fait peur, c’est un peu comme l’érotisme, à titre d’exemple, qui fait partie de l’esthétique également. Cela effraie, dans toutes les sociétés traditionnelles, on cherche à réduire l’orgasme, par les excisions, par les incisions, et parce que l’état qu’il provoque n’est pas réductible à la raison, bien qu’indispensable à la survie de l’espèce. Tout ce qui est plus fort que la simple nature, que la seule raison, que la conscience rationnelle, se trouve considéré comme sujet de désordre. De là, les exterminations des sorcières, les destructions des églises, et bris rituels des nez antiques.
Je ne pratique aucune religion spécifique, mais je vois bien qu’elles ont souvent produit du sublime. Or ce sont ces beautés-là - parce qu’elles sont sacrées, au-dessus de notre propre condition qu’il « faut » détruire en priorité, car elles apparaissent comme beaucoup trop dangereuses pour ceux qui ne veulent pas y croire, un pouvoir obscure les domine ! L’art c’est cela : un défi à la nature, nous-mêmes inclus ! Une poésie de Baudelaire associe deux mots, et comment cette simple opération géniale a-t-elle pu se réaliser ? Les aurait-il lâchés comme cela, facilement, et par accident ? En fait, il les a beaucoup cherchés, rien que deux mots, deux vers, il les a travaillés en les changeant et en les recommençant : les a traités comme une sculpture. Et pourtant, ils sont géniaux, dès qu’ils ont été entendus, on ne peut plus s’en passer. Cela rend la vie plus belle, pour tout le monde. Même pour un tortionnaire, qui, le soir, joue du Mozart au piano. C’est dire à quel point la musique lui est indispensable, comme à chacun malgré tout ! Le chant des oiseaux, les chatoiements des toisons fauves nous avaient largement précédé : seule notre conscience leur impose une signification fonctionnelle, encore reste-elle illusoire, elle aussi, elle ne sert qu’à nous rassurer…
FF : Et la musique en Préhistoire…ou la préhistoire de la musique ?
Au début, … remontons au Paléolithique… nos ancêtres sont à l’écoute des sons de la nature qui les renseignent sur l’environnement : la pluie, le vent, le bruit de l’eau, les animaux et leurs déplacements, leurs cris, leurs chants, … et puis la voix humaine, le bruit d’activités avec la répétition de certains gestes comme la taille de la pierre, qui induit déjà un rythme , ensuite, sans doute des mélopées et puis des chants se génèrent, des piétinements puis la danse… ? des flûtes et des sonnailles, … On a découvert toute une série d’instruments, depuis cette flûte datée de 60.000 ans ; c’est tout de même fabuleux…
Alors la musique est née, et vous dites que « la musique a contribué à constituer la pensée humaine »
M.O. : Selon moi, il n’existe pas de « préhistoire de la musique » : elle existe de tout temps. Pensez aux chants, aux rythmes, aux danses, tout comme les animaux, le charme attire et trouble…Toutefois, l’existence d’instruments, nombreux et variés, ne laissent aucun doute à ces « âmes grises « : il leur faut des preuves, matérielles donc superflues…. Allez- vous penser qu’un air sifflé n’est pas musical ? La mélodie est au fondement de toute humanité, on la dit « consubstantielle », comme l’air que l’on respire…Il est vain d’en chercher l’«origine », mais il est fondamental d’en connaitre la genèse, l’évolution : cette histoire-là échappe à chacun des compositeurs, il s’agit d’une construction à postériori, faite par nous seuls.
Mais si on considère l’humanité dans son ensemble comme je tente de le faire, elle est exactement équivalente à celle d’aujourd’hui, mais elle pratique d’autres modes de productions sonores. Il n’y a aucune raison qu’il n’y ait pas de musique. La musique existe dans toutes les civilisations, dans toutes les traditions même les plus anciennes. La musique est fondamentale à l’humanité. Des chants de gorges, des battements sur les cuisses, les chants vocaux en cavernes n’ont laissé aucune trace. D’autre part, je me suis beaucoup baladé un peu partout dans le monde, l’immense majorité des musiques ne laisse aucune trace organologique. On souffle dans une feuille dans l’Himalaya pour renvoyer des mélodies codées d’une vallée à l’autre.
FF : ou le chant…
M O : Ou le chant, la danse, les rythmes martelés, et même lorsqu’il s’agit d’instruments, comme en bois par exemple, ils ne laissent évidemment aucune trace. L’immense majorité des instruments de musique, aujourd’hui encore, sont faits de matières végétales, dans les civilisations traditionnelles ou actuelles. Ce n’est guère qu’en Occident, et encore, un clavecin, c’est quand même en bois, pour l’essentiel. En pierre ou en ossements, ces instruments pourraient avoir laissé des traces fossiles que l’archéologie aurait pu saisir. Il faut bien voir ce que l’on entend chez nous avec le Paléolithique Supérieur : l’Homme Moderne, c’était des civilisations qui utilisaient l’os, les matières animales sous toutes leurs formes : pour les outils, pour les armes, par exemple. Fatalement, quand ils fabriquaient un instrument de musique, c’était aussi en matière osseuse, cela se conserve infiniment mieux que les matières végétales. Nous sommes abusés par cette illusion selon laquelle les matières osseuses, et elles seules, correspondraient à l’apparition des instruments de musique, au Paléolithique Supérieur avec l’Homme Moderne. Nous avons tendance à y insister surtout, parce que l’Homme Moderne c’est nous ! C’est une manière évidemment de se placer hiérarchiquement au sommet d’une évolution. Or la flûte à laquelle vous faites allusion, datée de 60.000 ans, est bien antérieure à l’Homme Moderne européen d’au moins 20.000 ans. Et là, nous sommes bien dans un contexte Néandertalien. Il se fait que, si elle a été conservée, c’est certainement par le plus grand des hasards. Car il faut voir la grotte, située très haut en altitude, et l’intérieur est comblé par de nombreux restes d’oursons, c’était évidemment une caverne où les ours se réfugiaient pendant l’hibernation, venaient y mourir souvent, y mettre bas, et des oursons parfois y mouraient. L’intérêt des oursons, pour les hommes préhistoriques, outre qu’ils ne sont pas très dangereux à abattre le cas échéant, c’est que leurs restes sont encore creux, ils ne sont pas encore à maturité, ne contiennent pas de matière osseuse compacte, on peut en faire facilement des tubes, pour toutes sortes de choses, mais aussi et surtout pour les flûtes et les sifflets. Un Néandertalien un peu fainéant n’allait pas chercher une flûte comme tous ses copains dans un bois au bas de la grotte, y trouver le bon bois puis le travailler. Bien plus simplement, il se servait parmi les milliers d’ossements d’ours et d’oursons qui trainaient dans la grotte. Il trouve l’ossement approprié, découpe les deux extrémités, le perfore, et voilà sa flûte est prête ! Ce n’est qu’une anecdote, mais par rapport aux milliers d’autres flûtes qui ont pu être fabriquées comme partout sur la terre, c’est-à-dire en matière végétale, pour une fois, la trace « organologique » nous est parvenue. Tout un plan instrumental peut désormais convaincre certains ; et encore on discute beaucoup : quand on ne veut pas croire, on ne veut pas voir ! On prétend que c’est une hyène, par exemple, qui aurait fabriqué ces cinq trous alignés… Essentiellement, une gymnastique d’assouplissement intellectuel doit être élaborée afin d’imaginer une civilisation aussi riche et aussi ancienne que celle des Néandertaliens dont la durée d’existence s’étend à des centaines de millénaires. Cette immense durée, à elle seule, implique l’existence d’activités musicales sous diverses formes, sans lesquelles ils n’auraient pas survécu, ils n’auraient pas été humains. Or ils ont tout de même pratiqué des techniques les plus élaborées de toute l’histoire humaine, ils ont enseveli leurs défunts, assortis des rituels assez complexes et de décorations corporelles : c’était une humanité tout-à-fait développée. Une large partie d’entre eux a disparu sous le choc des migrants, ce n’était pas nécessairement une guerre, mais le fait que les nouveaux arrivants possédaient un rythme démographique beaucoup plus rapide, a fait que les premiers, dans le « cul de sac » qu’est l’Europe, ont fini par disparaître. Cela peut se jouer en quelques générations, or notre échelle de temps, là, se joue sur plusieurs milliers d’années au plus précis durant lesquels il y a eu de très nombreuses générations. On peut observer des inter-fécondations, donc des métis retrouvés quelques fois. Mais, il est nécessaire que la nouvelle population dispose d’un taux de reproduction démographique beaucoup plus important que les Néandertaliens : s’il arrive des migrants, c’est parce que leur démographie était déjà trop importante là, d’où ils venaient. C’est pour cette raison qu’ils s’étendent. Exactement comme les Européens vont coloniser le Nouveau Monde parce qu’il y a trop de populations en métropole. À partir de là, ils vont – même s’ils ne les exterminaient pas nécessairement - faire disparaître progressivement les Indiens. Pour les Néandertaliens, on parle en milliers d’années, et là aux Amériques, on va parler de quelques siècles. Ce processus est très rapide : très peu d’acculturation, une idéologie beaucoup plus puissante, une pensée européenne conquérante, et les armes et toute la technologie apportées, exactement comme les Hommes Modernes l’avaient fait, de telle sorte que autant les Néandertaliens que les Amérindiens ont changé d’attitude, ce que l’on appelle leur métaphysique, leur manière de voir la vie a été bouleversée parce que ceux qui arrivaient, et semblaient « gagner », manifestaient une conception supérieure de l’existence. Dans ce cas-là elle était chrétienne, d’autres manifestations pour les Hommes Modernes, comme à Chauvet, par exemple. Dans cette conception métaphysique consensuelle, adapter la leur semblait garantir une partie gagnante. Poussée par les autochtones, cette conception l’emporta à terme, aujourd’hui inclus, sous nos yeux : les Inuits ont tout abandonné de leurs mœurs, fascinés par les nouvelles formes de « vérités » occidentales. Peut-être pas jusqu’à l’abandon complet, mais jusqu’à sa mise en cause. Et mettre en cause sa métaphysique fondamentale agit telle une maladie incurable et fatale. Si on ne croit plus en rien, alors on ne croit plus à la valeur de la reproduction, on ne croit plus aux valeurs traditionnelles qui donnent le goût à son propre destin.
FF : Pensez-vous qu’ils ont dès lors arrêté de procréer…
M.O. : Effectivement, la fonction existentielle s’était lézardée ; le futur incarné par la jeunesse avait perdu sa signification ontologique, tout devenait absurde, aléatoire, contestable. Ce « début de fin » correspond très précisément à notre état d’esprit occidental actuel, dépourvu d’une valeur consensuelle, idéologique et supérieure aux conditions occupées par chacun d’entre nous. Oui, perdre la foi (en toute valeur) conduit à l’absurde, au nihilisme et à l’autodestruction, sans la moindre échappatoire. Voyagez en Australie par exemple : ce désespoir vous saute à la gorge, sans ses mille facettes.
Il faut de l’espoir pour faire des enfants, et surtout pouvoir imaginer que le monde dans lequel nous voulons vivre sera le même que celui dans lequel nous avons vécu et dans lequel notre métaphysique justifiait l’existence. Si ces règles fondamentales sont remises en cause, il n’existe plus rien.
FF. : ou savoir s’adapter, comme d‘autres populations ont su le faire devant des envahisseurs.
MO : Oui, c’est ce que l’on appelle l’acculturation, mais très traumatisante, pour de multiples raisons, on ne change pas de métaphysique comme cela, on voit les chrétiens sous Rome se laisser brûler vivants ou manger par les fauves plutôt que remettre leur foi en question. La pire des choses c’est de combattre sa propre foi : à chaque pas, la mort nous attend en cas de dérive, avec elle la désintégration de toute notre tradition, générations futures incluses...
La foi guide, y compris dans les codes sociaux, les institutions, les coutumes. Loin d’agir tels des pantins mécaniques, nous sommes déterminés par des modes d’abstraction aux sources de la force vitale : notre conscience se trouve inféodée par des lois spirituelles, non par des règles mécaniques secondaires. Et lorsque la foi s’effondre, nous sommes complétement déconcertés. Tout ce qu’on nous avait appris jusque-là devient « faux » tout à coup : les anciens communistes de l’Europe orientale vous l’apprendront des sanglots à la gorge : 70 ans (trois générations !) furent dictés sur le mode du mensonge, encore très relatif : notre « modèle » parait en effet si éphémère également…
Les Néandertaliens savaient qu’ils disparaissaient dans leurs modes de vie, dans leurs valeurs, et comme population, ils n’adhéraient pas à l’autre forme de croyances et ils savaient que la leur était perdue et ils savaient très bien que s’ils cherchaient à s’adapter, ils n’auraient jamais pu être comme les autres. Voire, ils auraient pu peut-être en être exclus ! Ce qui eut été encore pire.
FF. : J’aurais voulu encore vous entendre au sujet de l’opéra. Dans le beau petit texte que vous m’aviez envoyé, au sujet de la flûte « Dijve Babe et le sens musical universel », vous terminiez en disant : « Mais nous savons désormais qu’une musique sublime, maîtrisée, enseignée, produite aux cérémonies les accompagnait, tout spécialement dans cette vaste grotte sonore, avec les danses et les chants : l’opéra était né ! ».
M O : Il s’agit aussi du lieu : cette grotte est immense, les sons y résonnent profondément, ils agissent comme dans une architecture naturelle, une cathédrale paléolithique. Ces exemples sont d’ailleurs nombreux en préhistoire, ces espaces souterrains grandioses sont encore utilisés actuellement pour les concerts et les musiques religieuses.
FF. : Mais là c’était Néandertal. Après, avec l’Homme moderne, et pour que l’opéra soit plus complet, il y a ce rapport avec les peintures pariétales. Je sais que certains préhistoriens doutent ou nient même cette relation sonorité des grottes / art pariétal, au contraire de Michel Dauvois qui a réalisé des recherches sur le patrimoine sonore paléolithique en grotte et particulièrement des analyses acoustiques tout -à-fait intéressantes dans plusieurs grottes ornées en France. Qu’en pensez-vous ?
M O : A mes yeux, il ne fait aucun doute que l’opéra ait existé car d’immenses grottes sonores portent d’évidentes traces d’activités musicales, certaines sont encore utilisées pour les concerts y compris avec des instruments paléolithiques (HohleFels en Souabe).
Une relation organique s’impose à l’évidence, entre les situations à résonance raffinée et les aires décorées, les accompagnaient également comme les traces de piétinements l’attestent. Danses, chants, mythes illustrés, résonance ont fonctionné ensemble, il ne fait aucun doute là-dessus. Toutefois, comme les grottes et leurs décors présentent une infinie variété, chaque cas exige une analyse appropriée : toutes les mythologies et tous les rituels, structurellement analogues, ne sont pas systématiquement contenus dans chaque grotte, un peu sous le modèle de nos églises dédicacées distinctement.
FF. : Que la résonnance des galeries réagisse aux sons de la voix n’a pas pu manquer de frapper l’imagination de nos ancêtres : les parois furent marquées de signes là où la résonance s’amorce ou s’amplifie ; il ne s’agit pas d’écho mais de la résonance propre de la grotte par l’amplification du son en intensité et en durée. Dans certains cas, ce sera la résonnance de cavités - ornées, ou faisant face à une représentation - qui sera privilégiée : où quand on se place au fond de la niche, les sons émis, amplifiés naturellement, peuvent faire penser à des rugissements d’animaux… Et encore, autre exemple : dans certaines zones étroites, le son de la voix part et revient transformé, se superpose et provoque des battements qui donnent l’impression de dialoguer avec le lieu comme si « l’esprit de la grotte » répondait…Tout cela m’interpelle au plus haut point : avec le collectif Lithos, nous travaillons beaucoup sur les battements générés par nos lithophones ou encore par la combinaison pierre-voix, alors quand je lis de telles informations, il me tarde d’aller expérimenter notre musique de pierre dans une grotte…
Mais aussi, vous le savez, je suis particulièrement intéressée par les traces de percussions découvertes sur les stalactites ou les draperies de calcite, et les percuteurs qui, parfois, ont été trouvés à proximité.
Michel Dauvois qui a eu cette grande chance de pouvoir les faire résonner – avec retenue, pour ne pas risquer de les briser – constate qu’en faisant varier le point de frappe, il change le timbre et peut donc générer des suites sonores de hauteurs et de durées variées, permettant ainsi de créer des dialogues sonores …
Ces études ont également révélé que ces lithophones naturels sont presque toujours en relation avec une ou plusieurs figures pariétales ; que les lieux de grandes concentrations de peintures sont le plus souvent les salles où l’acoustique est la meilleure, des lieux sonores forts...
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce rapport du son et des représentations, ou encore de cette conjonction son-lieu-figure ? Existe -t-il des études plus poussées encore ?... Vous participez à de nombreux colloques, peut-être que vous entendez des choses qui ne parviendront à mes oreilles que dans dix ou vingt ans …
M O : Il suffit de déambuler au fil d’une grotte décorée pour se convaincre de la relation entre une peinture et l’architecture, la relation entre les cavités, le sens des volumes, et se persuader que les instruments de musique étaient là-bas, utilisés à ce moment-là, étaient très abondants, très répandus, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : on les retrouve avec régularité, percussions incluses. Autant on peut discuter pour les Néandertaliens (pour moi cela ne fait aucun doute), autant pour le Paléolithique Supérieur c’est absolument certain, puisqu’on voit même des draperies stalagmitiques qui résonnent un peu comme vos pierres, très fines, très fragiles et percutées, on voit bien les endroits de percussions, précisément à l’entrée de ces grandes salles - la caisse de résonance c’est la salle - et c’est là que les peintures sont installées. On voit même que certaines draperies sont percutées jusqu’à être cassées. Quel plaisir, on retrouve des morceaux, là, et on est d’autant plus certain qu’ils sont anciens que l’ensemble est concrétionnés. Les stalagmites et les bâtons ont été recouverts d’une calcite blanche et à laquelle il faut plusieurs milliers d’années pour se former. Donc il est certain que la mise en vibration de la calcite, puis de la caverne, a été ancienne et donc contemporaine des peintures. C’est absolument évident !
En plus, l’éclairage était assuré, puisque cela fait partie de l’opéra aussi, ils existent des traces de torches sur les sols où un brandon est tombé, ou surtout sur les parois lorsqu’on les éclairait de près. Il faut savoir aussi que les parois s’animent avec une torche qui tremble - nos lampes électriques ne rendent pas cela - mais dès que la flamme s’anime, elle fait s’animer aussi les figures comme si elles étaient vivantes. Et, à fortiori, lorsque cette torche se déplace, on voit les animaux bouger. Je ne veux pas dire qu’ils se déplacent, mais cela veut dire qu’ils donnent l’impression d’être dans la roche et que c’est la roche qui les exsudent, qui les fait sortir, qui les fait vivre.
Donc il y existe une association entre ces animaux étranges : l’immense architecture de la salle dans l’obscurité et le silence total s’il n’y avait pas les torches, et le son qu’on vient y produire.
On vient de retrouver un bâton de tambour à La Garma en Espagne, on voit très bien qu’il y avait au moins des percussions, puis une flûte à Isturitz dans la grotte, une flûte très bien élaborée, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, ce sont les os longs de cygne qui ont été découpés, perforés, décorés…
Le plus excitant quand même c’est par exemple à Lascaux où les peintures se situent dans un cirque qui vous domine, on voit bien que, là, c’était un lieu de culte collectif ; donc on est pas seul, on ne voit pas les peintures de près, on doit les voir du bas et c’est vraiment exaltant parce que ces peintures-là évoquent un mythe, ce sont des animaux disposés de manière tout-à-fait anomale par rapport à la réalité. On voit une tête de cheval contre une tête de bovidé, puis un petit renne qui passe là derrière, cela ne correspond à rien, c’est évidemment une mythographie - une manière de représenter un mythe - et qui devait être accompagné de chants et de musique. Et puis Chauvet, j’ai cette impression absolument grandiose de salles gigantesques, dans lesquelles les peintures étaient disposées parfois très haut - un peu comme des vitraux de cathédrales qui viendraient éclairer le sanctuaire – ensuite on peut apercevoir les niches à l’intérieur de la grotte, des sortes d’alcôves, - exactement comme les chapelles chrétiennes. Quelques fois un petit animal se trouve isolé là au fond de cette chapelle, et on recule un peu pour voir que tous les animaux tout autour, qui ne sont pas du tout de la même espèce que celui qui est au fond, viennent l’encadrer, certains tournent vers la gauche parce qu’ils sont à sa droite, et inversement de l’autre côté. Donc, l’artiste a voulu jouer sur cette disposition naturelle en plaçant différentes formes d’animaux qui, chaque fois, mettent en valeur la forme spontanée de cette chapelle et surtout la flaque d’eau qui se trouve là, surgissant, et s’écoule à partir de là. Même sans musique, il s’agit de cathédrale gigantesque, avec autant de chapelles autonomes et réparties selon une organisation harmonieuse.
Ce qui me fige, je travaille justement beaucoup là-dessus ces temps-ci, c’est la structure de ces animaux. Cette structure vous saute aux yeux, elle apparait avec évidence dans les défilés, par exemple, qui s’accrochent aux parois de manière très régulière ; il n’y a pas moyen de distinguer la paroi du décor, ils sont intimement intégrés, plus encore dans ces alcôves. On a affaire à une architecture d’église parce que les deux s’intègrent les uns aux autres. Et il faut bien voir que, durant le Paléolithique, nous étions à des centaines de mètres de l’entrée, il n’y avait absolument aucune lumière. Sans lumière dans une grotte, - et cela m’est arrivé - c’est horrible, vous êtes dans une situation où vous n’avez plus aucun repère, c’est à la limite de devenir fou, parce que vous ne savez ni le haut, ni le bas, ni où vous êtes, c’est épouvantable - je ne crois pas qu’ils y soient allés sans rien voir évidemment, mais que la lumière, là, ait été sacrée. Et la lumière, ce n’est pas rien, la lumière, c’est la vie. Et, comme je le disais, cette lumière est parcimonieuse, elle va faire vivre les parois, en s’avançant comme cela, et donc elle va être à la fois le recours à la vie, le sens de la vie, et en même temps donner vie aux mythologies qui sont là, inscrites, qui ont l’air de surgir de la paroi, c’est toujours cette impression dominante.
Un petit détail, important : toutes les peintures pariétales ne sont pas comme sur un mur ici, comme sur un chevalet, ce sont des peintures qui s’adaptent aux accidents rocheux, elles sont toujours en liaison intime avec la roche, avec leur support, comme si elles avaient été conçues ensemble.
Pour celui qui y entre la première fois, ou qui y retourne, il a l’impression que la roche, le sol, le sous-sol, la nature elle-même, vous parlent, s’expriment via ces images comme des chatoiements de couleurs en même temps que des animaux qui, en fait sont associés de manière extrêmement bizarre, issus à mes yeux de récits mythiques dans lesquels ils avaient un sens différent que l’animal que l’on voit dans la nature. Mais, ces animaux, bien souvent, sont accompagnés d’êtres hybrides entre l’homme et l’animal, et qui fait qu’on ne peut plus distinguer si c’est l’un ou si c’est l’autre, un peu comme si – c’est une théorie que j’ai émise - l’animal correspondait à soi-même dans un autre temps. On parle du temps du rêve en Australie par exemple, on parle de rites totémiques chez les Amérindiens, où chaque origine humaine, individuelle celle-là, proviendrait d’une espèce animale. Or, on voit souvent ces ambiguïtés dans les représentations : est-ce vraiment une lionne ou est-ce un homme qui est porteur d’une dépouille de lionne ou bien un bison, alors que le bison est sur deux pattes, donc comme si c’était un être humain. Et, il y a tant de choses étranges comme cela, et je pense que pour quelqu’un qui connaît parfaitement la nature, comme devaient l’être les Préhistoriques, ces anomalies leur sautaient aux yeux et les troublaient profondément. C’est pour cela que je parle de chapelles, de cathédrales - qui convient peut-être mieux, parce qu’il y a une série de chapelles qui se greffent les unes sur les autres, sur une même salle et probablement d’opéra puisqu’on a retrouvé des traces d’instruments de musique aussi.
Dernière chose à ce sujet, certaines fois le sol préhistorique est conservé intact dans certaines grottes, on peut alors y lire les rythmes dansés, en rapport direct avec les images et la musique.
FF. : On a retrouvé des traces de danse…
M O : Oui, on a retrouvé des traces de pas pétrifiés, de jeunes gens qui semblaient danser, à proximité de ces peintures. Voilà, encore un élément : la musique, l’architecture, la peinture, la danse, et cela correspond bien à ce que l’on appelle, en anthropologie, des rituels d’initiation, où il faut prouver son courage à surmonter des épreuves, par exemple le noir, ou l’inconnu, et c’est à ce moment- là que les anciens enseignent l’origine du monde ou le rôle que doit jouer la société dans ce monde. C’est un peu ce que l’opéra fait aussi. En tout cas les opéras édifiants de l’époque classique qui mettent en scène une tragédie. Une tragédie, on l’oublie souvent, c’est le défi entre la vie et la mort. C’est une forme aussi édifiante, moralisatrice.
Bibliographie
- Blacking John, 1980, Le sens musical, édition de Minuit, Paris.
- Ansermet Ernest, sd, Les fondements de la musique dans la conscience humaine, La Braconière, Neuchâtel.
- Otte Marcel, 1994, Sons originels, Préhistoire de la Musique, Liège, Eraul, 61.
- Iégor Reznikoff, Michel Dauvois, « La dimension sonore des grottes ornées ». In Bulletin de la Société préhistorique française, 1988. Tome 85, N.8 pp 238-246
- Michel Dauvois, « Des grottes et des sons. L’Univers acoustique de Cro-Magnon ». In L’Homme, le minéral et la musique. Collection Modal 9, éd F.A.M.D.T., 2000. Pp 10-23
- Michel Dauvois, « Homo musicus palaeolithicus et palaeoacustica » in, Homenaje a Jesus Altuna, MUNIBE (Antropologia-Arkeologia) 57, San Sébastian 2005. pp225-241