Ma démarche est d'abord musicale. Ensuite musicale et plastique,
car je me suis rendu compte qu'en introduisant le corps par rapport au son,
le son par rapport à l'espace dans lequel il est distribué,
je pouvais élargir le territoire sonore."
1975
A propos de " In memoriam collegii "
Notes du 24/11/1975 :
Idéalement il faudrait une source sonore en l'air et une autre par terre de manière à rendre l'effet d'ascension et de descente du son.
Le matériau sonore utilisé accentue le côté rasoir des heures passées à la chapelle du collège. Mais attention, cette oeuvre a des accents très religieux notamment dans les parties des notes pincées. Il y a aussi l'évocation rassurante des paroles latines mystérieuses, on comprenait si peu. Que ce soit par volonté ou par une mémoire défaillante, ce qui reste de mon latin sert à la fois de satire à l'égard du passé et d'écho cynique à l'égard de ma nostalgie de ce passé.
La parodie traduit souvent l'angoisse devant la perte d'une situation, ici d'un passé et témoigne d'un ultime adieu.
Je dépose mes sons
J'écoute
Je me tais
Mais parfois la musique a ses pensées elle aussi... et on est là, comme un instrument, étonné de ce qui nait sous la main.
Sans savoir d'où elle vient et avec des retours irrépressibles on a parfois 1' l'impression d'avoir déjà vécu ces moments où paradoxalement pour la musique le présent, le passé et le futur ne font qu'un.
A propos de « Musique pour initiés ».
Notes du 23/12/1975 :
C'est un morceau qui me stimule l'esprit et le rassure aussi. Je l'ai vécu sobre et rassurant, très existant et très détaché à la fois. C'est un morceau qui est là comme une chose ou une personne est là dans le présent. Comme une personne aussi il a sa psychologie, ses pensées qui se modifient petit à petit avec des retours irrépressibles. Il y a là une structure formelle très claire et une structure informelle très riche.
Notes du 17/01/1976 :
Le début de ce morceau conditionne tout ce qui va suivre.
Je dépose mes sons.
J'écoute.
Je me tais … puis malgré moi ça continue.
La note mi-grave et tenue qui reviendra toujours varie presque imperceptiblement quant à sa longueur comme varie le temps de chacune de nos respirations
Cette longueur va conditionner le second son bref et le silence qui suivent. Ce n'est qu'à l'analyse que je me suis rendu compte que les temps étaient si importants. Je savais bien que cela se raccourcissait puisqu'à l'exécution j'accélérais la cadence mentalement sans commander aux mains. Les mains ont suivi par adaptation non volontaire au mental. J'ai observé par après que le raccourcissement temporel n'était pas aussi progressif que je le pensais mais qu'il était souvent soumis à de faibles allongements avant de se comprimer à nouveau comme si le physique voulait résister au mental.
Encore une fois je me suis dit : l'art change l'homme. Je joue parfois des choses sans savoir d'où elles me viennent. Elles s'imposent à moi et je suis là comme un instrument, étonné de ce qui nait sous la main. A de courts instants j'ai comme l'impression d'être très sûr de ce que je fais, d'avoir vécu déjà ces moments où paradoxalement pour la musique le présent, le passé et le futur ne font qu'un.
A propos de" Other double music ".
Notes du 17/01/1976 :
"Other double music" s'intitule ainsi parce que constitué de deux morceaux distincts il les laisse évoluer parallèlement. Les deux musiques n'en font plus qu'une après quelques auditions.
A propos de "Le monde et moi ".
Notes du 07/08/1977:
J'aurais pu intituler cette pièce "moi et moi", "moi et moi-e" "toi et moi" et leurs complémentaires.
Il y a des périodes où l'on rassemble de la matière, des idées et des émotions sans parvenir à les unir. On a le sentiment de poser les fondations d'une oeuvre sans en connaitre les formes et très curieux on attend. On laisse les sons se reposer.
Mais il arrive parfois qu'un autre être humain ait déjà réuni certains éléments pour son propre miroir et que ces éléments nous conviennent aussi. C'est ce qui m'arriva en écoutant une oeuvre pour tcheng de Karel Goeyvaerts : Voor Tsjeng". La variation sur le thème de Karel Goeyvaerts ressemble ici au choix d'un ready made masquant sans doute la joie d'une découverte avec naïveté et tendresse.
1977
ORATORIO, à écouter de près
Un jour, au bassin de natation, j'avais entendu de magnifiques articulations vocales provenant d'un groupe de handicapés mentaux. On ne pouvait pas dire si c'était un rire ou une manifestation de peur. En tout cas, c'étaient des phonèmes que nous ne pouvons pas produire et qui recèlent une charge émotionnelle puissante.
Puis j'ai enregistré ces voix dans les institutions à Lovenjoul et à Boitsfort.
Pour les parties soli, j'avais gardé les voix telles quelles, très sculpturales. Pour les chœurs, en manipulant les vitesses de déroulement des bandes sonores, j'ai rapproché le son de leurs voix aux nôtres. C'est ainsi qu'est né cet Oratorio.
Quand j'ai fait écouter cette pièce, les handicapés mentaux ont été extrêmement réceptifs.
Ils étaient les uns à côté des autres, l'oreille collée aux grands haut-parleurs, complètement scotchés. C'était comme si, enfin, ils se reconnaissaient.
6 août 1977
Hier soir il m'est arrivé quelque chose de nouveau. J'étais dans mon lit et vers dix heures et demie ou onze heures, je ne sais plus, j'ai du descendre au garage. Et j'ai fait résonner quelques notes. Quelques notes qui me demandaient de résonner. Les sons mats n'avaient pas envie de résonner. Je ne les ai pas fait résonner.
Seulement quelques notes...
sept ou huit, pas plus. Comme ça, quand elles avaient envie ! C'était très curieux.
C'est très différent évidemment d'une symphonie de Beethoven ou d'autres musiques où les gens utilisent les sons. On utilise trop les sons. On viole les sons. On les viole de leur silence.
Une corde aime se taire, et
de temps en temps elle aime s'entendre, se faire entendre.
Il y a des jours où
j'aimerais être un instrument
qu'on ne ferait plus
résonner.
6/8/1977
Tout le long du chemin il y a des clairières seul avec les instruments, on n'a plus besoin de jouer.
1977 SON-OR-ITE (1ère version) et autres, in publication Post Movement Art, PMA édition (B. Oosterlynck) 1980
PUISQU'IL S'AGIT DE MUSIQUE ! BONSOIR.
Je n'ai pas eu d'autre école que l'écoute attentive et amoureuse de Beethoven, Debussy, Bartók, Cage, W.-A. Mozart, J.-S. Bach et quelques autres.
La connaissance du temps, je l'ai acquise par la pratique de l'athlétisme de 12 à 22 ans (courses et javelot).
Au fil des années le lent gage de l'art investiguait n'importe quoi.
Le monde commence là où l'on est le monde.
Il y a les clés de fa, de sol, de do etc.
Il y a aussi les clés (de la clé-nique) qui ouvrent et ferment les mécanismes du hasard et de la sublimation.
Seules celles-ci nous aident à être. A être Dieu.
SON-OR-ITE
Rester dans le mystère du quotidien sonore.
Faire la connaissance précise et intime
des justes relations de timbres, de hauteurs et de silence avec l'intensité et la durée.
Il y a des périodes où l'on rassemble de la matière, des idées et des émotions sans parvenir à les unir. On a le sentiment de poser les fondations d'une œuvre sans en connaître la forme et très curieux on attend.
On laisse les sons se reposer … jusqu'au soir où la naissance ressemble à la mort.
Le fruit n'est mûr qu'un instant, le temps qu'il tombe.
Comme le voile de la vierge.
«Tombe au loin austère linge. »
DEPOSER LES SONS
ECOUTER
SE TAIRE
Parfois la musique a ses pensées elle aussi.
et on est là,
comme un instrument,
étonné de ce qui naît
sous la main.
Sans savoir d'où elle vient et avec des retours irrépressibles on a parfois l'impression d'avoir déjà vécu ces moments où paradoxalement pour la musique le présent, le passé et le futur ne font qu'un.
« Puis l'Echanson prend le luth et joue quelques notes dispersées, de plus en plus dispersées, comme si le silence, en s'épurant, étouffait toute fulgurance de la nuit. Il suffirait d'un geste pour que toute la musique du monde fût réelle, elle-même figurée dans la pensée d'un corps androgyne, déchiré par sa propre grâce. » Abdelkébir Khatibi, « Le livre du sang» - Gallimard, '79
PENETRER LE MATERIAU SONORE
SENTIR LA RELATION ESPACE - TEMPS
DECOUVRIR LA STRUCTURE
DEPASSER L'ECHO
ETRE
(J'AIMERAIS) ETRE UN INSTRUMENT
QU'ON NE FAIT PLUS RESONNER
Août 1977
ANECDOTES
Je suis né le 19/11/1946.
A l'âge de 14 ans, j'ai eu le choc de la musique en écoutant le 4ième concerto pour piano et orchestre de Beethoven. J'étais dans les bras d'un ami.
De 1971 à 1975 j'avais pour pseudonyme «L'oreille cassée».
Depuis 1971 je collectionne des œuvres.
En 1974 j'achète et je brûle celles qui me font du tort. Je ne suis pas riche mais je fais des hold-up.
En 1972 je fais de la musique avec des animaux, des études musicales sur les réflexes pavloviens des gens de la rue.
Etc...en ce moment je vous écris que j'entreprends un oratorio pour voix d'handicapés mentaux profonds...pour eux, pour nous.
Il y a aussi la préparation d'une pièce pour billard par carambolage, une sorte «D'essai musical» sur corps billard. Il y a des rapports temps-intensité, intensité-hauteur, temps-hauteur qui sont dans des proportions divines pendant la série américaine, gaussiennes aux cadres et bien tempérées au jeu par trois bandes.
Il y a surtout la «Procession de la Différence » que j'ai imaginé organiser chaque année à Archennes (Arche de Noé?).
MUSIQUE EN TOUS SENS
Seul le double sens a du charme.
- Un jour j'ai mis des tissus or-ne-ments violets (comme dans les églises pendant la semaine sainte) sur des œuvres d'art que j'avais emportées dans une galerie où l'on écoutait ma musique.
- Les labels de mon premier disque sont des photographies de mes oreilles. J'ai placé, sur quelques exemplaires, une membrane au centre de telle façon qu'à la première audition on doive percer le tympan comme on déflore la jeune fille que je suis ici.
Passage de la vierge à la vie publique.
- Au cours de la première portée de ma femme, j'ai brusquement dû tricoter une paire de gants dont le gauche a six doigts. Les gens semblent se méfier de cette anormalité supérieure.
- Au cours de la seconde portée, je fis la 1ère pièce pour voix de débile (1977). Quand j'étais petit j'ai toujours pensé que si j'avais un garçon il serait anormal. Je m'étais habitué à cette idée et ça ne faisait aucun problème !
- Depuis quelques mois avant le drame de Céline (St. Nicolas 1979) je suis occupé à ce «D'essai musical» pour corps billard !
Musique, prémonition et thérapie.
Tout dépend.
SI L'ON ENTEND PAR MINIMALE LA MUSIQUE QUI
témoigne d'une sensibilité, d'une intimité
fondamentale avec toute chose et qui soit
l'écho des divines différences, alors oui
je fais de la musique minimâle.
JE VOUS AIME TOUS
A PROPOS DE QUELQUES TITRES
Opus 4 – « Monsieur Zéboul et le maître sans Marteau »
Opus 6 - «Et si je FUS un moine boudhiste »
Esse je Fus un moi né bout d'iste.
Opus 8 – « Incantation »
Hein! qu'en ta Sion?
Opus 14 - «Musique pour initiés »
Musique pourie ni sied.
Opus 15 - «Other double WusiC »
Opus 16 - «Mus-ik pour les autres »
Opus 17- «Le monde et moi»
Le mot de moi.
Ruines et vestiges (œuvres qui n'ont jamais abouties) :
«O Margritte, pourquoi m'as-tu abandonné ?»
«Berceuse pour une abeille morte»
Berceuse pour abbaye morte.
Opus 25 – « Refuge»
Refus-re-fus-fugue-fus-je etc...
Opus 26 - «Hier soir»
Y erre soi.
Opus 34 - «Enveloppe» (vêtement sonore impalpable).
Opus, Chat (piètre œuvre), ou Ruine et vestige en train
de se faire: «D'essai musical »
Décès musical.
Petit, j'aimais beaucoup le coassement des grenouilles. La nuit, j'attendais les chocs des wagons qui sculptaient le silence à 2 km. de mon là. Je me mis à courir et à lancer le javelot, à jouer au petit train et à pianoter.
Puis je fis de la musique avec des animaux, des études musicales sur les réflexes pavloviens des gens de la rue.
Plus tard j'utilisai des voix de handicapés mentaux et toutes sortes de clés.
Celles qui ouvrent et ferment les mécanismes du hasard et de la sublimation. J'entrais ainsi dans le mystère du quotidien sonore.
Je fis la connaissance précise et intime des justes relations de timbres, de hauteurs et de silence avec l'intensité et la durée.
Pénétrer le matériau sonore
Sentir la relation espace-temps
Découvrir la structure
Dépasser l'écho
Être
Être un instrument
Qu'on ne fait plus résonner
Août 1977
Il y a des périodes où l'on rassemble de la matière, des idées et des émotions sans parvenir à les unir. On a le sentiment de poser les fondations d'une oeuvre sans en connaître la forme et très curieux
on attend
On laisse les sons se reposer
jusqu'au soir où la naissance
ressemble à la mort
Comme le voile de la Vierge
le fruit n'est mûr qu'un instant
le temps qu'il tombe
1975-1977
Déposer les sons
Ecouter
Se taire
1975-177
Je joue très peu, seulement quand je suis vivant
Parfois la musique a ses pensées elle aussi... et on est là, comme un instrument, étonné de ce qui naît sous la main.
Sans savoir d'où elle vient et avec des retours irrépressibles,
On a parfois l'impression d'avoir déjà vécu
ces moments où paradoxalement pour
la musique le présent, le passé et le futur
ne font qu'un
1975-177
1978
Baudouin Oosterlynck, Mai 1978
Quand Roger D'Hondt m'a demandé de faire une performance dans sa galerie, j’ai répondu que je ne faisais plus de performance devant un public prévenu depuis ma naissance.
De 1969 à 1972 en effet, sous le pseudonyme "L'oreille cassée" je m'étais amusé à ces choses-là dans un local du même nom. Mais pour ce qui concerne la musique il me reste le souvenir (quelques partitions) d'oeuvres que l’on aurait pu qualifier d'art pauvre et aussi de certaines pièces jouées par des animaux sur des pianos, une guitare et autres objets.
Depuis cette époque et en dehors d’une activité professionnelle principalement thérapeutique, j'ai réalisé que seul le monde sonore pouvait m'aider à dépasser le stade du miroir ou en l'occurrence celui de l’écho.
A la suite d'une période de pénétration du matériau sonore et sa connaissance précise et intime de la relation espace-temps(relation dépendante bien entendu des timbres choisis je découvris brusquement la structure qui pouvait soutenir et intégrer l'acquis précédant. Vinrent alors ces moments envoûtants ou faisant corps avec l'instrument on assiste malgré soi à la venue d'une oeuvre à la fois inconnue et connue et qui s'avère à première audition effrayante puis rassurante parce que menant sans doute à des racines plus profondes.
Vingt-cinq pièces se succèdent ainsi avec des intervalles de plus en plus long jusqu'au moment où en août 1977 tout semble dit et où la relation instrument - être humain (non plus seulement son - être humain) devient davantage animiste. La musique devient alors un poème qui se termine par" J'aimerais être un instrument ne fait plus résonner ". Puis plus rien.
Ce fut la parfaite harmonie entre l'instrument et moi, avec pour seul témoin le silence.
C’est à ce moment que Roger D'Hondt me demanda de faire quelque chose chez lui. Si l'on ajoute à cette époque particulière le fait que je considère l’écoute plus intense dans l'obscurité on comprendra que j’en sois arrivé à emporter des bandes magnétiques pour une audition commentée.
J'avais aussi disposé quelques oeuvres d'artistes que j'aime bien recouvertes chacune d'un voile violet (celui dont on recouvrait les statues dans les églises durant la passion). Il y avait encore des tissus violets pendus à l'extérieur des fenêtres. Et sans autre lumière que celle de la tombée du jour, afin de percevoir davantage l'écoulement du temps, nous écoutions calmement les pièces suivantes :
Opus 14- Musique pour initiés, nov. 1975
Opus 18- Le monde et moi, mars 1976
Opus 22- Time is music, sept.1976
Opus 25- Refuge, juin 1977
Opus 26- Hier soir..., août 1977
Opus II- In memoriam collegii, oct.1975.
A la fin de l'audition on retira les voiles et on put à nouveau mêler les autres à l'existence quotidienne.
Voilà ces quelques mots bien qu'en réalité je préfère parler des autres Faire une conférence sur 1' ou 1' artiste me plait davantage et ils en ont tant besoin !
Puisqu'il m'est impossible de faire transpirer l’essence même de la musique, puisque la pensée musicale a son langage universel inutile de discourir sur elles.
Mais si on me pose les pourquoi de cette musique je réponds par une phrase d'André Breton: "La pierre philosophale n' rien d' que ce qui devait permettre à l’imagination de l’homme de prendre sur toute chose une revanche éclatante ".
A la fin de l'audition on retira les voiles et on put à nouveau mêler le mensonge et la vérité à l’existence quotidienne.
Il reste une question : lequel des deux compense l'autre, lequel des deux cache l’autre l’art ou la vie ?
Baudouin Oosterlynck, Mai 1978
1979
- Alain François « Musique. – Baudouin Oosterlynck : une musique essentielle / Dialogue mené par Alain FRANÇOIS, »in Revue hebdomadaire, 4°millions 4 n° 238, 23/08/1979, p 17-19
Baudouin OOSTERLYNCK: une musique essentielle
« Puis l'Echanson prend le luth et joue quelques notes dispersées, de plus en plus dispersées, comme si le silence, en s'épurant, étouffait toute fulgurance de la nuit. Il suffirait d'un geste pour que toute la musique du monde fût réelle, elle-même figurée dans la pensée d'un corps androgyne, déchiré par sa propre grâce.
L'essor au-delà de cette scène suit la modulation du silence férial. Nous avons commencé à étreindre notre âme pour t'écouter, étrangers encore à ta subtilité mélodique : qui nous empêchera de mourir ivres ? Nous avons déjà dénoué la fissure de notre poitrine pour te recevoir, homme et femme, exilés de notre longue attente. Vois : nous congédions à jamais notre raison et notre sommeil.
A tout jamais, nous nous tenons au seuil de ta main, enfant inoubliable. Un ange est apparu tel un frisson de la mort. Beauté, beauté tissée par une douleur séraphique, que recèles-tu sous l'étreinte de tes doigts ? Avions-nous senti vibrer le toucher de ta main sur le luth sans brûler au miroir de ta cadence ? Que nos frocs se déchirent d'eux-mêmes pour renaitre à tout »
Abdelkebir Khatibi, Le livre du sang Gallimard, 1979
A. F. : La musique de Baudouin Oosterlynck met en présence le besoin d'envol qui est en chacun de nous, élément dynamique qui nous fait vivre l'avenir et la tendance aussi que l'on a de rester là où l'on est, simplement. Avancer dans l'avenir avec le présent.
Si on veut bien rentrer dans la musique de B.O., on a vraiment l'impression d'être hypnotisé. C'est particulièrement frappant dans le premier morceau du disque intitulé «
Baudouin Oosterlynck : Ce sont mes oreilles qui m'ont mené à la musique ! Oui ! La musique, avant toute chose, c'est écouter, pénétrer le matériau sonore, sentir la relation espace-temps, découvrir la structure. Faire ainsi la connaissance précise et intime des justes relations de timbre, de hauteur et de silence avec l'intensité et la durée. Je n'ai pas eu d'autre école que l'écoute attentive et amoureuse de Debussy, Bartok, Cage, J.S. Bach, Beethoven et quelques autres.
Quant à composer, c'est penser avec les oreilles au moment où l'on joue. C'est choisir des timbres et des hauteurs. C'est chercher l'équilibre des intensités de tous les complexes sonores (timbres et hauteurs) qui sonnent à un même moment. C'est choisir la juste succession des intensités dans le temps et laisser là où c'est nécessaire un peu d'espace-silence. Ainsi, opposés et complémentaires, les sons se partagent l'envol et la sage immobilité.
Dans « Musique pour initiés » par exemple, je dépose mes sons, j'écoute, je me tais... et malgré moi ça continue. La musique a ses pensées elle aussi et l'on assiste alors à la venue d'une œuvre à la fois inconnue et connue, étonné de ce qui naît sous la main.
NON AU SYNTHETISEUR
A. F. : Oosterlynck compose un type de musique qu'on pourrait qualifier d'essentielle. Ce qui la différencie de celle de Steve Reich et Phil Glass, c'est qu'elle n'est pas calquée sur la technologie (synthétiseur).
Il utilise un vocabulaire sonore très différent et une structure très épurée. La structure de «Musique pour initiés » bouge très lentement et dégage une forte concentration. Par une diminution progressive mais pas tout à fait régulière des durées puisque dépendantes de chaque complexe sonore, sa musique éveille continuellement l'attention.
B.O.: La structure est dépendante des durées, elles-mêmes dépendantes des intensités, les intensités enfin dépendent des complexes sonores : l'ensemble émane du matériau sonore. J'éprouve une réelle répulsion pour les musiques qui projettent l'auditeur dans l'avenir sonore. La structure masque alors les sons.
Je travaille à être enivré du son au point de s'identifier à lui.
Uniquement penser qu'on pourrait aller un peu plus vite, sans commander aux mains. Accélérer mentalement, c'est tout. Les mains suivent par adaptation au mental. Le physique s'adapte au mental mais de manière fluctuante. Le raccourcissement temporel n'est pas automatique, il est soumis à de faibles allongements avant de se comprimer à nouveau comme si le physique voulait résister un peu au mental. Ceux qui pratiquent la dynamique corporelle sous l'une ou l'autre forme connaissent très bien ce phénomène.
A. F. : C'est un automatisme lié à l'humain et qui mène au vide intérieur, à l'identification au son et même à l'instrument. Une de ses pièces très émouvante intitulée « Hier soir» se présente comme un poème témoin de son intimité avec les sons, avec le corps instrumental au point de ne plus en jouer parce que l'instrument n'a peut-être pas envie de résonner.
Le texte se termine par « ... j'aimerais être un instrument qu'on ne fait plus résonner ».
B.O. : Oui, j'en étais arrivé là, c'était absolument merveilleux.
C'était la Pax Musica. Pendant plus d'un an je n'ai plus eu besoin de jouer jusqu'au jour où un artiste, Luc Piron, m'a demandé de réaliser la musique pour un environnement qu'il avait créé et qui était l'aboutissement de six mois de recherche: le « Bondage room».
Il m'a fallu longtemps et beaucoup d'énergie pour briser cette Pax Musica.
Je vécus la réalisation de cette musique comme un viol.
UNE MUSIQUE TOURNEE VERS L'INTERIEUR
A. F. : En fait, Baudouin Oosterlynck ne joue pas souvent. Il n'est pas un musicien commercial. Seul, il joue quand, en lui, se manifeste une espèce d'urgence. A ce moment, il descend au garage, se concentre sur le silence ambiant du soir, retient l'émotion jusqu'à être sage devant l'instrument et tout à coup, commence. La musique de B.O. se trouve magnifiquement résumée dans les titres des morceaux (« musique pour initiés », « le monde et moi », « refuge », « hier soir »). Ils donnent l'impression de se retrouver face à soi-même, d'avoir trouvé en soi un « refuge », cela à partir de procédés utilisés par des musiques qui n'ont pas du tout le même but.
C'est une musique tournée vers l'intérieur. Dans « Le monde et moi », on ne sait pas très bien ce qui est le monde et ce qui est moi. Au début, ça paraît évident : le monde est une espèce de machine à emboutir. A côté de cela, il y a une guitare pincée de manière inhabituelle qui est l'aspect un peu poète qui essaye de vivre sa vie au milieu des choses. B.O. avait d'abord intitulé ce morceau « Moi et moi ». De la difficulté des titres... En fait, ces deux éléments sont deux aspects d'une personnalité. On est à la fois l'élément cassant et l'élément poète. Au cours du morceau aussi, on entend des coups (deux fois trois coups). Mais le troisième coup se fait attendre. Cela représente l'aspect frustrant de la personnalité. Tout individu est parfois frustrant pour les autres. On est parfois frustré, on est parfois frustrant. C'est la face cachée du moi qui est en train de ressortir. Les gens ont peur de ce genre de musique car elle révèle la face cachée de quelqu'un. Seulement, généralement, ils ne la connaissent pas.
Si la musique de B.O. n'est certainement pas une musique romantique, elle véhicule cependant une émotion. C'est le cas notamment de « Refuge » qui est un morceau bâti à partir de voix de handicapés mentaux entre autres. Même si la première écoute est difficile pour des gens normaux, quelque chose passe. Mais comme pour toute musique nouvelle, il faut trois à quatre auditions pour percevoir davantage.
Cependant, il n'est pas sûr que « Refuge » véhicule les mêmes sentiments que la musique classique. Il est plus probable qu'elle s'adresse à d'autres zones de l'esprit.
B.O.: Quand on écoute Beethoven, on entend tout de suite que c'est passionné, émotif... On se rend parfaitement compte des sentiments exprimés. Si on prend la musique de Debussy, du fait d'une certaine atonalité et d'une structure moins claire, on s'aperçoit qu'elle est l'expression de sentiments plus mélangés, plus raffinés qui sont beaucoup plus le reflet de la personnalité de quelqu’un. On n'est pas une seule chose ; on n'a pas une personnalité ; on n'a pas un trait de caractère. Nous sommes une foule de personnalités.
C'est beaucoup plus mélangé chez Debussy que chez Beethoven.
LA RICHESSE DU MONDE SONORE
A. F. : Cette espèce de multiplicité de sentiments, de personnalités se retrouve multipliée dans la musique de B.O. C'est plus difficile à percevoir parce que ça demande une plus grande ouverture d'esprit.
Sur la pochette du disque récemment édité figurent plusieurs citations d'artistes plus ou moins connus.
« La pierre philosophale, c'est l'art, la musique.»
Ainsi: La pierre philosophale n'est rien d'autre que ce qui devait permettre à l’imagination de l'homme de prendre sur toute chose une revanche éclatante d'André Breton. Pourquoi ce texte ?
B.O.: La pierre philosophale, en l'occurrence, c'est l'art, la musique. Dans la vie courante il y a un certain nombre de choses qui sont difficiles à vivre, des choses qu'on n'aime pas et avec lesquelles il faut bien composer. Pour que ce soit plus facile de vivre ces choses, notre imagination puise inconsciemment dans ce domaine pénible et transforme en art. L'œuvre devient alors un refuge. Mes pièces trouvent presque toujours leur source dans mon vécu. Pour « Refuge » (refus-re-fus-fugue-je etc...) ce fut la naissance d'un deuxième enfant. A ce mo ment je trouvais le langage des débiles profonds très riche du point de vue du matériau sonore. Vivant en moi sans doute cette angoisse souterraine qui précède les naissances, je fis cette pièce il y a un peu plus de deux ans avec grande urgence de dévoiler et découvrir avec amour un des derniers tabous. On peut trouver ici un rapprochement avec l'œuvre de Maio Wassenberg qui depuis des années peint et réalise des « actions » sur le thème des stigmates considérant en cela que l'artiste est une plaie ouverte ou cicatrisée d'une société qui tour à tour se mutile et se panse, voile et viole ses tabous.
A. F. : Il y a aussi une phrase de M. Duchamp : « Quand une pendule est vue de côté (de profil) elle n'indique plus l’heure ». A quoi B.O. réplique : « Quand une pendule est entendue de côté elle indique toujours l'heure. »
La phrase de Duchamp évoque le problème suivant : si on me se met pas dans les bonnes dispositions pour être envahi par quelqu'un ou par quelque chose, on passe à côté. La seconde phrase indique que pour Baudouin Oosterlynck, le monde sonore est plus riche que le domaine visuel. C'est sans doute le cas pour beaucoup de musiciens. La musique de B.O. puise dans le mystère du quotidien sonore les reflets de notre vie intérieure.
(1) Le disque ne porte pas de titre. Chaque pochette a un mot emprunté au texte de « Hier soir ». L'exemplaire qui a servi à la rédaction de cet article est intitulé « Gens » trouve ce disque à Post Scriptum, 70, rue de l'Arbre Bénit. 1050 Bruxelles
1980
Publication : Post Movement Art, PMA Editions, [Archennes] 1980. PMA-Editions D 1980/3103/1, 144 pg ( à l’initiative de B O)
Texte d’introduction : Stephen T. Hartmann (pseudo de B Oosterlynck), janvier 1980, (en En, Nl, Fr.)
Aux mouvements qui se sont succédés de 1950 à 1970 et qui ont obnubilé la critique et «facilité» la tâche de l'artworld, s'est substitué une diversité d'expressions telle que le public semble perdu voire trahi par cette multiplicité hétérogène. Le malaise est d'autant plus grand que chaque artiste s'adressant à des zones différentes de l'esprit exige plusieurs niveaux de lecture.
Situés dans ce que l'on nomme déjà le Post Movement Art, les sept créateurs dont il est ici question n'ont pas de codes communs. Intéressants, leurs langages mêmes ne se métamorphosent pas en discours sur le langage. Cette fois la primauté longuement entretenue du comment fait à nouveau transpirer le pourquoi. Et c'est bien pourquoi leurs points d'ancrages se situent dans les relations entre soi et le monde, entre l'intemporalité et le quotidien, entre le je et le moi.
De telles recherches mènent au secret et à l'intimisme. Cherchant à percevoir d'une manière qui déborde les possibilités physiques de la perception, l'artiste aboutit :
- à se transformer en espace d'expérience;
- à renouveler les notions traditionnelles de mesure;
- à tracer autant d'indiscrétions, autant d'aveux qui n'auraient pas lieu en dehors des circonstances de l'art;
- à réévaluer le subconscient, le hasard et le destin;
- à considérer le modèle vivant comme révélateur de nos structures sociales;
- à témoigner d'une société qui tour à tour se mutile et se pan voile et viole ses tabous:
- à mettre en doute les comportements stéréotypés de l'œil et l'oreille.
Parce qu'ils ont brisé le miroir et réduit ainsi l'écart entre reflet et réalité, ils nous livrent «le ciel ici bas terre mis à nu par sept mariés, même.»
1983
Mai 1983
A ce moment l'intimité suffisait. Seul avec les instruments, je n'avais plus besoin de jouer. C'était merveilleux, c'était la Pax Musica.
Puis mon environnement
changea. J'étais soumis à plus d'intensité sonore. Je n'avais plus l'oreille suffisamment reposée pour me blottir dans le son. L'angle d'écoute, la mise au point de mes oreilles se modifièrent donc. J'observai davantage les déplacements sonores et je me mis à l'écoute des localisations paradoxales, des phénomènes acoustiques et de la position du son par rapport au corps. En juin '78, je voulais non seulement produire un son parfaitement localisable et lui faire parcourir un trajet donné mais je voulais aussi qu'il se déplace en laissant une trace sonore permanente de manière à éprouver la sensation d'une écriture-trace sonore (Opus 31 bis). J'en vins ainsi à l'idée d'objet sonore et je mis à faire des installations et des performances musicales. En y réfléchissant, je constate qu'une fois de plus c'est le rapport au temps qui reste fondamental. Avant 1978, il était exprimé de façon suffisamment sensible pour être perçu. Mes pièces ont toujours été très lentes, très pauvres, très minimales. Elles soulignaient la durée. Mon découpage intuitif du temps révélait déjà qu'une pendule même entendue de côté indique toujours l'heure.
Mon nouveau rapport au temps,
cette mise en « objet sonore », cette mise en forme sonore fonction d'un lieu et d'un corps qui le visite n'est-ce pas une manière d'échapper au temps !
l'intégration à un espace ou à un site, je la perçois comme le passage de la solitude à la monodie accompagnée.
Mai 1983
L'intégration à un espace
ou à un site
je la perçois comme
le passage de la solitude
à la monodie accompagnée.
Mai 1983
1984
Célestin Deliege, Entretien avec Baudouin Oosterlynck / Emission Musique aujourd'hui, le 08 juin 1984- RTBF III Centre RTBF Bruxelles
A l'occasion de la sortie du livre Documenta Belgicae °1l constitué de textes de 8 compositeurs belges et grâce à l'intervention de Arsène Souffriau, Célestin Deliège a consacré une émission de 60 minutes à chacun des compositeurs.
Célestin Deliège découvre ma pratique musicale durant l'émission...
-C.D.: Musique aujourd'hui l’hebdomadaire de la musique contemporaine du Centre RTBF Bruxelles.
Ce soir nous recevons le compositeur Baudouin Oosterlynck. Baudouin Oosterlynck se distingue principalement par ses activités dans le domaine électro-acoustique. Pendant cette saison, vous vous souvenez peut-être que nous avons reçu plusieurs musiciens belges qui ont publié des articles dans la revue Documenta Belgicae. C'était le premier numéro de cette revue. On en attend un second la saison prochaine et nous aurons sans doute le plaisir également de recevoir ce deuxième groupe de compositeurs. Baudouin Oosterlynck, nous allons d'abord planter le décor en écoutant l'une de vos partitions qui date je crois d'il y a quelques années..
-B.O.: Elle date de 1976-1978. Elle s'intitule Bondage room music. C'est une pièce qu'un artiste m'avait commandée au fond pour agrémenter (si on veut !) un environnement qui devait servir à des thérapies. C'est un environnement destiné à des gens qui aiment de se faire ligoter!
-C.D.: Bondage room. Musique
-C.D.: Baudouin Oosterlynck, je viens de vous présenter comme un musicien électro-acousticien. Mais peut-être me suis-je totalement trompé ! Peut-être vous voyez-vous autrement car vous vous présentez comme un musicien autodidacte et puis vos modèles sont les classiques. C'est Mozart, Beethoven, Bach et beaucoup d'autres parmi les modernes puisque vous citez des musiciens aussi différents que Cage et Debussy.
-B.O.: C'est un parcours strictement personnel comme chacun peut en faire un, évidemment. Mais disons que je n'ai pas de formation musicale réelle et c'est plutôt par goût personnel que je me suis développé ainsi. Musicien électro-acousticien ? Je ne crois pas. Je ne suis pas non plus un dodécaphoniste ou autre. Certainement pas. Je dirais que s'il faut me classer quelque part, j'aimerais assez bien qu'on utilise le terme de Singulier de la musique. Je peux parfois utiliser des moyens électro-acoustiques mais c'est finalement assez rare. La manipulation est assez rare.
-C.D: Les vrais artistes sont des amateurs disait Satie. Alors, êtes-vous un amateur ? Êtes-vous un artiste ? Êtes-vous ailleurs ?
-B.O.: Heu, je suis peut-être un amateur. Oui, j'aime bien la phrase de Satie, je dois dire. Mais je dirais que je ne suis pas un amateur du dimanche après-midi, comme ça pour me distraire ! Pas du tout. C'est une préoccupation de tous les instants. Ça fonctionne tout le temps dans ma tête. On est toujours occupé à quelque chose. Artiste le mot artiste me plait bien davantage au mot compositeur : je me situe mal parmi les compositeurs, je suis un artiste qui utilise au fond le monde sonore comme medium, ça oui.
-CD: Un amateur antidilettante, c'est compatible ?
-BO: Oui, c'est amusant mais ça doit être compatible ?
-C.D: Et nous pourrions maintenant écouter une seconde pièce peut-être pour tenter de vous situer. Que nous proposez-vous ?
-BO: Et bien la pièce suivante est la seconde partie de Bondage room music qui est une Suite en sept parties. Musique.
CD: La pièce que nous allons écouter à présent s'intitule Musique pour initiés
-BO: En 1975, quand je l'avais faite, j'étais dans un état second et quand je l'ai réécoutée, je me suis aperçu d'une chose il y avait toute une série de rapports au temps curieux, un allongement et un raccourcissement du temps dus à la concentration au moment de jouer la pièce Musique pour initiés demande une écoute très attentive.
-C.D.: Et bien j'espère que nos auditeurs vont suivre votre vœu et vont accepter d'écouter cette pièce avec attention. Musique.
-C.D: Dans la musique contemporaine, Baudouin Oosterlynck, est-ce que vous pouvez vous situer ou bien est-ce que vous préférez ne pas le faire?
-B.O: C'est plus aisé de ne pas le faire mais on peut essayer tout de même. Il y a bien sûr la musique dite minimale ou répétitive, je me situerais plutôt vers la musique minimale si on veut, à certains égards. Ceci dit, quand j'étais petit mon père disait toujours que je jouais la même chose ! Je n'ai pas changé ! Voilà.
-C.D: La répétition est d'ailleurs très ancienne et aussi très primitive. Dans la revue Documenta Belgicae, vous nous parlez de votre amour du billard et vous dites que vous aimez le billard parce qu'il ne comporte pas de notes. Et puis aussitôt vous parlez des parties de billard que faisaient Debussy et Chausson. Ces compositeurs venaient de la note… il n’y a pas une contradiction ?
-B.O: C'était peut-être une belle compensation.
-CD: Pour vous ?
-BO: Pour Debussy et Chausson aussi peut-être. Disons que j'aime justement ce côté minimal au billard. Ces trajectoires qui ont donc une certaine durée. Ces chocs qui ont une certaine intensité qui est tout à fait relative c'est-à-dire tout en rapport avec le déplacement, donc la durée. Parce que les billes perdent leur puissance de choc en fonction du déplacement. Ce choc a une qualité sonore aussi. Et j'ai eu le plus grand plaisir à jouer dars un club de billard où il n'y a pas de musique tonitruante et où ça se joue en silence. On entend le choc des billes. C'est très beau J’aime beaucoup ça, cette relation quasi personnelle avec un jeu qui varie sans arrêt.
-CD: Est-ce que la musique de Cage vous aurait influencé !
-B.O: La musique de Cage ma certainement influencé. Si, certainement. S’il y a une parenté à chercher quelque part, je dirais bien que c'est un père ou plutôt un grand-père, c'est sûr.
-CD: Sauf que vous ne semblez pas inclure le hasard ?
-B.O: Non, non !
-CD: Nous venons d'entendre du piano préparé mais il n'y avait pas le moindre hasard.
-B.O: Non, c'est juste. Ces pièces au hasard… pour moi, non, Disons qu’il y a un langage personnel que je veux sauvegarder. C’est peut-être une thérapie propre ! Je veux garder ça.
-C.D: Vous parlez souvent de thérapie depuis le début de cet entretien…il y a une raison ?
-B.O.: Oui, il y a d'abord une raison tout à fait compréhensible, c'est que je suis kinésithérapeute de formation et que j'ai toujours aimé le contact avec des patients.
J'ai toujours besoin de ça. C'est une première chose. Et puis au fond je crois que je me suis mis à faire de la musique surtout à partir du moment où j'ai eu une série de choses à cacher quelque part ! Il y a des choses que l'on vit dans la vie et on les vit parfois mal. Et sans savoir - ça se passe dans votre subconscient ou inconscient (je ne sais pas ce qu'on doit dire !?) – un beau jour elles sortent. Elles sortent et après ça, on est très fatigué et puis on se sent bien de nouveau pendant une semaine, un mois, deux mois.
Je ne suis pas le musicien qui se met tous les jours au piano ou à son instrument.
Je n'ai pas du tout besoin de ça. J'ai besoin de faire de la musique quand réellement j'en-ai-besoin !
- C.D. : Votre musique serait une thérapie personnelle... Pourrait-elle être une thérapie pour les autres ?
- B.O.: Ah sûrement ! Oui. Il y a des gens qui me l'ont déjà dit d'ailleurs. Dans une série d'installations que je fais maintenant depuis 1978 par exemple...Ce sont des installations sonores dont la particularité est qu'il n'y a pratiquement qu'une personne à la fois qui peut entendre la musique que je fais. Ainsi une des dernières installations que j'ai faite au Centre d'art contemporain à Bruxelles en avril (1983), c'était une vitre suspendue verticalement dans une pièce. Et pour entendre quelque chose, il fallait que le visiteur vienne coller son oreille à cette vitre. Et il entendait une pièce qui avait été réalisée à l'aide de verre, de cristaux, d'aiguilles à tricoter sur des cordes de piano. C'est une petite pièce, comme ça. Ce qui m'intéressait beaucoup, c'était que la personne qui vient écouter cette musique doit se pencher pour écouter. L'attitude, la réception de l'auditeur est totalement différente que si la musique vient vers vous. Ici, c'est lui qui doit aller vers la musique. On crée une relation de personne à personne.
-C.D.: La pièce que vous nous proposez maintenant s'intitule Refuge....
- B.O.: C'est là aussi toute une histoire, évidemment ! Dans le mot refuge, il y a refus, il y a je, il y a fus-je, il y a une série de possibilités d'interprétation et d'analyse. C'est une pièce que j'ai dû faire à un moment donné où ma femme attendait un enfant ! Depuis que j'étais petit, je m'étais dit que si j'avais des enfants eh bien ! si j'avais un garçon, il ne serait pas normal et si j'avais une fille elle serait normale. Et je m'étais habitué à cette idée-là. Puis il se fait qu'un beau jour on se marie, on attend famille... et puis tout à coup, il y a une espèce d'urgence …. et j'ai dû faire une pièce qui est une pièce fétiche au fond. Je l'ai faite pendant que ma femme attendait famille ! C'est la pièce que l'on va entendre et grâce à cette pièce mes enfants sont parfaitement normaux. Mais c'est bien une pièce fétiche.
-C.D.: Faites avec quels moyens ?
-B.O: Il y a une partie piano, très lente comme d'habitude et une voix qui a été enregistrée auprès de débiles mentaux (osait-on encore dire à l'époque), J'ai fait toute une série d'enregistrements pendant des heures, dont j'ai prélevé les séquences qui m'intéressaient.
-C.D.:Refuge. Musique.
-C.D.: Baudouin Oosterlynck, vous nous parliez il y a un instant d'installation. Il semblerait que vous faites des installations et puis que le public est invité. En fait, on devrait faire la file pour écouter votre musique si je comprends bien !
-B.O.: Oui, enfin bon ! En général, ces installations se maintiennent pendant un bon mois. Alors on a le temps...on n'est pas obligé de faire la file. Les gens viennent quand ils veulent comme quand on va voir une exposition. En général, il faut compter 400, 500 personnes qui viennent visiter ces installations. Et c'est une relation interpersonnelle à chaque fois.
Une des dernières que j'ai faites aussi, c'était en septembre (1983), au cours d'une manifestation Land art avec d'autres artistes à Speelhoven, près d'Aarschot.
J'avais enfoui un grand tube de 4 m de long. Je l'avais enfoui sous une pelouse. Donc on ne le voyait pas. Et à un bout de ce tuyau il y avait un haut-parleur qui diffusait une musique enregistrée dans la nature même du lieu. On entendait des sons prélevés in situ.
Ces sons, on pouvait les entendre en se couchant sur la pelouse. Encore une fois c'est l'attitude de l'auditeur qui est importante. Il y a un contact direct avec la terre. On entend à l'intérieur de ce tuyau ce à quoi on ne prête pas attention à l'extérieur.
C'est pas tout ça ! mais il y avait une surface réfléchissante à l'autre bout du tuyau.
On obtient ainsi un système d'ondes stationnaires... et le plus curieux c'est qu'on pouvait entendre les nœuds et les ventres acoustiques en se couchant sur l'herbe à divers endroits au-dessus de ce tuyau.
- C.D.: La pièce que nous entendrons pour terminer s'intitule Le monde et moi. C'est une union ou une dichotomie ?
- B.O.: C'est une union et une dichotomie. C'est-à-dire que nous sommes parfois poète, parfois à l'opposé, cassant. L'être humain est multiple. Disons que le monde ici, c'est un amalgame d'objets suspendus et jetés sur le piano, soulevés et jetés à nouveau etc.
L'autre moi est une guitare jouée comme on joue le tcheng ou le koto.
-C.D.: Eh bien ! Pour terminer cette émission Musique aujourd'hui consacrée à Baudouin Oosterlynck, nous écouterons Le monde et moi et il est probable que nous n'entendrons malheureusement qu'un extrait de cette pièce.
1985
Puis il y eut la transparence.
J'aimais donner à entendre là où il n'y a rien à voir : vitres, murs, serres, baguettes magiques à écouter de près ou au stéthoscope. C'est très différent évidemment d'une situation de concert ! Cette fois, c'est l'auditeur qui vient et se penche vers la musique. La disponibilité est tout autre La musique est une rencontre
et je tenais à privilégier cette relation
d'intimité.
Et si le verre était la peau
la vitrine le corps
Je serais une licorne
ton oreille une bouche
Ta voix sous mon chapeau
Mon amour
1985
1989
- Extrait d’une conversation entre Philippe Deluyck et Baudouin Oosterlynck, in le Courrier du Passant, n°6, février mars 1989 Louvain-la-Neuve.
Une EXPOSITION qui aurait dû être présentée du 29.1 au 5.3.1989.
La collection d'un prof. de gym.
Ph. Deluyck. Un jour, tu m'as fait la confidence d'une anecdote. Je crois que ce serait un bon début pour cet échange...
Baudouin Oosterlynck. Eh bien ! Il y a quelques années j'ai retrouvé un petit objet décoratif dans le grenier de nos parents. Au dos de cet objet, mon père avait noté : "A Baudouin. Excursion de juin 1956. Il a préféré ceci plutôt que de boire son verre". J'avais 9 ans. J'avais oublié cette anecdote lorsqu'en 1971, je fis mes premiers "achats" en travaillant comme" student" au restaurant universitaire de l'Alma II. Ce fut d'abord un Roger Lacroix, puis un Dan Van Severen. Depuis ce moment, je mange de l'art pour survivre.
Ph.D. Tu manges de l'art, mais tu as aussi besoin de consommer l’artiste !
B.O. Chacun vit des rencontres importantes. Sans elles, je n'aurais sans doute pas survécu à ce que l'on fait de ce monde. La première fut celle de Roger Lacroix. Sa peinture d'abord à l'AGL (Assemblée Générale des Etudiants de Louvain) et à l'Œil Nu (Louvain), puis l'homme jusqu'à sa mort. J'étais bouleversé. Enfin un homme d'une intégrité absolue comme plus jamais je n'en ai rencontré. Enfin une pensée plastique libre, pure et profondément humaine.
Ph. D. Il y a l'intégrité de l’artiste ; y aurait-il aussi celle du collectionneur ? Parce qu'enfin ce n'est pas la spéculation qui te préoccupe... Je crois qu'en art, quand on pense exclusivement spéculation, on n'est pas à l'abri de surprises.
Il y a toujours l'hypothèse. Il semble que pour toi, il y a le plaisir du jeu aussi. Tu es toujours au bout de ton budget pratiquement. Et ton plaisir... enfin ta perversité, ton vice, c'est ça quoi ! Gagner, ça ne f'intéresse pas, mais te faire peur, et vibrer, oui.
B.O. Peut-être bien !?
Ph.D. Au fond, il y a deux catégories d'artistes dans ta collection. Il y a des gens d'une grande intégrité et puis il y a les casse-pieds, enfin les garnements, genre Lizène et Ben.
B.O. Il y a l'art pour l'art bien sûr. La pureté, le sensible. Et puis il y a l'antidote. Ben est un antidote, mais un antidote alimenté par une réflexion profonde sur l'être humain. Et c'est ça que je trouve très intéressant chez Ben. Au-delà du conceptuel et de l'attitude Fluxus, un Ben me touche.
Ben, c'est encore quelqu'un qui malgré son âge, malgré sa notoriété, crie encore toujours quelque chose. Et là, j'ai envie d'être frère avec lui pour soutenir son cri. Pour qu'il ne soit pas seul.
Ph.D. Est-ce qu'au fond tu n'as pas aussi l'impression que des gens comme Ben, au plus profond d'eux-mêmes, sont des gens encore beaucoup plus sérieux mais se disent que décidément, le sérieux n'a pas sa place ici et que donc il n'y a de solution que dans la dérision. Ils dénoncent le sérieux.
B.O. Oui, oui, c'est latin évidemment. Je crois que les germains ne peuvent pas se permettre cette distance par rapport au sérieux.
On peut aussi dire que dans ce que je montre il y a des artistes que je suis durant toute une vie ; des artistes à la table desquels je trouverai toujours quelque chose à manger. Et alors il y a des artistes qui nous intéressent mais auxquels on n'adhère pas tout à fait. Et puis, tout à coup, ces gens font une pièce qui vous convainc tout à fait. Et pourquoi pas ? Alors ! Il ne faut pas bouder son plaisir. Non. Ils nous ont convaincus par cette œuvre. Et celle-ci sera souvent le lien entre un groupe de pièces et un autre, entre une zone de l'esprit et une autre.
Ph.D. Oui, et ça manifeste aussi le désir d'éviter le travers de la signature.
Il y a peu de stratégie dans ta collection. Certaines collections tablent sur un mouvement, une tendance.
B.O. Les gens me posent parfois cette question : "quelle est l'orientation de votre collection ?" dans l'attente d'une stratégie claire, nette en termes de tendances. Eh bien, cette stratégie-là, je ne la pratique pas du tout. Parce qu'en somme, elle est très confortable celle-là. On décide un jour d'acheter du Carl André, du Sol Lewitt et en avant !
Je trouve que l'être humain est multiple. Nous avons des zones différentes de l'esprit qui demandent à être alimentées. Je veux dire que la personne est multiple. On peut aimer un très bon plat de poisson, on peut aimer un très bon plat de lièvre, ou ce même lièvre préparé encore autrement. Nous ne sommes pas que des mangeurs de moules, enfin !
Mais tout dépend de la qualité de la préparation. Moi, j'aime un très bon Gaube comme j'aime beaucoup un très bon Stuyven. Ce qui les réunit tous, c'est le degré d'humanité qui passe au travers de leurs œuvres.
Je ne fais pas une collection d'art pauvre uniquement, d'art minimal uniquement, d'abstraction lyrique uniquement, de néo-dadaïsme uniquement. Ça peut avoir un sens précis pour un musée. Peut-être que si j'étais directeur de musée, je concevrais différemment la collection.
Ph.D. Et bien, je ne crois pas. Tu tiendrais encore à démontrer que la pure sensibilité opère toujours le meilleur choix. Ne plus chercher à savoir, mais tout embrasser.
B.O. Ce qui m'amuse, c'est de le faire à Louvain-la-Neuve. Avoir la possibilité de faire des relations entre certaines œuvres du Musée et celles que je montre. C'est périlleux de mettre du contemporain à côté du XVe siècle. Il faut le risquer....
Ph.D. Il faut se faire peur... sinon, où serait le plaisir ?
B.O. Ta pièce de 1974 avec les serpents par exemple. Quand elle sera parmi les Christ, Madones et peut-être bien une Vierge piétinant un serpent, elle aura une nouvelle lecture qui n'est certainement pas le sens premier de la pièce.
Ph.D. Mais est-ce que ce n'est justement pas un des mystères de l'art que des sujets généralement scabreux puissent tenir en regard de scènes éminemment respectables. Simplement, c'est le regard qu'on leur porte qui est différent.
B.O. Je songe encore aux jambes de M. Boulanger, au Saint Jean de J. Mesmaecker. L'artiste fait des choses dont il ne comprend pas toute la charge. Et c'est à nous de faire parler l'œuvre. L'art dépasse de loin la somme des parties.
Ph.D. Est-ce qu'il te semble qu'il y ait une pièce qui soit particulièrement exemplaire de ta collection.
B.O. Non. Pas vraiment. Mais il y a dans l'ensemble des pièces une constante du point de vue formel. Là, je me dévoile un peu et c'est tout le discours sur l'ego de Ben que l'on va retrouver après.
La première pièce est une gouache de Roger Lacroix. Elle a un centre noir qui formellement se dissout, jusqu'à devenir évanescent sur les côtés. Voilà... bon le centre ! "Le centre du monde, c'est moi" dira Ben à un moment de sa réflexion sur l'ego. "Mon plus grand souci, c'est moi écrira-t-il encore.
Mais regarde le Vercheval, le dessin de Dodeigne, certains Coeckelberghs, le Copers, le Ph. Jacques, les Stuyven, Massart et tous les Van Severen-tous, consciemment ou non, jouent des diagonales et pivotent en leur centre. Même si on essaye d'y échapper, même quand on se trouve en bordure, on s'y trouve parce qu'on veut éviter le centre. Regarde ce merveilleux "baptême de Fr. Schmetz en pleine lévitation. Même ta pièce avec ces serpents qui dessinent à ta place. Tu leur as donné 4 lampes en carré, situé au centre d'un autre carré. Ils dessinent tous un premier carré sous la chaleur des lampes avant d'explorer d'autres territoires jusqu'en bordure. Au fond, une installation classique où l'on retrouve les ingrédients de l'ego compositionnel et la volonté d'y échapper.
Ph. D. En somme, cette première gouache de Lacroix pourrait presqu'être un module de lecture pour l'ensemble de ta collection,
B.O. Certainement, tout en sachant que je n'en suis pas dupe, pas plus que les artistes d'ailleurs.
Ph. D. C'est un peu comme pour une bibliothèque. La lecture d'un livre en propose d'autres... Ça devient une espèce d'organisme végétal qui se développe. Le schéma d'une collection peut rappeler celui d'un arbre généalogique.
...Il y a peu de sculpture.
B.O. Oui, c'est vrai mais j'ai des sculptures vivantes, les enfants !
Ph. D. Pourquoi peu de sculpture ?
B.O. Elle est généralement trop chère pour moi. Si je pouvais me payer un groupe de trois Dodeigne ce serait tout de suite fait. Mais voilà, c'est exclu. Mais au fond, le "triptyque" de Luc, ta pièce des serpents, le Saint Jean de J. Mesmaecker est-ce que ce sont des sculptures ou est-ce que ce n'en sont pas ?
Ph. D. Il me semble que la sculpture est quelque chose dont on peut, de manière illusoire bien sûr, mieux garantir la présence. On pince une sculpture pour s'assurer qu'on ne rêve pas. Tandis que la peinture ou les choses davantage immatérielles quand même, c'est..."qu'est-ce que je suis en tant qu'être, en tant que regard ?". Au fond, quand tu daignes acheter de la sculpture, il faut que ce soit le plus immatériel possible.
B.O. La fragilité m'intéresse beaucoup aussi. Nous sommes à un moment de l'histoire ou la position classique de l'homme masculin est vraiment marginalisée. Nous sommes en déséquilibre par rapport à autrefois. Et ça ne m'étonne pas qu'il y ait aujourd'hui une série d'hommes qui font des pièces que des femmes auraient pu faire.
Ph. D. Il y a aussi peu d'œuvres de femmes.
B.O. Oui, il y a beaucoup de pièces que j'aurais voulu acheter, mais elles couvent leurs œuvres. Elles ne parviennent pas à s'en détacher. Il y a cet espèce de maternage qui fait qu'il est plus facile de se procurer un Titien qu'un Erna Verlinden par exemple !
Ph. D. Qui, évidemment ce n'est pas une femme qui a écrit "Lâcher tout ! Lâcher dada ! Semer vos enfants-au coin d'un bois".
B.O. A propos de la fragilité par exemple : l’armoire de Ben. Bon, j'ai fait des petites conférences avec elle il y a 10, 12 ans, je ne sais plus.
J'emballais soigneusement chaque objet. Eh bien ! L'objet que j'emballais le plus précautionneusement c'était "l'objet cassé" (1964), un objet signé en tant qu'objet cassé. C'est un verre avec une cassure et je ne voulais à tout prix pas qu'il soit davantage cassé. Et c'est là toute la tendresse d'un Ben. II parle au collectionneur en faisant ça, il parle au fétichiste.
Ph. D. C'est vrai qu'avec cette armoire, on se verrait bien être une espèce de montreur le jeudi matin au marché de Jodoigne par exemple, en train d'expliquer l'art contemporain au bon peuple.
B.O. Ça me fait penser au premier dessin de Jef Stuyven que j'ai vu et qui s'intitule "Saint Patron de la culture". Tendre ironie où l'on voit Saint Martin sur un cheval donnant un bout de son manteau à un manant.
Ph.D. Il arrive parfois que manant et Martin se confondent. Ça me fait songer à l'affiche de cette expo. "La collection d'un prof. de gym.". Pourquoi ce sous-titre ?
B.O. Très précisément parce que pourquoi pas ! Puisque c'est ainsi.
(Petit déjeuner, le 03/12/1988).
1990
Entretien BAUDOUIN OOSTERLYNCK avec THIERRY GENICOT
Emission Laïque « Penser c'est vivre» , RTB III 17 avril 1990
- T.G. : Aujourd'hui, à l'écoute de Baudouin Oosterlynck
- B.O. : Une naissance avec un frère jumeau bivitellin, ça veut déjà̀ dire qu'on ne nait pas tout seul pour sa mère. On nait déjà̀ pour quelqu'un d'autre, et que déjà̀ là commence un problème d'identité́ si on veut. Il y a les prémices de tout ce qui va suivre. De là ce petit texte :
L'artiste me prend pour un collectionneur.
Le collectionneur me prend pour un artiste.
Le dessinateur me prend pour un sculpteur.
Le sculpteur me prend pour un compositeur.
Le compositeur me prend pour un plasticien.
MD me prend comme amant.
Et quand je dis que je suis prof. de Gym.
Tout le monde rigole.
- musique ...
Moi, j'essaye d'être moi-même et les autres m'apprennent ce que je suis.
Je ne sais pas ce qui fait que je me sens à l'aise dans tout ça.
On est absolument multiple.
-musique ...
Dans le domaine de l'art, en ce qui me concerne, j'ai une pratique qui n'est pas tout à fait massive. Je dirais que c'est une pratique poétique, mais qui ne se traduit certainement pas dans des mots. Elle se traduit dans des sons installés en rapport avec le corps. Ça c'est une chose, mais on ne vit pas que de ça enfin. On se nourrit de tout ce qui nous entoure et de toutes les relations qu'on peut avoir avec toute personne.
Toutes les rencontres et dieu sait si on fait des rencontres importantes dans une vie. 6 ou 7 rencontres importantes dans une vie font toute une vie. On ne peut pas les négliger enfin. C’est une évidence. J'ai absolument besoin des autres artistes, surtout des artistes plasticiens. Je me nourris d'eux, j'en conviens.
Je ne peux rien dire d'autre. Mais ce qui est amusant c'est quand je dis l'artiste me prend pour un collectionneur " c'est parce qu'il ne veut pas me prendre comme artiste. Le collectionneur me prend pour un artiste, c'est parce qu'il ne veut pas me prendre pour un collectionneur non plus. Le compositeur me prend pour un plasticien parce qu'il ne veut pas me prendre pour un compositeur et ainsi de suite. Et quand MD me prend comme amant, c'est peut-être parce que moi je prends Marcel Duchamp comme amant. A l’époque, je devais avoir 20-22-23 ans. Je disais que j'avais 3 maîtresses : John Cage, Marcel Duchamp et un peu après Ben Vautier. C'étaient des maîtresses et quand je dis que je suis prof. de gym, tout le monde rigole. C'est comme ça.
-musique ...
- T.G. : Vous pratiquiez l'athlétisme aussi ?
- B.O. : Depuis l'âge de 12 ans jusqu'à l'âge de 25 ans, c'est d'une façon intensive que j'ai appris le temps. J'ai eu la connaissance du temps. Quelqu'un qui court un
800 m. ou un 1500 m. sait toujours où il en est. Il sait parfaitement qu'il en est à 1min.52 sec. à x mètres. Il sait très bien qu'il est en retard ou qu'il est en avance ou qu'il est juste. L'apprentissage du temps je l'ai appris là. Il ne faut pas toujours l'apprendre dans un conservatoire, pas nécessairement disons. Pour moi c'était ça. Alors vous comprenez qu'un compositeur ne peut pas me prendre pour un compositeur, il préfère me prendre pour un plasticien, et tout est comme ça.
C'est parce que ce qui m'a amené́ à faire ce que je fais, s'est fait par des moyens détournés qui sont tellement éloignés du cheminement normal ou habituel, qu'on ne peut pas admettre que je sois ou collectionneur, ou artiste, ou plasticien, ou amant ou prof. de gym et que donc tout le monde rigole. Je dirais que c'est un peu pour cette raison que j'ai fait ce texte là.
-musique ...
- T.G. : Vous étiez coureur de fond ?
- B.O. : J'étais un coureur de 400 m. Mais il m'arrivait de courir jusqu'au 1500 m. Donc on va dans les 1500 m. où on est autour des 4 min. Mais ça m'arrivait dans la période des cross de courir des 5000, des 6000 m. jusqu'à 8000 m. à l'époque. Ça peut paraitre curieux, mais je crois que c'est essentiel. Et ce que j'ai à dire à ce propos, rejoint des textes qu'ont pu écrire certains artistes. Surtout au moment de la naissance de Fluxus, vers '62-'63. Parce qu'un certain nombre d'artistes plasticiens avait toujours le problème de la page blanche. Page blanche qui a ses dimensions, ses limites, et qui a aussi son centre. Et quoi qu'on fasse, on ne peut pas échapper au centre à ce moment là. Ou bien vous travaillez en bordure, ou vous travaillez à une certaine distance du centre ou de la bordure. Alors à partir du moment où des gens ont introduit la notion temporelle, ils ont pu échapper au centre. Il y a un texte de Ben Vautier qui est relativement récent. C'est une écriture et elle dit ceci : « Le temps n'a pas de centre ». Alors ça c'était très important pour l'ensemble des gens, des artistes en particulier. Des artistes qui sont toujours confrontés à leur ego. C'était d'introduire la notion du temps.
Eh bien, pourquoi ne pas admettre qu'une partie de mon académie c'était de courir des 400, des 800 mètres pour faire l'apprentissage du temps, absolument.
-musique…
- T.G. : Et puis peut-être dans l'ordre d'idée, il y a la relation du corps de l'auditeur- spectateur par rapport à la musique. Ce sont deux mouvements qui ... ou bien deux aspects du mouvement. Il serait intéressant que vous puissiez l'évoquer.
- B.O. : Oui, au début je faisais de la musique comme ça de façon tout à fait confidentielle. Et puis un beau jour je me suis mis à l'enregistrer. C'est aussi la première fois qu'on s'écoute alors, la première fois qu'on se rend compte de ce que l'on fait. Pendant quelques années, j'ai enregistré́ des pièces. Et puis il a quand même fallu passer de la vierge ... de la jeune fille à la mariée disons ! J'ai alors édité́ un premier disque pour partager l'hymen. Voilà. Comme je n'aimais pas la formule du concert ou du récital, parce que je trouvais que c'était tricher par rapport à moi - répéter quelque chose qu'on a fait dans un instant. Répéter ce que le public attend de vous, ce n'est pas très gratifiant, et je suis passé à autre chose.
Je faisais toujours mes pièces et comme je voulais quand même les donner à entendre, c'est à ce moment là, que vers '78 j'ai commencé́ à faire des installations musicales et des performances musicales qui mettaient aussi bien le corps de l'exécutant en position importante, ou bien alors mettaient le corps du spectateur - auditeur dans une position importante.
Je veux dire par là que pour écouter certaines pièces, il fallait parfois se coucher par terre ou bien avoir des stéthoscopes en main, les appliquer aux oreilles et à des murs par exemple, ou bien il fallait monter sur une bicyclette et faire des trajets à bicyclette parce que c'était le seul moyen de percevoir les phénomènes acoustiques que je voulais qu'on entende.
Cela supposait donc au fond la participation de l'auditeur si on veut. Je crois que c'est extrêmement important parce que l'écoute n'est pas la même si on est seul ou si on est couché. Si on est debout, si on est penché. La disponibilité́ est différente si vous écoutez un concert à côté́ de 500 personnes, vous n'êtes pas le même que si vous écoutez au lit ou dans votre fauteuil, chez vous. C'est une question d'atmosphère. La réceptivité́ est totalement différente. Alors j'ai accentué ça. Aussi pour créer une relation d'intimité́ avec un auditeur à la fois. Je crois que c'est important. C'est un langage de quelqu'un à quelqu'un d'autre.
Et si on regarde ici un petit prospectus, une photo où on me voit tenir une petite serre transparente, mais qui est alimentée en son, d'un très beau son comme ça. C'est un mausolée que je tiens en main, un mausolée pour un très beau son, et les gens viennent écouter tout près de moi.
Ils viennent écouter ce petit mausolée et ce très beau son. Ils peuvent ouvrir une petite porte et écouter ou bien ils peuvent utiliser un stéthoscope et l'appliquer aux vitres. C'est cette relation d'intimité́ qui m'intéressait beaucoup. Je le dis là dans ce petit texte :
Et si le verre était la peau
La vitrine le corps
Je serais une licorne
ton oreille une bouche
Ta voix sous mon chapeau
Mon Amour
Eh bien voilà̀ ! La peau comme enveloppe de soi. Le squelette qui maintient le tout. Les muscles qui font bouger le tout, mais la peau comme enveloppe.
Cette serre comme enveloppe.
Les choses se passent, ont une certaine résonance à l'intérieur de nous. Et si on veut nous entendre, il faut nous écouter au stéthoscope. Il arrive parfois qu'on crie plus fort, mais il arrive plus souvent qu'on ne crie pas. Et il me semble intéressant que les gens viennent écouter ce qui se passe au dedans de nous. Ça peut être vrai pour tout le monde bien sûr. C'est le cas. Ce qui m'intéresse le plus chez les artistes plasticiens ... ce ne sont pas les artistes qui ont une pratique de type presque publicitaire. Ce sont au contraire ceux qui ont une pratique très sensible, très profonde, très intérieure, et qui se laissent découvrir avec le temps. Il y a des œuvres qui sont très vite consommées et qui sont là pour ça parfois d'ailleurs. Mais il y a des œuvres qui prennent leur temps, qui donnent à manger pour longtemps.
Celles-là̀ m'intéressent.
-musique ...
J'ai fait un certain nombre de pièces, on pourrait dire qu'elles sont relatives au plan et puis par après à l'espace. C'est une pièce de 1983. Une vitre pendue verticalement, et on n'entend rien en dehors de cette vitre.
Lorsqu'on pose l'oreille contre cette vitre, on entend quelque chose de très délicat. Un plan.
Quelques années après, j'avais réalisé́ une beaucoup plus grande pièce qui était une espèce de serre constituée de 6 grands côtés. Il y avait 5 panneaux de verre et un côté́ qui était libéré́. Le toit de la serre était de verre aussi, le sol aussi. Quand on se trouvait à l'extérieur de cette serre on n'entendait rien. Mais si on collait l'oreille à une paroi, on entendait une musique. Si on collait encore une oreille à une autre paroi on entendait une autre musique et on pouvait faire ainsi les 5 parois vitrées. On entendait chaque fois une autre musique. Lorsqu'on pénétrait dans la serre on entendait la totalité́. Le tout à la fois. J'avais intitulé cela un quintette. C'est donc un quintette dont à tout moment on peut entendre les parties soli en étant à l'extérieur, ou la totalité́ en étant à l'intérieur. Cet aspect multiple que l'on peut percevoir de façon séparée, ou dans sa totalité́, au fond c'est aussi un peu ce que je veux dire quand je dis le sculpteur me prend pour un musicien etc. Il y a diverses facettes comme ça vu de l'extérieur. Mais si on pénètre à l'intérieur d'un individu, les choses se combinent, se sentent, se perçoivent et sont intégrées. C'est vrai pour tout le monde.
J’ai fait une pièce, une espèce de performance, c'était en 1979-80. C'est une pièce pour billard. Le billard français. Billard à 3 billes, avec 2 micros de contact et 2 micros acoustiques. Les micros de contact sous la table, les micros acoustiques au-dessus prélèvent le roulement des billes, les chocs des billes et sont amplifiés. Ils sont amplifiés et sont aussi conduits dans l'espace. Il y a divers hauts-parleurs qui sont disposés dans un local et qui permettent le voyage du son dans l’espace. Donc on voit quelque chose se passer visuellement sur un plan horizontal, la table de billard, mais on entend dans l'espace. Encore une fois cet aspect plan-espace qu'on va retrouver assez souvent.
Il y a un projet, je ne sais pas de quand il date, de 1983 je crois. Je dirais que c'est relatif au squelette, et de nouveau à l'enveloppe peau si on veut bien l'entendre ainsi.
C'était dans une grande grange et on pouvait voir toute la structure portante de cette grange. Il y avait de grandes masses de bois, toute une structure énorme, et on allait bâtir à l'intérieur de cette grange. On allait poser des niveaux, des cloisons pour les chambres, pour des locaux. Et j'avais proposé́ de mettre - je ne sais pas, une centaine de petits haut-parleurs incrustés dans la structure portante. De telle manière que lorsque tous les niveaux seront placés, et toutes les parois verticales aussi, on puisse en faisant simplement se déplacer un son d'un haut- parleur caché à un autre, faire percevoir à nouveau le squelette du bâtiment, la structure portante de cette peau. Et c'est nous ça. C'est moi qui m'intéresse au corps, autrefois comme kinésithérapeute, maintenant comme prof.de gym, mais depuis toujours comme athlète si on veut. C'est la structure portante et les muscles qui transmettent l'énergie. Et la peau qui garde le tout ensemble. Ou bien on garde tout en nous, ou bien on laisse transpirer un peu. La musique, elle transpire un tout petit peu.
En tout cas depuis 1978, depuis le moment où je ne fais plus vraiment de pièces qui existent pour elles-mêmes. Presque toutes les pièces depuis lors sont des pièces à écouter mais à très faible volume. J'insiste sur ce très faible volume. Il faut que l'oreille s'adapte, et se rendre disponible à l'écoute, et on ne la rendra pas disponible si on l'assomme de décibels. Au contraire, il y a une réaction. L'oreille se rétracte, et il y a toute une variété́ d'ondes et de fréquences qu'elle ne perçoit plus, qu'elle n'est plus capable de percevoir. Il y a dans l'oreille de beaucoup de gens toute une série de fréquences qui sont perdues parfois définitivement.
C'est un appauvrissement.
- musique ...
« Hier soir, il m'est arrivé́ quelque chose de nouveau.
J'étais dans mon lit. Et vers 10 h et demi, onze heures, je ne sais plus, j'ai dû descendre augarage ... et j'ai fait résonner quelques notes, quelques notes qui me demandaient de résonner. Je savais très bien quelles notes voulaient résonner. Les sons mats n'avaient pas envie de résonner. Je ne les ai pas fait résonner. Seulement quelques notes. 7 ou 8, pas plus. Comme ça, quand elles avaient envie. C'était très curieux. C'est très différent évidemment d'une symphonie de Beethoven ou d'autres musiques où les gens utilisent les sons. On utilise trop les sons. On viole les sons, on les viole de leur silence. Une corde aime se taire et de temps en temps elle aime s'entendre, se faire entendre. Il y a des jours où j'aimerais être un instrument qu'on ne fait plus résonner.
(Extrait de HIER SOIR 1977)
Support sonore : Bondage Room Music 1978 B.O.
Musique pour Initiés 1975 B.O.
Refuge 1977 B.O.
Hier Soir 1977 B.O.
ln Memoriam Collegii 1975 B.O.
Entretien BAUDOUIN OOSTERLYNCK avec PHILIPPE DEWOLF.
RTBF III 23 nov. 1990 Emission .......
- PH. D.W. : Un coup de cœur ! Ecoutez, il se fait qu'il y a des artistes plasticiens... des artistes tout court qui s'occupent de travailler le son. Alors il y en a un qui, paradoxalement, travaille le silence. Ça fait l'objet d'une exposition. Alors, évidemment, quand on fait une exposition sur le silence, on peut se dire que c'est une exposition qui ne fera pas beaucoup de bruit. C'est en tous cas une valeur musicale. C'est ce qu'on va découvrir dans quelques instants. Regardez par exemple ce que fait Baudouin Oosterlynck, parce que c'est de lui qu'il s'agit. Rien que le catalogue de son exposition, qui a lieu au Centre d'Art Nicolas de Staël à Braine l'Alleud, il faut mirer le catalogue. Il y a une couverture verte en relief, c'est une table ronde, une table de jardin dirait-on. Il y a là-dessus un chapeau melon et par dessus une sorte de masque.
Alors vous dire qui est Baudouin Oosterlynck, c'est extrêmement difficile. Je crois qu'en l'écoutant dans quelques instants, vous découvrirez quel est ce personnage, parce que je crois certainement qu'il s'agit d'un personnage. Simplement dire que ce qu'il montre au Centre Nicolas de Staël sont des projets d'environnements sonores.
audouin Oosterlynck est quelqu'un qui, aussi, a des maitres à penser.
C'est par exemples, John Cage, Marcel Duchamp et aussi Ben Vautier. Alors, de John Cage, il reprendra par exemple, l'idée de sa philosophie : My philosophy is a nutshell, get out whatever cage you are in., et alors Baudouin Oosterlynck répond qu'il suffirait ou qu'il suffisait d'apprivoiser des sons comme on apprivoise des oiseaux. Alors quand une pendule, disait Duchamp, quand une pendule est vue de côté, elle n'indique plus l'heure, alors Baudouin Oosterlynck il pense évidemment au son. Quand une pendule est entendue de côté́ elle indique toujours l'heure. Voilà̀, ça c'est un peu le type de sources à partir desquelles Baudouin Oosterlynck travaille. Alors ses projets d'installations sonores ressemblent un peu à des dessins d'enfant. Il a 40 ans, ses projets se traduisent aussi, et c'est pour cela qu'on en parle, par de petits présentoirs en verre, des formes, des pyramides, ou des bocaux dans lesquels on expose des objets.
Et bien, dans ses présentoirs en verre, Baudouin Oosterlynck ne présente rien, si ce n'est le son que l'on va découvrir pendant qu'il nous parlera.
Je vous disais, au départ, Baudouin Oosterlynck est un personnage.
Rien qu'à le voir, il est très étrange. Il porte un chapeau melon. Ce n'est pas celui de Magritte, on pourrait le croire, c'est un chapeau péruvien, comme il va nous le dire ...
B.O. : Le chapeau et la veste blanche ça fait quand même déjà̀ 20 ans au moins, si pas d'avantage. C'est un chapeau péruvien, c'est la peau aussi, et puis c'est un chapeau péruvien parce que je ne suis jamais parvenu à très bien me situer quoi ! Je ne sais pas si je suis Flamand ou Wallon, ou je ne sais pas quoi.
J'ai un frère jumeau. Je ne sais pas si je suis seul ou si je suis à deux.
C'est un peu ça le problème. Un problème d'identité́ en quelque sorte. Voilà, et le petit nœud papillon, couleur cardinal, c'est parce qu'on est au collège Cardinal Mercier. Voilà, c'est un petit clin d'œil.
-PH. D.W. : Je m'étais dit une chose, Baudouin Oosterlynck. Quand on met un chapeau, on entend les sons d'une manière tout à fait différente et ça je suis sûr que vous l'avez déjà̀ remarqué depuis longtemps.
-B.O. : Sûrement, au niveau des oreilles bien entendu, et on a un voile supplémentaire. On agrandit l'oreille, c'est tout à fait certain.
-PH. D.W. : Dans vos démarches, vos travaux que vous avez installés à Braine l'Alleud, on remarque que vous êtes un peu à la recherche de zones de silence. Il y a une chose qui est évidente pour n'importe qui aujourd'hui, il n'y a presque plus d'endroits en Europe ou dans les pays où la motorisation est développée, où d'un côté́ on n'entend pas une rumeur qui est une autoroute qui est d'ailleurs à 10 km, parfois, ou alors c'est un avion qui passe par dessus de votre tête.
-B.O. : C'est ça, quand je me promenais sur le Col de la Core, dans les Pyrénées, tout à fait sur la crête, entre 2 cols en somme, j'entendais effectivement un léger bruit qui venait d'il y a 15 km. L'oreille gauche, elle, percevait le silence qui se trouvait dans un site protégé́, un site tout à fait inhabité́. On entend en effet très bien la différence, il suffit de passer la tête sur le bon versant, je dirais, pour ne plus entendre du tout ... et qu'est-ce qui se passe à ce moment là ? on n'entend plus rien, mais on a un silence qui est un silence enveloppant parce qu'il y a des particules dans l'air qui se trouvent au-dessus, qui bougent et maintiennent l'air protégé́. Ce qui fait que le silence est comme l'ombre du bruit. C'est tout à fait ça. C'est pour cela que je recherche des sites où on peut encore tout de même trouver des silences et il suffit de plonger dans le bon versant. Puis voilà, il faut se promener. Il faut dire qu'il faut faire quelques kilomètres pour les trouver. A pied, à vélo, mais on en trouve. Et puis le silence prend des formes aussi. Il y a des silences plats comme des nappes, très curieux. Il y a des silences aussi quand on a des sites qui sont protégés par plusieurs crêtes, des silences qui nous aspirent. On peut dire celui-là̀ est un peu bizarre, mais il faut en faire l'expérience.
Je parle d'ailleurs de beaux silences, parce que le silence absolu il existe, il est angoissant. On peut tenir 5 minutes et puis on s'en va. Cela existe dans des chambres spéciales, des chambres anécoïdes. Mais si l'espace est très grand , c'est tout à fait différent. Il faut percevoir le silence dans un site naturel.
-PH. D.W. : Vous avez l'impression que l'oreille de nos contemporains est une oreille abîmée ?
-B.O. : Ça, je ne suis sûrement pas le seul à le penser et à le dire, ça c'est évident. C'est aussi une des raisons pour lesquelles depuis 15 ans, je donne la musique à entendre, mais à très faible niveau, un peu au-delà̀ du silence. Les gens doivent tendre l'oreille, coller l'oreille à une vitre sur laquelle ils vont entendre quelque chose. Créer une relation privilégiée entre ce qui est donné à entendre et l'auditeur. Créer cette intimité́, c'est tout à fait le contraire de cette musique qu'on assène comme ça - baf baf. L'agression permanente enfin ... ça empêche les gens de penser. Bien sûr, c'est plus commode.
De beaux silences, de belles situations ... la disponibilité́ à l'écoute est totalement différente. N'importe qui a fait l'expérience dans une salle de concert avec 300 personnes à côté́ de soi. On écoute de façon totalement différente que si on est seul. Bon, c'est une autre écoute. Voilà, je donne une autre écoute.
-PH. D.W. : Est-ce que vous pensez que c'est une écoute solitaire ?
-B.O. : Ça devrait être une écoute ... enfin dans mon cas, ça devrait être une écoute solitaire. Un vernissage n'est jamais un bon moment. Mais c'est pour ça que je ne donne pas ma musique à entendre sous forme de concert. On peut venir écouter pendant un mois, et c'est un langage de quelqu'un à quelqu'un d'autre. Moi je ne parle pas à 300 personnes à la fois, je parle à quelqu'un, même quand je parle à un micro, j'ai l'impression de parler à quelqu'un.
-PH. D.W. : On dit aussi que lorsqu'un silence se fait, l'attention augmente ?
-B.O. : Oui, oui, nos oreilles doivent se reposer, et dans la mesure où nos oreilles se reposent, se dilatent, ce qui est donné à entendre pénètre mieux. C'est physiologique, c'est aussi physique disons. C'est un peu ça, et ce qui m'amuse aussi, c'est faire des pièces qui font entendre des choses que les gens n'entendent pas, ou n'écoutent pas plutôt. Il y a une pièce de 1983 avec des sons d'oiseaux, d'animaux, dans un environnement. Voilà des sons existants, qui sont prélevés, et que je donne à entendre sous l'herbe dans un tuyau. Et les gens vont se coucher sur l'herbe et écoutent. Ils écoutent en somme ce qu'ils n'entendent pas à l'air libre, parce qu'ils n'écoutent pas. Moi, quand je visite un site, un paysage, un bâtiment, je le visite avec mes oreilles aussi.
-PH. D.W. : Est-ce que vous avez déjà̀ fait l'expérience avec des aveugles ?
-B.O. : Je n'ai pas fait d'expérience avec des aveugles, mais ça ne devrait pas tarder. J'ai fait par contre des expériences avec des handicapés mentaux, mais c'était très prenant pour moi. Je les ai enregistrés parce qu'ils ont un langage qui est différent du nôtre, que nous ne comprenons pas. Puis, j'ai fait une pièce avec ça, et je suis retourné dans ces institutions et j'ai emmené́ le haut-parleur. Et puis j'ai disposé le haut-parleur et j'ai fait écouter ça. J'ai vu ce que je n'avais encore jamais vu : ces handicapés se sont collé l'oreille au haut-parleur. Ils écoutaient. Pour une fois il y avait de la musique qui sortait de cette espèce de boîte qui leur ressemblait. Alors il y a des pièces comme ça qui existent sur disque et qui s'appellent Refuge par exemple. C'était frappant, et c'est depuis ce moment là que je fais des pièces avec des vitres qu'il faut écouter. Ça c'est certain.
-PH. D.W. : Justement les dessins que vous exposez aussi portent souvent le nom d'Opus comme en musique.
-B.O. : C'est ça, je suis musicien-compositeur entre guillemets. Comme on voudra l'entendre ou le comprendre. Voilà ! Il y a des n° d'opus. Il y a des opus qui n'existent que comme musique, qui n'ont pas de support visuel. Mais quand même depuis 1975 de moins en moins, et depuis 1983 plus du tout. Mon problème, c'était de faire entendre ce que je fais. Alors, comme je n'aimais pas le concert, je ne savais pas quoi faire. Puis on a édité́ un disque. Je n'avais pas envie de me trouver devant une salle remplie et puis alors quoi ! On devient un interprète de sa propre musique, et puis on devient un produit, et puis le public demande ça de vous. Vous devez toujours jouer la même chose, et vous n'évoluez pas. Tout est là. On est prisonnier de son public à ce moment là, tandis que ceci permet une beaucoup plus grande distance. C'est comme un peintre qui fait un tableau. Quand il est fait, il est fait. Et il ne doit pas revivre cette situation, il ne doit pas se remettre dans les conditions pour reproduire ce tableau là. Il peut avancer, il peut aller ailleurs, parce que la chose est stockée si on veut. Elle est disponible pour n'importe qui.
-PH. D.W. : On va laisser la voix de Baudouin Oosterlynck s'éteindre. Et faire place au silence. On va décrire Baudouin Oosterlynck comme suit, c'est ainsi que Baudouin Oosterlynck se décrit, on n'a pas mieux.
L'artiste me prend pour un collectionneur.
Le collectionneur me prend pour un artiste.
Le dessinateur me prend pour un sculpteur.
Le sculpteur me prend pour un compositeur.
Le compositeur me prend pour un plasticien.
MD me prend comme amant.
Et quand je dis que je suis prof. de gym,
tout le monde rigole.
- ENTRETIEN : BAUDOUIN OOSTERLYNCK avec PASCAL GOFFAUX
RTBF III 10 nov. 1990 Emission
- B.O.: ... La semaine dernière encore dans les Pyrénées, je suis à la recherche d'endroits où il y a ce que je qualifie de beaux silences, et on se trouve sur une crête dans le Col de la Core et le Col de Mente. D'un côté, à 15 ou 20 km, on entend encore des routes, des tronçonneuses très loin, et de l'autre côté, l'autre oreille entend le silence. Et si je mets ma tête à un demi-mètre en dessous de la crête, qu'est-ce que j'ai ? J'ai un très beau silence enveloppant, mais qui est comme une ombre qui m'enveloppe parce qu'il y a quelque chose qui passe au-dessus, qui vient du domaine des humains.
Ce silence est comme une ombre, et cette ombre a une qualité, et là je me cherche. Je vais d'ombre en ombre silencieuse, si on veut.
- P.G.: Est-ce que vos partitions sont aussi des reflets poétiques parce qu'en fait elles ne sont pas uniquement techniques, elles sont également poétiques.
- B.O.: Oui, elles sont poétiques. Tout le monde peut capter, je dirais presque l'essence même de la pièce. Petit dessin où je trouve un site qui m'intéresse, une particularité au niveau du silence. Je l'intitule « Prélude du silence » ou « Menuet du silence ». Tout le monde peut comprendre ça, je crois. Alors, il faut aller sur place. Il faut exécuter la pièce soi-même. Celui qui voudra, il faudra qu'il aille par exemple dans les Alpilles ou bien dans les Montagnettes, sur la départementale 81 entre St Michel de Frigolet et St. Julien. Il faudra qu'il aille là et il ne faudra pas qu'il pleuve, voilà c'est tout.
- P.G: L'espace en fait, la perspective et certainement la localisation du son est une de vos quêtes majeures ?
- B.O.: Oui, depuis toujours. J'ai fait des pièces relatives à des espaces qui font transpirer la structure de l'espace ou d'une maison. Le squelette de tout un bâtiment par exemple. Des pièces qui ont été faites en fonction des possibilités acoustiques de certains lieux, comme par exemple dans le Baptistère de Pise qui a des phénomènes acoustiques tout à fait particuliers qui étaient connus, qui ont été oubliés, et qu'on peut ressusciter de cette manière. Donc ce que j'ai fait à un moment donné il y a 10-12-13 ans, dans des sites, j'essaie au fond de le retrouver avec pour seul instrument mes oreilles. Je crois qu'il y a autant à entendre dans le silence que dans le son.
P.G.: Et quel serait le rôle de l'œil, parce qu'en fait, l'aspect visuel n'est pas négligé également puisqu'il s'agit tantôt d'installations ou tantôt de dessins partitions. Est-ce que le thème du silence concerne aussi le domaine visuel ?
- B.O.: J'essaie d'y échapper. J'ai fait une série d'installations qui mettent en jeu des plaques transparentes, il y a 6-7 ans. Des petites serres, il y a 10-15 ans. De plus grandes serres, il y a seulement 3-4 ans. Beaucoup de transparence. Il y a donc un aspect visuel, mais qui n'arrête pas le regard. Exactement comme le silence d'une zone n'empêche pas d'entendre le silence d'une autre zone qui se trouve 4 à 5 km plus loin.
C'est certain que chaque silence différent va affecter tous les sons qui sont produits dans cette espèce d'enveloppe qui maintient ou qui garde ce silence. Ce que je voudrais bien, c'est qu'il y ait 1000 personnes qui se donnent la peine de faire les mêmes trajets, de voir les mêmes sites, de les entendre et de voir s'il y a une constante bien sûr. Dans quelle mesure est-ce que ce que j'observe n'est pas tellement lié à ma personne. C'est pour ça que je dis que je ne fais pas une oeuvre scientifique. C'est une démarche artistique.
Je visite le Baptistère de Pise avec mes oreilles. Je visite n'importe quel site, n'importe quelle salle, n'importe quel endroit avec mes oreilles. Les gens visitent avec leurs yeux.
- P.G.: Même dans un studio où on peut créer le vide sonore, John Cage disait qu'il y avait toujours un bruit, il y avait toujours le bruit du corps, en fait. Est-ce que vous prenez en compte également le bruit du corps ?
- B.O.: Je peux aller dans des tas d'universités, aller dans une chambre anéchoïque, j'y vais 5 minutes, après j'entends effectivement ma circulation, presque l'innervation. Ça c'est une chose, ça ne m'intéresse pas. Disons que ça m'intéresse en tant que constatation aussi, mais ce qui m'intéresse c'est entre cette expérience scientifique là et la vie de tous les jours. Entre les deux, c'est là que je vis. Exactement comme je ne vois pas avec un scanner, je vois avec mes yeux, moi j'entends avec mes oreilles. Et, mes oreilles entendent ce qu'il y a dans un espace dans lequel je vis, un espace naturel. Si je vais dans une chambre anéchoïque, je vais dans un espace pas naturel. C'est un espace fabriqué, artificiel. C'est vrai qu'il va me renvoyer à mon corps, mais ici je fais l'expérience du corps dans un site naturel qui existe et qui est juste bien pour l'instrument oreille.
- P.G.: Baudouin Oosterlynck, si vous pouviez changer de peau, si vous pouviez vous métamorphoser en instrument de silence par exemple, quel serait cet instrument ?
- B.O.: Dans quel instrument j'aimerais bien être transformé ?
Je ne sais pas, en un instrument que si on l'utilise, il devrait se dissoudre.
1991
Percevoir c’est recevoir
Je m'étais aperçu que le son et l'écoute dépendaient du silence environnant !
Chaque couleur dépend du papier qui le porte.
Chaque son dépend du silence qui le porte.
C'est la transparence à travers laquelle on
peut voir. Et bien ! c'est aussi le silence à travers lequel on peut entendre. Je me suis donc intéressé à cette feuille blanche du son.
Le silence varie en fonction
du relief, de l'altitude, de la température... il varie surtout en fonction de l'enveloppe qui le contient.
Et me voilà parti à la recherche de sites et de lieux
où il y a encore du silence... de beaux silences. Non pas un silence scientifique ou mystique, ni encore un silence éternel mais un moment musical où le silence mis à nu par ses oreilles m'aime. A ce moment, la réalité devient plus forte que l'imagination, le mental devient peau du silence. L'oreille prend corps.
1991
Bousculés
par la vie de tous les jours
il nous arrive tout de même
des moments si lents
qu'on ne les entend plus
1990-1991
1992
Entretien BAUDOUIN OOSTERLYNCK avec Jean-Pierre VAN TIEGHEM sur les VARIATIONS DU SILENCE à la galerie Camille von Scholz
pour la RTBFIII, le 21mars 1992. Emission «Découvertes»
JP V.T. : Je vous propose ce matin de découvrir le silence, et d'une façon très originale et subjective. Car il s'agit d'un compositeur, ou plutôt d'un artiste des sons, et des phrases musicales, qui va vous introduire dans des silences entre autres en Suède, en France, en Espagne, aux Pays-Bas et en Belgique.
Il s'appelle Baudouin Oosterlynck. Il est Belge et il est né en 1946.
Depuis le début des années 70, il recherche la qualité́ du silence. Au départ avec le piano préparé́, allusion à John Cage, de la musique avec des animaux, avec des voix déformées, avec des langues imaginaires, avec les voix de handicapés mentaux.
Actuellement, il présente un livre objet édité́ par les éditions Camomille, et que vous pouvez voir à la galerie Camille von Scholz, 30 rue Vilain XIII à Bruxelles, jusqu'au 2 mai. L'ouvrage Variations du Silence a été́ tiré à 35 exemplaires, il est composé de 32 partitions ... des préludes, des oratorios et une sonate. Chaque partition comporte un dessin et un texte. Le tout forme un trajet, voire une sorte de voyage. Les originaux sont également exposés à la galerie.
Il y a également un animal qui se promène, un autoportrait ? ... et ailleurs une pirogue avec des documents, lesquels ? ... je ne dévoilerai pas le mystère.
A l'étage, vous verrez une sorte de sculpture - 2 parois en verre - vous y posez l'oreille et vous entendrez de la musique. Et je ne vous ai pas tout dit ...
Par ailleurs, une autre exposition d'œuvres de Baudouin Oosterlynck est ouverte à Gand jusqu'à demain, à la galerie Richard Foncke, St. Jansvest 18, avec des installations musicales et des partitions dessinées, et ce n'est pas tout.
Ce soir, à 19h., dans le cadre du festival Ars Musica, Baudouin Oosterlynck présente une pièce, «Jeux et Résonances», au 19 Place Flagey à Bruxelles, à côté́ de la Maison de la Radio.
Dans une architecture au plan incliné, il propose une pièce pour 4 bandes et 4 vélos. Un concert auquel je vous convie.
Et, à présent, Baudouin Oosterlynck nous raconte ces relations entre les silences, les bruits et les sons. Des découvertes dans des trajets, des promenades, des voyages ... une quête, en quelque sorte.
- B.O. : Mes trajets, c'était non pas une fuite, non pas une démarche mystique, ce n'était pas la recherche du silence éternel, ce n'était pas la recherche du silence scientifique, c'était une quête musicale. C'est une démarche musicale.
Tout bruit, tout son a un support comme toute couleur dépend du papier qui le porte. Donc, tout bruit, tout son dépend du silence qui le porte. Et je me suis donc intéressé́ à cette feuille blanche du son . Cette feuille blanche du son, du silence, varie. Il varie en fonction des reliefs, il varie en fonction de la température, il varie surtout en fonction de l'enveloppe qui ...
Vous pouvez aller dans une petite vallée en pente douce, on écoute et à un moment donné, on peut avoir un craquement d'arbre ou un oiseau qui chante. Mais il ne faut même pas voir l'oiseau qui chante pour en connaitre le poids, tellement la qualité́ du silence transmet cette variable là aussi.
S'il n'y a pas un silence très distinct, il y a toute une série d'informations qui manque sur le bruit qui advient.
Quand il y a trop de bruits qui se mélangent, on n'a pas une connaissance bien précise de ce qu'on entend. Je dirais que c'est la transparence à travers laquelle on peut voir.
Et bien c'est le silence à travers lequel on peut entendre, c'est ça quoi. C'est la feuille blanche de l'artiste, le silence.
JP V.T. : Et l'espace, est-ce un espace toujours silencieux, ou est-ce un espace qui porte et transporte le silence et les sons ?
- B.O. : C'est sûr que je pourrais dire que sans espace et sans air on n'entendrait pas les sons. Donc le son se véhicule de particule en particule et atteint nos oreilles. Si je me trouve à une certaine altitude, à 2400 m, sur une crête, je peux entendre ce qui vient d'un versant et je peux entendre de l'autre oreille ce qui vient de l'autre versant. Il y a peut-être un versant qui est habité́ à 25 km de là, et un versant qui n'est pas habité́, donc un versant avec un site protégé́, et si je me couche sous la crête, je me trouve précisément dans un site protégé́, ce qui me donne ce beau silence, et j'ai quand même l'impression que je suis dans l'ombre du bruit. Il y a des particules d'air qui sont en mouvement au-dessus de moi, mais là où je suis, dans ce creux, l'air est stable, et c'est l'oreille qui va percevoir tout ça. Ce n'est pas l'œil, ce n'est pas tellement la peau, c'est l'oreille, le tympan. Et ce que j'ai pu observer dans ces trajets à la recherche de certaines qualités de silence, c'est que notre oreille avait une fonction qu'on avait oublié́. C'est l'information que peut transmettre le tympan au niveau de la pression de l'air, et ça, c'était pour moi une découverte.
C'est vrai que le degré́ de concentration joue beaucoup, il y a des moments où on est bien concentré, et qu'est-ce que c'est d'être bien concentré, c'est se rendre compte de la qualité́ du silence, l'envelopper mentalement et le maintenir. Si on perd la concentration, on est parti dans l'hallucination auditive. C'est la démarche mystique. Je suis musicien, et je faisais une démarche musicale.
JP V.T. : Quelle est votre relation, Baudouin Oosterlynck, entre le silence et l'écriture de sons puisque vous êtes compositeur, vous êtes interprète, et que donc il y a des sons, des phrases de sons qui circulent ?
- B.O. : Là, vous faites allusion à des petites partitions dessins. J'ai pas voulu prendre de photographies des lieux.
J'ai pas voulu non plus me promener avec un enregistreur et enregistrer des qualités de silence. C'est inutile, c'est illusoire, parce que quand on veut les reproduire ... et bien, on a le bruit de l'appareillage ou on a le souffle du haut- parleur. Donc, c'est pas possible. J'ai essayé́ de décrire dans ces partitions- dessins avec le plus de précision, mais cela apparaît comme quelque chose de poétique, mais je crois quand même qu'il y a assez de précisions et il y a des clefs de lecture.
Les couleurs que j'utilise. Le rouge représente le corps, le jaune représente ce qui est donné à entendre. Le bleu représente l'espace, et toutes les combinatoires, les complémentaires, ont leur clef aussi. Le vert c'est évidemment le mélange d'espace et de sons ou de silences en l'occurrence. Le mauve, le violet, ce sera un mélange de corps et d'espace bien sûr. Il faut lire ces partitions comme ça.
Ça, c'est pour le dessin. Et puis, il y a un petit texte qui accompagne encore.
Il y a une partition pour un endroit. Je suis revenu avec plus ou moins 150 à 200 pages de notes, que j'ai renduites à 32 feuilles, quelques lignes, mais je crois qu'elles sont suffisamment explicites, je l'espère en tous cas. Et si quelqu'un veut faire un travail plus approfondi, il ira lire mes notes complémentaires.
- JP V.T. : Dans les notes, il y a aussi des écritures dans des couleurs différentes, est-ce que ces couleurs-là correspondent aux couleurs que vous venez d'évoquer ?
- B.O. : Oui, tout à fait. Alors je me suis amusé́, ça s'est peut-être déjà̀ fait avant, je ne sais pas. Ce n'est pas très compliqué. C'est pour permettre des lectures différentes. D'abord, une lecture rapide. Vous pouvez lire tout ce qui est écrit en rouge, vous avez un sens. Vous pouvez lire ce qui est écrit en jaune, vous avez un autre sens. Vous pouvez faire des combinaisons avec ce qui est vert, ce qui est bleu. Vous pouvez lire très rapidement, par exemple, sur un texte de 15 lignes, vous pouvez lire quelque chose qui a du sens en 5 ou 6 mots. Ça c'est pour le temps de l'exposition. Quelqu'un qui veut en savoir davantage, il achète un livre et il se plonge dedans.
- JP V.T. : Le dessin, pour vous, est-ce la mémoire du lieu ?
- B.O. : Tout à fait, c'est la mémoire du lieu. Souvent, je revenais avec un petit croquis, quelques notes, pas beaucoup, mais cela me suffisait amplement à me replonger dans la situation quand j'étais de retour, ou quand j'étais au camping, parce que je faisais mes trajets à vélo, les sacs, à pied, etc. ... et je réécrivais. Et même, 2 mois après, si je relis mes notes, je peux tout à fait replonger dans l'expérience. La façon dont mon œil (mon oreille) a été́ impressionné si on veut.
- JP V.T. : De quelle façon avez-vous choisi vos lieux, où vous vous êtes promené́ à la recherche du silence ?
- B.O. : Et bien, ça peut paraitre très curieux, je dirais que c'est comme quelqu'un qui va à la recherche de sources. Ils ont quelque chose dans les doigts, un pendule. Et ils cherchent comme ça. Et bien, je dois dire que j'ai cherché́ à l'oreille. Et c'est certain, qu'au début, il m'a fallu un certain temps pour lire les cartes. J'ai appris à lire des cartes, et mes trajets à vélo m'ont amené́ parfois à changer de direction, et c'était sans doute la bonne direction.
C'est à l'oreille. On peut entendre facilement ... A travers des zones de légers bruits, on peut entendre à 15 km, on peut très bien se rendre compte vers quoi on va. Alors qu'est-ce que c'est ? A un moment donné, on se dit que brutalement, je dirais, la réalité́ est plus forte que l'imagination. On se dit : ça y est, c'est ici ! alors je reste là et je palpe, je goûte, 5 heures, 6 heures, une nuit, un jour, deux jours, trois jours. Mais, on se promène à vélo. Se concentrer, y penser. On est dans son imagination, dans ses désirs, et puis, tout à coup, la réalité́ est plus forte que l'imagination, et on se dit c'est ça, voilà̀, crac, ça y est.
Il y a eu des sites qui ne sont pas des sites en surface. Des sites souterrains, des carrières désaffectées avec des roches réfléchissantes. On m'avait dit que ça existait, alors je suis allé́ là. J'en ai visité́ 4 ou 5. J'en ai trouvé́ une qui était intéressante, où je pouvais me guider après 5 ou 6 heures de présence à l'intérieur. Mes oreilles étaient reposées, on pouvait très bien se guider dans ces galeries rien qu'à l'oreille. Je dirais comme une chauve-souris. Par contre, dans une situation inverse, mais très intéressante que j'ai pu observer, ici, en Belgique, et certains connaissent peut-être ... à la frontière, près de Maastricht, entre Liège et Maastricht, il y a la Montagne St. Pierre avec des carrières de sable, une carrière de marne, 250 km de couloirs, une ville entière, énorme, des couloirs de 10 m de haut, 5 m de large, mais tout en sable, même le sol. Il n'y a aucune réverbération. Alors on se promène là dedans, l'oreille éteinte. C'est tout à fait différent de l'expérience de la carrière avec la roche réfléchissante. Il m'est arrivé́, bien sûr, au cours de mes trajets, d'aller dans des lieux, je dirais, où on peut s'attendre à avoir fatalement du silence : des lieux habités, des églises. Et bien ! Il y a des églises qui nous donnent de beaux silences, et il y a des églises qui ne donnent pas de beaux silences. On peut s'interroger...
Les trois églises que j'ai sélectionnées entre guillemets en France, sont Brancion, St.-Martin-de-Londres et St.-Martin-du-Canigou, qui nous donnent un beau silence. Je me suis posé la question. Je trouvais que la voûte coïncidait avec le cerveau, non, avec le crâne quoi ! Il y avait une épousailles, si on veut. Donc, de nouveau sans doute un équilibre de pression au niveau de la tête et des oreilles. Et en Suède, j'ai trouvé́ aussi des églises d'un autre type, d'une autre configuration, mais qui me donnaient le même type de silence clair, qui éclaire l'oreille. Alors, ce qui m'a frappé́, c'est que dans des reliefs extérieurs environnants, on trouvait des sites tout à fait semblables en courbe inversée. C'était extraordinaire. Donc, je me suis dit que les gens, au Xème, XIIème, XIIIème, XIVème siècle, avaient cette sensibilité́ et n'avaient pas besoin de calculs d'ordinateur pour faire des choses qui nous amènent un silence qui féconde l'oreille.
Il y a eu toute une série de trajets dans des plaines. Alors là, c'est beaucoup plus difficile de se concentrer sur le silence. Vous êtes dans une plaine immense et vous ne percevez pas d'enveloppe. C'est un silence qu'on ne peut pas maitriser. C'est un silence qui est trop dissout. Alors, la seule façon de faire, c'est de se coucher. Et c'est la terre qui devient le support de ce silence. Alors, à nouveau, on élargit l'enveloppe du corps, et on peut de nouveau, mentalement je dirais, reformer une membrane. Alors, il est possible de se concentrer sur le silence et d'en apprécier une qualité́.
Il y a eu des endroits de petite montagne, avec une petite montagne dans le dos, avec une très grande plaine devant soi, et ça, c'était tout à fait classique. J'ai observé́ plusieurs fois : on pouvait avoir pour l'oreille des phénomènes de perspective que l'on a pour l'œil. Ce sont des observations qui me sont venues et ce serait intéressant que des scientifiques fassent des études plus précises là dessus, de voir si la chose est réellement objectivante.
C'est certain que mes trajets, ma quête, c'est un mélange de subjectivité́ et d'objectivité́. Mais je crois qu'il y a pas mal d'objectivité́ à trouver dans cette quête subjective à mon avis . Ce serait intéressant que plusieurs personnes refassent ces trajets un peu dans les mêmes conditions, aux mêmes époques d'année, aux mêmes conditions climatiques à peu près, et me disent, après, si elles ont observé́ des choses à peu près semblables.
Ceci dit, il m'a fallu, quand même, à chaque voyage, 6-7-8 ou 10 jours de silence pour que mes oreilles soient à même de capter ces variations du silence.
Alors, on entend des choses très diverses, et on se rend peut-être compte de certaines choses. Ainsi, en France, avec toutes ces nombreuses forêts brûlées ... oserais-je dire que c'est ma chance ... mais voilà̀ ! ... c'est un peu l'expérience qu'on a dans les déserts. On a la même expérience. Vous êtes dans une forêt brûlée : il n'y a plus de vie au sol. On voit jusqu'au sol. Nos pieds sentent jusqu'au sol, mais nous entendons plus profondément. Il y a une espèce de dissonance, une discordance entre ce que l'on voit, et ce que l'on perçoit tactilement, et ce que l'on entend. Alors ça c'est une ouverture du silence. Ce n'est pas un prélude du silence, ce n'est pas un oratorio du silence, c'est quelque chose qui permet à l'oreille de dépasser ce que l'on voit et ce que l'on sent tactilement. Voilà̀, j'entends plus bas que mes pieds. C'est une espèce de silence très profond, et qui fait parfois peur et qui rend mal à l'aise certaines personnes.
Moi, je dois dire, des gens m'ont dit avant que je ne parte : « Ecoute, tu n'as pas peur ? où tu vas ? et : tu vas te suicider ou quoi ? » Mais pas du tout, c'était une démarche tout à fait consciente. Ce sont des morceaux de musique comme on compose une musique. Là, j'écoute. Je suis là comme un récepteur. Percevoir, c'est recevoir. C'est une chose essentielle. On a trop tendance à vouloir enfoncer quelque chose dans la tête d'un autre. Qu'est-ce que je peux recevoir ? Comment les choses viennent-elles vers moi ? Ça, ça m'intéresse.
Je tourne un peu les pages d'un livre, superbe livre aux éditions Camomille de la galerie Camille von Scholz. On a très bien travaillé. Je suis très content de ça.
Ici, j'ai un prélude du silence en Champagne. Alors, je lis le petit texte ici : Entendu par la pensée plutôt que par l'oreille, étendu dans l'Aube un silence dissout. C'est en référence à ce que j 'ai dit il y a 2 ou 3 minutes, où dans des zones très étendues, on a très difficile de capter le silence. Entendu par la pensée plutôt que par l'oreille. Etendu dans l'aube un silence dissout. Des choses comme ça, enfin ...
Une énorme réserve de silence, c'est la Suède. C'est fabuleux parce que la Suède est presque toujours couverte, il y a presque toujours des nuages, mais il y a rarement des précipitations, et il y a un air très stable, au-dessus de la Suède, ce qui est tout le contraire de l'Ecosse, par exemple.
Les trajets en Ecosse, c'était assez difficile. Paysages magnifiques, toujours venteux, alors là, on ne cherche pas dans les lieux, on cherche dans le temps, sauf à 7 h du soir. Le vent tombe net à 7 h, 7h05, et on est bon pour 1h30, 2 h, et puis ça recommence, il faut choisir son site. Encore un petit texte. Voilà, ça c'était un Prélude du silence éventé ou prélude éventé́ du silence en Ecosse. Il fallait attendre le bon moment. Je mets se lover dans la tourbe à en perdre la tête, jusqu'au moment où̀ le silence du soir balaie le vent. Alors seulement la conscience prend la place de l'imagination. L'oreille prend corps.
- JP V.T. : Vous me faites penser parfois, Baudouin Oosterlynck, à un artiste anglais, qui est plutôt un sculpteur oserais-je dire, il s'appelle Richard Long; Richard Long s'est promené́ souvent dans des zones de désert, dans des silences, dans des zones de pierres, dans des zones de sable, et puis il a dessiné, et il a fait un tracé de son trajet, de sa promenade. Vous me faites penser à lui, mais d'une façon très très différente parce que vous tracez votre promenade par le silence. Y aurait-il quelques points communs entre vous et Richard Long ?
- B.O. : Richard Long, c'est sûr, tout le monde connaît. On ne peut pas y échapper, mais on peut imaginer, peut-être, qu'il y a des points communs. Encore que ma démarche se situe davantage dans une lignée de références musicales, je dirais. Je crois que c'est ça. Mais c'est vrai que j'ai été́ me promener. Je me promène avec mes oreilles. Beaucoup se promènent avec leurs yeux. Moi je me promène avec mes oreilles. Quand je visite un lieu, un espace, je le visite avec mes oreilles. Et c'est très curieux. C'est une autre approche.
Ici, j'ai un Prélude du silence n° 4 dans le Cirque de Mourèze en France. Peut-être quelqu'un y est-il déjà̀ allé́ parmi ceux qui nous écoutent. Alors, c'est un cirque très curieux, avec des pitons rocheux comme ça, de 30 à 40 m de haut, et il y a des courants d'air. Mais des courants d'air qui se déplacent. Et on les entend se déplacer à 2-3-4 km, alors que soi-même on est dans un petit creux protégé́. Et puis, on entend ce courant d'air revenir, et qui nous balaie, et puis qui disparaît. Alors je dis c'est un peu comme ce voyage avec le vent dans les oreilles à vélo, et la sensation de stabilité́ du silence au moment des arrêts. Exactement comme dans la vie de tous les jours. Sans cesse bousculé, il nous arrive tout de même des moments si lents qu'on ne les entend plus.
- JP V.T. : Lorsque, Baudouin Oosterlynck, vous travaillez sur un projet de langage musical, lorsque vous composez, quelles sont les conditions que vous réunissez ? Vous composez chez vous, j'imagine ?
- B.O. : Oui, pas toujours. Cependant ... de 1972 à 1977, j'ai fait des pièces chez moi. Et puis, elles étaient là, il fallait les partager. J'avais fait quelques disques et je détestais la formule du concert. Ces pauvres gars qui doivent jouer tous les soirs la même chose, je les plains. Alors, j'ai réalisé́ des pièces de telle manière qu'elles puissent être données à entendre durant des ex-auditions ou des expositions, donc durant un mois ou deux mois. C'est une plaque vitrée qui n'assomme pas les gens, mais les gens vont vers cette plaque vitrée et collent l'oreille. Et ils écoutent. J'ai créé́ une relation interpersonnelle entre cette musique et son auditeur. Puis j'ai, par exemple, mis de la musique sur les murs. Voilà̀, je peux mettre votre voix sur le mur, et les gens viennent, ils reçoivent des stéthoscopes, et ils écoutent votre voix sur le mur. C'est très beau cinq personnes qui écoutent un mur au stéthoscope.
Puis, j'ai fait des morceaux pour des espaces, pour des bâtiments. C'était pour Bru’81. Il y a un bâtiment, place Flagey au n° 19, qui appartient maintenant à l'Architecture, La Cambre. Il y a un plan incliné très curieux. Je m'étais dit que c'était intéressant, et j'ai fait une pièce avec 4 bicyclettes qui transportent des cassettophones munis de cassettes sur lesquelles il y a toute une musique avec des sons ascendants, des glissandi descendants et avec toute une série de paradoxes sonores qui sont perceptibles, et faits dans ce lieu propre.
Donc, une pièce en fonction d'un lieu.
J'ai fait d'autres pièces aussi, par exemple, le Baptistère de Pise, qui a une coupole tout à fait particulière qui, suivant l'endroit où on se trouve au sol, renvoie un écho avec 2 secondes, 4 secondes, 6 secondes, jusqu'à 12 secondes de retard, selon l'endroit où vous vous trouvez. Alors, j'avais fait une petite pièce avec une petite flûte de lotus. Vous envoyez un son, vous en envoyez un autre après vous être déplacé́, vous en avez un qui vous revient après* celui que vous venez d'exprimer. Il y a toute une série de choses comme ça qui vous reviennent. Et j'ai employé́ une petite flûte de lotus pour que le public puisse faire la différence entre ce qui est émis en temps réel, et ce qui revient 11, 12, 6, 2 secondes après. Donc, c'était jouer avec le bâtiment. Donc, quand vous me posez la question, quand vous composez, comment faites-vous ? Je compose pour un lieu, pour un bâtiment. Je vais à l'écoute d'un lieu, d'un bâtiment. Voilà̀, je vais à l'écoute de ceux qui m'écoutent. La façon dont les gens reçoivent la musique est plus importante que la musique. C'est ce que je dis, maintenant, depuis des années. De 1975 à maintenant, pour moi, c'est ça. Je m’intéresse à celui qui écoute. Je crois que c'est essentiel.
* dans l'interview, Baudouin Oosterlynck a prononcé́, par erreur, le mot « avant»
1993
Percevoir c'est recevoir
Ces derniers mois, je suis parti à la recherche d'instruments qui me touchent et qui sont restés silencieux très longtemps. Pour qu'ils le restent plus longtemps encore. Et je me suis souvenu d'une pièce ancienne, Hier soir.
1993
Ces derniers mois je suis parti à la recherche d'instruments de musique qui me touchent et qui sont restés silencieux très longtemps. Je les ai choisis parmi des milliers d'autres pour qu'ils poursuivent leur silence.
Ce sont des instruments singuliers mais d'inspiration classique, des exceptions en quelque sorte. Marginalisés par l'histoire ils disent tant qu'on n'a plus besoin d'en jouer pour les entendre.
En août 1977 aussi, je n'avais plus besoin de jouer sur mes instruments. L'intimité suffisait.
C'était une autre
PAX MUSICA 1993
1994
Le silence à l'oeuvre
la mort n'existe pas.
Depuis longtemps certaines pièces attendaient une demeure.
Les pièces d'eau, les prothèses.
Quand tout à coup j'eus la révélation d'une nouvelle utopie
Chaque émotion a son heure
L'art comme l'amour est un instant de coïncidence avec soi, avec l'autre, avec le monde.
Nous sommes faits de temps
et l'art comme l'amour est ce moment où
le présent, le passé et le futur
ne font qu'un.
Décembre 1994
1996
Entretien THIERRY GENICOT et BAUDOUIN OOSTERLYNCK
RTBF III, le 05 novembre 1996 EMISSION : « CORRESPONDANCES»
- T.G. : Je vous propose, à présent, d'évoquer la question du silence avec l'artiste Baudouin Oosterlynck.
Baudouin Oosterlynck, si ce n'est pas le silence qui vous habite, il est pourtant au cœur de votre travail ...
- B.O. : Oui, il y avait d'abord des pièces que je donnais à entendre dans le silence, où les conditions d'écoute étaient le silence absolu. C'était l'auditeur, le spectateur-auditeur qui devait aller vers la musique. Il recevait des stéthoscopes et écoutait ce que j'avais induit dans le mur ou dans des plaques vitrées.
Les gens rentrent, la salle est pleine de silence et pourtant ils vont à la découverte de sons.
Puis, il y a eu toute une période où je suis parti à travers champs, à travers les montagnes, à la recherche d'endroits de silence et j'avais intitulé ça « Variations du Silence». J'avais découvert 32 sites avec 32 silences de qualités différentes. Ces qualités varient en fonction de la température, de l'altitude, du degré d'humidité..., de la disponibilité et aussi de l'enveloppe qui contient ce silence.
Cela a fait l'objet d'un livre. Puis ..., après ..., parce que déjà en 1977 j'avais eu une période que j'avais intitulée « Pax Musica» durant laquelle je n'avais plus joué de mes propres instruments ... Parce que j'avais l'impression que je les violais, je préférais qu'ils gardent le silence ...
Je me suis alors demandé s'il y avait des instruments de musique qui étaient restés en silence depuis 150, 200 ans. Et, de fil en aiguille, de collectionneur en collectionneur, de marchand spécialisé à un grenier abandonné, j'ai été rechercher des instruments qui étaient restés en silence depuis autant d'années.
C'étaient des instruments qui avaient été marginalisés par l'histoire de la musique. Un violon à une corde : un monocorde avec une très longue corde qu'un instrumentiste avait fait fabriquer parce qu'il jouait toujours la même mélodie toute sa vie ... pourvu que la corde soit assez longue. Ce musicien meurt et l'instrument reste là. Il passe du salon au grenier ... et il attend ... 120 ans.
Et puis, il y a quelqu'un, au XXème siècle, qui vient le découvrir, qui le voit et qui s'y retrouve tout à fait et qui se dit : c'est moi. Et qui le prend, et qui l'achète surtout pour qu'on continue de ne pas en jouer. J'ai trouvé, comme ça, une série d'instruments qui étaient miens depuis 150, 200 ans. Ils étaient tellement particuliers qu'on n'avait plus besoin d'en jouer. Je faisais un petit dessin qui explicite ma relation avec cet instrument. Et je le positionne sur l'instrument ... dessus, dessous, à moitié dessus, à moitié dessous ... c'est selon. Et cela dit quelque chose. Cette période date d'il y a 3, 4 ans et je l'avais aussi intitulée « Pax Musica» .
-T.G. : La qualité́ du silence dépend de la qualité́ de celui qui écoute ... ce silence.
Tous les silences ne s'équivalent pas ... !
- B.O. : Non bien entendu. Et après ces trajets, après ces instruments qui étaient restés en silence, cette intimité …, je me suis encore une fois rendu compte que la première chose qu'un compositeur doit faire, c'est écouter.
Et je me suis demandé alors : « Comment percevrait-on le monde si nos oreilles étaient mises autrement ? ». Question amusante ... J'ai fait des prothèses en cuivre. En orientant tous les pavillons vers le haut, vers le bas, en mettant la tête dans une espèce de tonneau cylindrique orienté vers le haut, orienté vers le bas - et si on fait bien attention - on observe le monde avec des localisations sonores tout à fait particulières, tout à fait différentes. On existe différemment par rapport au monde. On entend mieux, on écoute mieux ! Que ce soient les bruits du monde, la musique du monde ..., la qualité́ de silence du monde ..., j'apprends quelque chose sur moi rien que parce que j'ai changé la position de mes oreilles. Je relativise. C'était un nouvel aspect de la manière de capter les choses.
Puis, je me suis dit : « Qu’est-ce qui se passe avec les oreilles qui n'entendent plus ? » ... Et j'ai fait une pièce qui s'intitule « Quelles Oreilles ? ». C'est une pièce pour quelques instrumentistes. Ces instrumentistes seront les seuls à entendre au moment où ils produisent ... parce que cela se passe dans un cimetière. C'est une pièce que je joue pour et au milieu des morts.
C'est l'autre versant du silence. Une musique qui est jouée pour des oreilles qui n'entendent pas.
Mais, quelque part, il y a cette relation des humains encore vivants vers ceux qui ne le sont plus, dont on n'a plus que les esprits. J'avais déjà̀ écrit une autre fois : « Je joue très peu, seulement quand je suis vivant ».
Je crois bien que la mort, c'est un moment merveilleux. C'est un moment musical où le silence du dedans se confond avec le silence du dehors.
Si notre mort pouvait être ainsi, cela nous ferait beaucoup de bien.
- T.G. : C'était Baudouin Oosterlynck qui nous évoquait la question de ses silences.
2003
(1979-2003)
Performance musicale Histoire sans parole Opus 9 – 1975, 12’ 40’’
Une bande sonore diffuse la musique de « Histoire sans parole ».
A intervalles choisis, une note sort d’un haut-parleur puis de l’autre.
Un marcheur fait cinq pas d’un HP à l’autre puis retour.
La cadence est exactement celle qui permet 5 pas entre la fin de la 1e note et
la coïncidence de la 2e note avec le 5e pas.
L’auditeur doit marcher lui-même d’un haut-parleur à l’autre à cadence régulière.
Il aura l’impression parfois d’aller chercher la note, parfois de s’en écarter.
Il lui arrivera aussi de tomber juste.
Installation musicale Hommage à Dan Van Severen Opus 31 bis – 1978
Un son tout à fait localisé dans l’espace
comme si on pouvait le prendre à un endroit donné.
Lui faire parcourir le trajet d’une œuvre de Dan.
Le son voyage en laissant une trace sonore de manière
à ce que l’on ait réellement la sensation d’une écriture - trace.
Beaucoup de petits haut-parleurs.
Un enregistreur et un accord sonore par forme.
Installation musicale Enveloppe ou Vêtement Opus 34 - 1978
Réaliser l’enveloppe musicale de son corps,
comme si le son était notre vêtement.
En bougeant, on peut enter et sortir dans un vêtement sonore.
Pour chacun, il peut y avoir un vêtement sonore différent et approprié.
Performance musicale Etudes pour plans et espace Opus 36 - 1979
Deux micros acoustiques au-dessus de la table de billard,
deux micros de contact fixés à l’ardoise sont reliés à une table de mixage avec ampli.
Quatre haut-parleurs et un appareil qui permet le voyage du son
en temps réel dans l’espace.
Un bon joueur de billard français et un technicien qui fait voyager le son prélevé
dans l’espace.
(Appareil fait par Michel Dickensheid à ma demande)
Performance musicale Jeux et résonances Opus 37 - 1981 22’ 30
Place Flagey, 19 Bruxelles.
Dans un bâtiment de 40m de long, 10 de large et 15 m de haut, possédant des plans
inclinés qui s’interpénètrent sur quatre niveaux.
Quatre bicyclettes transportent des cassettes préenregistrées avec des paradoxes sonores épousant ou renversant les montées et les descentes.
Percussions, glissandi, effets de phases.
Le public se trouve au centre en bas.
Installation musicale Surface Opus 40
Balayage stable Opus 45 - 1982
Réaliser un ‘’ rideau sonore ‘’ tel qu’indiqué sur le dessin. Cette surface-relief constitué par un accord sonore continu seulement palpable par l’oreille est là comme un objet, immobile.
Et c’est l’auditeur qui en le traversant induit la durée. Le son de la surface sonore balaie le corps (nu) de l’auditeur.
On peut réaliser d’autres formes de rideaux sonores.
Installation musicale Pour Speelhoven Opus 49 1983 var. 1
Tuyau fermé avec haut-parleur d’un côté.
Le tout enfoui dans le sol.
Les sons des animaux de l’endroit sont entendus et transformés
dans le tuyau.
Pour entendre, il faut se coucher à terre et coller l’oreille au sol.
On peut aussi percevoir à l’oreille les nœuds et ventres acoustiques si l’on induit un son constant !
Pour éviter que l’herbe soit mouillée, placer un auvent de tente comme à Speelhoven.
2006
POUR JEHAY. POINTS DE VUE ? POINTS D’ECOUTE ! OPUS 178
Janvier – Juin 2006
Le parc du Château de Jehay présente quelques particularités.
Pour admirer le Château à partir des plus beaux points de vue, il y a des socles !
Il y a aussi une splendide cabane aux canards .
Ce sont ces deux éléments qui m’ont inspiré pour réaliser l’ Opus 178 .
En somme relever la cabane à hauteur de tête et placer des socles …pour entendre !
La tête dans les combles, le promeneur entend les sonorités des fils de nylon tendus lorsque le vent s’en mêle.
Il y a deux fils entre la première tour et la tour du milieu, trois fils entre celle-ci et la dernière tour. Les fils sont tendus et appuyés sur des coupoles en frigolite qui augmentent la résonance.
L’auditeur – promeneur entend ainsi deux notes qui fluctuent au début, puis cinq notes vers le milieu et enfin trois dans la dernière tour.
La force inégale du vent fait varier la tension et provoque ainsi de beaux glissandi.
Il y a les points de vue ; il y a maintenant …les points d’écoute !
2007-2008
POUR SENEFFE , Commentaire sur la nature domestiquée 2007 - 2008
Pour avoir vu le Domaine à l’abandon quand j’étais enfant (1958–1960), les toits éventrés envahi par une nature qui avait presque repris le dessus, j’ai été frappé de voir cette nature à nouveau domestiquée par l’homme depuis peu.
La voici presque à notre image, soumise à la raison,
totalement « éduquée » à la française.
Ce domaine aurait pu devenir un collège franciscain, un centre pour handicapés …
Il est redevenu un instrument d’apparat !
Dans les carrés bordés de hautes haies, j’ai trouvé une « suite » de refuges idéaux pour partager l’intime de quelques souvenirs et susciter la comparaison de la nature domestiquée avec l’homme éduqué.
A ECOUTER DE PRES…
1er et 5ème carrés : Petites cheminées d’où sortent des sons enfouis rappelant les travaux de
restauration mélangés à la musique de Bondage Room.(1978)
2ème carré : Oratorio (1978) pour voix de handicapés mentaux.
Par leurs voix, je suscite le rapprochement avec la vraie nature « libérée »
des contraintes imposées par l’homme.
Ecoutez tout contre le volume fermé.
3ème carré : Résonances. (1977)
Me voilà, éduqué ou …domestiqué comme le Jardin des trois
terrasses, chantant dans un langage inventé des souvenirs d’enfance au
milieu d’un toit éventré.
Ecoutez entre les ailes pour profiter de la réverbération acoustique.
4ème carré : Mise à plat du toit de la volière.
Hommage à l’ibis, seul oiseau qui ne chante pas.
2008
Baudouin Oosterlynck , le 6 octobre 2008
A propos de la « Symphonie » d’ YVES KLEIN
A / Les titres … et commentaires
Titres différents donnés à la Symphonie « monoton » au cours de la vie d’Yves Klein
1 - Symphonie « monoton » ( 1947 ?– 1948 ?) ( 1949 ?)
(aucune trace, ????)
2 - Monoton – Silence – Symphonie ( 1947 ? ) 1961 ( Manifeste de l’Hôtel
Chelsea à New-York)
Y.Klein en parle .
Peut-être y avait-il pensé dès 1947 , 1948, 1949 .
( Aucune trace tangible cependant .)
Pierre Henry compose une "Symphonie monoton" en 1958 - 1959 (pas de silence)
Première version de Pierre Henry ( pièce de Pierre Henry
sur bande magnétique )
jouée chez Robert Godet en l’île Saint-Louis le 5 Juin 1958
au cours d’une première séance avec un « pinceau vivant »,
puis chez Iris Clert le 17 avril 1959 au milieu d’une expo de
Heinz Mack. ( C’est Yves Klein qui propose à Pierre Henry
de faire entendre sa ( celle de Pierre Henry ) Symphonie
monoton .
( Seule Iris Clert mentionne l’intervention sonore de Pierre Henry )
3 - Symphonie « monoton » 1959 décrit dans « Yves Klein
Le dépassement de la problématique de l’art »
Edité en décembre : Edition de Montbliart
4 - Symphonie Monoton-Silence 1960
A l’occasion des Anthropométries de l’époque bleue,
Yves Klein dirige les pinceaux vivants, les 3 violonistes,
3 violoncellistes et 3 choristes à la Galerie Internationale d’Art
Contemporain à Paris,
le 9 mars 1960 ( 20’ de son suivies de 20’ de silence )
Pierre Henry compose la Symphonie monoton N°2 (musique sur support mécanique )
Nouvelle Pièce de Pierre Henry faite et déposée en 1960 ,
jouée au mariage d’Yves Klein en 1962 (37 ‘, pas de silence)
en guise de cadeau,
renommée « Monochromie » en 2000 pour éviter tout
malentendu, à la demande de Madame Y. Klein.
5 - Monoton – Silence – Symphonie 1961
( Manifeste de l’Hôtel Chelsea à New-York )
6 - Symphonie – ‘’ Monoton – Silence ‘’ (1947 ?– 1961) (1949 ? – 1961)
Partition écrite par Louis Saguer ( 5’ou7’ de son suivies de 44’’
de silence ).
Version pour orchestre : accords fa dièse - la pour les
instruments à vents, une note différente pour chaque groupe
de chœur , 5 accords différents pour les violons et
violoncelles.
B / Commentaires
Les différents titres et dates qui accompagnent cette « symphonie » d’Yves Klein depuis sa conception nécessitent une lecture attentive de ce qu’en a dit et écrit Yves Klein au fil des ans.
La pièce change au fil du temps.
Y.Klein en modifiera plusieurs fois …et le titre, et l’effectif instrumental, et les notes, et la durée, et la durée de silence qui suivra.
- Pierre Henry : Symphonie monoton 1958 Première version ( bande magnétique )
Symphonie monoton n° 2 1960 exécution publique au mariage de
Yves Klein en 1962 ( bande)
Il y a également une confusion régulièrement entretenue avec l’œuvre de Pierre Henry intitulée Symphonie monoton qui a été jouée deux fois dans sa Première version au cours d’une première séance de Klein avec « pinceau vivant » le 5 juin 1958 chez Robert Godet puis au cours d’une expo Mack dans la galerie Iris Clert le 18 avril 1959, sur proposition de Y. Klein.
J’insiste , jusqu’à cette date ( 5 juin 1958 ) il n’y a aucune trace tangible d’une quelconque pièce de Yves Klein ayant pour titre Symphonie monoton-silence comme il (on) le laisse croire.
Seul, fin de l’année 1958 à Gelsenkirchen dans le théâtre en construction, on voit Klein ‘’ diriger ‘’ un orchestre absent devant un public absent .
1947 et ou 1949 : aucune trace ! ?
Une seconde version de Pierre Henry appelée Symphonie monoton N° 2 (sur bande magnétique) déposée en 1960, sera jouée lors du mariage de Yves Klein en 1962 .
Cette pièce sera renommée Monochromie en 2000, à la demande de Madame Klein .
- Yves Klein : Symphonie « monoton » (1958) - 1959
Il est remarquable que la première fois que Yves Klein en parle sur document vérifiable c’est dans le premier opuscule édité en Belgique par Pol Bury et André Balthazar aux Editions de Montbliart à La Louvière publié en décembre 1959.
Yves Klein
Le dépassement de la problématique de l’art.
Voici le paragraphe concerné :
‘’ Pendant cette période de condensation, je crée vers 47 – 48 une symphonie « monoton » dont le thème est ce que je voulais que soit ma vie.
Cette symphonie d’une durée de quarante minutes ( mais cela n’a pas d’importance, on va voir pourquoi) est constituée d’un seul et unique « son » continu, étiré, privé de son attaque et de sa fin, ce qui crée une sensation de vertige , d’aspiration de la sensibilité hors du temps.
Cette symphonie n’existe donc pas tout en étant là, sortant de la phénoménologie du temps, parce qu’elle n’est jamais née ni morte, après existence, cependant, dans le monde de nos possibilités de perception conscientes : c’est du silence – présence audible. ‘’
Ce texte absolument magnifique est d’une importance capitale si l’on veut bien un jour interpréter cette pièce dans sa version de 1959 et non dans les autres versions orchestrales terrestres.
Revenons au texte publié en 1959 et donc à la « partition » en somme.
- Il n’y a pas d’instruments ni voix mentionnés.
- Il n’y a pas d’exécution physique (… ni née ni morte,… sortant de la phénoménologie du temps,… c’est du silence-présence audible…).
- Il n’y a pas de silence qui suit.
En somme, c’est le travail des compositeurs et des musiciens quand ils écrivent la partition ou quand ils la lisent.
Donc produire mentalement …« un son » continu, étiré, privé de son attaque et de sa fin…( comme il est écrit )…sortant de la phénoménologie du temps …
Alors oui … : c’est du silence-présence audible. ( mentalement !) qui dure 40 minutes si l’on veut ( …cela n’a pas d’importance … ).
C’est à cette première version qu’il faut joindre l’image d’ Yves Klein en chef d’orchestre au Théâtre de Gelsenkirchen en 1958 . Il est là concentré, sans musicien, sans public, un bras en l’air.
Yves Klein va donc plus loin que Pierre Henry dans l’Immatériel Musical.
Curieusement la durée chez Klein est de 40’, presque comme la Symphonie monoton de Pierre Henry qui dure 37’.
A propos des dates '47 et '48 ( …je crée vers 47 – 48…) : cela changera en 1949 , en 1947 - 1961, en 1949 – 1961 ! ) . Aucune trace pour corroborer ce qu’il écrit ici en 1959 .
( Il y a bien entendu John Cage avec « 4’33 ‘’ » en 1952
Gerhard Rühm avec « Ein – ton – Musik » et une pièce silencieuse « Noch 2 minuten / Noch 1 minute » en 1952,
Erwin Schulhoff avec « In Futurum » en 1919
Alphonse Allais avec la « Marche funèbre pour un grand homme sourd» déjà en 1897, toutes pièces sur le silence absolu. )
- Yves Klein Symphonie Monoton – Silence 1960
La pièce de Yves Klein est jouée le 9 mars 1960 à la Galerie Internationale d’Art Contemporain à Paris pour accompagner la création des Anthropométries bleues.
Il y a 3 violonistes, 3 choristes et 3 violoncellistes dirigés par Klein.
Durée : 20 ‘ de son suivies de 20’ de silence.
Chacun joue ou chante une note.
( pas de son électronique )
- Yves Klein : Monoton – Silence – Symphonie ( 1947 ?) 1961
Ainsi dénommée et datée en 1947 !? par Y. Klein ... au cours de la conférence au Chelsea - Hotel à New-York en 1961 :
… ‘’ Attendu que j’ai proposé une nouvelle conception de la musique avec ma « Monoton – Silence – Symphonie », ‘’…
…’’ L’artiste futur ne serait-il pas celui qui, à travers le silence, mais éternellement, exprimerait une immense peinture à laquelle manquerait toute notion de dimension ? …
… ‘’ De la manière même que je créais une « Monoton – Silence – Symphonie » en 1947, composée de deux parties – un énorme son continu suivi d’un silence aussi énorme et étendu, pourvu d’une dimension illimitée - , je vais tenter aujourd’hui de faire défiler devant vous un tableau écrit de ce qu’est la courte histoire de mon art, ce qui sera suivi naturellement, à la fin de mon exposé, d’un pur silence affectif.
Mon exposé se terminera par la création d’un irrésistible silence « a posteriori », dont l’existence dans notre espace commun, qui n’est autre, après tout, que l’espace d’un seul être vivant, est immunisée contre les qualités destructrices du bruit physique.
Cela dépend beaucoup du succès de mon tableau écrit dans sa phase technique et audible initiale. C’est alors seulement que l’extraordinaire silence « à posteriori », au milieu du bruit aussi bien dans la cellule du silence physique, engendrera une nouvelle et unique zone de sensibilité picturale de l’immatériel. ‘’…
Commentaire : Pas de trace tangible de 1947 .
Contradiction entre le silence inclus comme décrit en 1959 ( Edition de Montbliart) et le silence postérieur .
Très belle pensée de 1961 quand il parle de « notre espace commun…l’espace d’un seul être vivant » de la « cellule du silence physique ». Ici, il est à nouveau proche du texte de 1959 dans ‘’ Le dépassement de la problématique de l’art.’’
- Yves Klein : Symphonie – « Monoton – Silence » 1947 – 1961
Partition écrite par Louis Saguer ( et S.Bussotti ? )
5 minutes ou 7 minutes de son suivies de 44’’ de silence .
Version pour orchestre : accords fa dièse – la pour les instruments à vents, une note différente pour chaque groupe de chœur , 5 accords différents pour les violons et violoncelles .
Cette dernière partition très connue est très éloignée de la proposition de 1959 (1958) et même de toutes les autres.
Les versions successives de la symphonie de Klein ont dénaturé complètement le sens premier de cette œuvre jusqu’à ce que cela ne devienne plus qu’une pièce d’accompagnement de happening, puis un support sonore pour film, enfin raillé par les cinéastes au Festival de Cannes les 11 et 12 mai 1962 ( Claude Chabrol avec les Godelureaux et Gualtiero Jacpetti avec Mondo Cane … dans lequel la bande sonore de la Symphonie Monoton – Silence est remplacée par une chanson populaire).
Le soir même, Yves Klein subit une première attaque cardiaque .
Il meurt d’une ultime crise le 6 juin 1962 .
La Gloire est toujours un Malentendu .
Baudouin Oosterlynck , le 6 octobre 2008
2009
Baudouin Oosterlynck : Prothèses pour l’œil et pour l’oreille : un certain regard, une écoute incertaine. Lecture pour la séance du 28 novembre 2009, Académie royale de Belgique
Chères Consoeurs, chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,
Avant d’entamer cette lecture, je vous prie d’excuser le fait que je parlerai entre autres de ma pratique artistique. C’est ce que je connais le mieux !
Je ne suis ni historien de l’art ni scientifique.
I am an artist, a sound artist ! …
Un artiste du son qui navigue entre l’œil et l’oreille, par l’œil et par l’oreille.
La plupart d’entre nous se promènent avec les yeux. Depuis l’enfance, je me promène avec les oreilles.
Attentif aux propriétés du son qu’il soit bruit ou non, je m’interrogeais toujours de sa provenance, de sa localisation. Comme chaque enfant, je me tournais pour voir et donc situer ce que j’avais entendu et ce qui en était la cause.
Sans qu’on s’en aperçoive, l’œil informe et rassure l’oreille.
C’est lui qui nous informe de la distance à laquelle nous sommes de la source du son.
C’est l’œil encore qui précise l’orientation de la source sonore au degré près.
Alors déjà, le regard est certain, l’écoute incertaine.
La vie passe…et vers l’âge de cinquante ans, le regard devient progressivement incertain à son tour…
Mais curieusement l’homme a compensé ce handicap en inventant vers 1285,
bérycles, bésicles, clouants, bésicles brisés, binocles ciseaux, manières-d’y-voir, aides-à-la vision, œil-de-vieux, lancetier, monocle, manocle, impertinent, surprenante, face-à-main, lorgnon, pince-nez boudin, pince-nez à griffe, à coulisse et à pont. Des lunectes, lunettes à tempes puis à oreilles, lunettes fils, lunettes cheveux, des collapsibles etc.
Sans compter toutes sortes de lunettes de protection : pare-soleil, mistralienne, lunettes de lit, lunettes à bonnet etc.
Il existe en français environs une centaine de noms pour désigner des lunettes. Ils varient en fonction de leur apparition, de la catégorie sociale de ceux qui les portent (œil-de-vieux et lancetier) et du type d’utilisation.
Parfois même elles portent le nom de certains médecins, Fieuzal par exemple.
Pour votre curiosité, j’ai déposé une série d’exemplaires de tous les siècles dans les vitrines de l’Académie.
Au cours des siècles, ces prothèses pour l’œil n’ont pas toujours eu bonne presse.
Instrument de pouvoir (peu de personnes pouvaient lire), on était parvenu à faire croire aux 14ème, 15ème et 16ème siècles que le monde n’était pas le même vu au travers de lunettes et que c’était de la Folie de philosopher en regardant au travers du béryl ( bril ).
Puis, il y a l’éloge de la Folie…et progressivement les caricatures et sarcasmes s’estompent.
L’optique fleurit et constitue un vocabulaire nouveau, témoin de l’attention portée à notre regard sur le monde. On invente des verres concaves, biconcaves pour corriger, enfin, la myopie et autres handicaps.
Au 17ème donc, on parle de foyer, distance focale, lentille convergente, lentille divergente, réfraction, variation de la vitesse de la lumière etc.
Un an avant Galilée, le hollandais Hans Lippershey, lunetier à Middelburg, invente « la lunette » en 1608, premier instrument à la recherche de l’infiniment loin.
Est-ce une prothèse ?
Quelques années auparavant un autre hollandais, Zacharias Janssen, invente le premier microscope composé, premier instrument à la recherche de l’infiniment petit.
Est-ce une prothèse ?
Dès ce moment l’optique quitte le commun des mortels pour entrer dans le domaine des laboratoires scientifiques.
L’artiste que je suis va davantage s’intéresser aux verres de couleurs différentes utilisés au 18ème siècle et sensés soulager des maladies d’ordre psychique.
Et de nouveau quolibets font le tour de l’Europe…
« Bonjour lunettes, adieu fillettes »
Tout le monde cache ses lunettes ! sauf en Espagne.
Bien qu’il existe déjà un dessin de Léonard de Vinci, on commence à mettre au point les lentilles de contact fin 19ème.
Alors que nous portons des lunettes depuis le 13ème siècle, il a fallu attendre la fin 18ème, début 19ème pour voir apparaître les cornets acoustiques !
Tout le long du 18ème, on s’intéresse aux propriétés du son, ses modes de déplacement et ce qui le fait varier.
Il a fallu attendre 5 siècles pour observer la manière dont on reçoit les sons !
De la même manière que les lunettes modifient et corrigent la réception des stimuli visuels, les cornets acoustiques corrigent la perception des sons.
Selon la forme du volume d’air donnée par le cornet, on pouvait filtrer soit les basses, soit les moyennes, soit les fréquences plus élevées du spectre de manière à corriger la mauvaise perception du malentendant.
Hélas ! De nouveaux quolibets les font disparaître au profit de prothèses plus discrètes mais moins efficaces.
Il est remarquable que le vocabulaire de l’acoustique emprunte au vocabulaire de l’optique.
On parle aussi de spectre, de longueur d’onde, de propagation, de lentilles convergente et divergente, de focale, de miroir, de réflexion, de réfraction et diffraction du son.
Tout le monde a pu observer à l’œil la réfraction d’un objet plongé dans l’eau.
Cet objet parait brisé.
Mais est-ce que tout le monde a pu observer la réfraction d’un son ?
Au Domaine du Château de Seneffe par exemple, outre le triple écho… à reconstituer, il y a le bassin d’eau de forme ovale. Grâce au soleil du matin, l’évaporation crée une loupe acoustique. Cette loupe acoustique a pour effet de concentrer à distance en un point focal tout son produit de l’autre côté du bassin. Si on est au foyer acoustique, on entend. Sinon pas.
Ce sont ces divines différences du monde sonore qui m’intéressent.
Mais sans un minimum de silence, ces aspects là sont masqués.
Il y a 20 ans, j’ai fait 15.000 km à pied et à bicyclette en Europe à la recherche d’endroits où il y a de beaux silences. Ce n’était pas une démarche scientifique encore moins mystique… mais une démarche musicale.
J’en ai trouvé 32, différents, dont la qualité varie avec la température, l’altitude, le degré d’humidité et l’enveloppe qui contient ce silence. Il me fallait d’abord 6 à 7 jours de silence pour que mes oreilles se reposent, se décontractent et soient capables d’entendre les variations du silence.
Ecouter le silence, c’est écouter la pression de l’air sur le tympan.
Ecouter le silence , c'est écouter la forme du volume d'air.
Au détour, j’ai visité quelques églises. Seules les petites églises romanes me donnaient un silence satisfaisant. Sans doute est-ce dû au fait que la voûte épouse la forme de la tête et qu’ainsi le volume et la pression de l’air étaient les mêmes partout.
Un sol inégal y est pour beaucoup également.
Une petite église romane : est-ce une prothèse ?
Au retour de cette expérience, je me suis dit que la forme de la tête influait probablement sur la réception du son et je fis donc des masques en plexi moulés à partir de têtes de morphologies très différentes.
L’installation musicale comprend un haut-parleur conique qui diffuse un accord sonore continu et constant de cinq notes, tout juste au-dessus du silence pour éviter la réverbération.
Chaque visiteur, face au haut-parleur, essaie six masques aux oreilles libérées de manière à ce qu’il entende s’il y a des différences de perception d’un masque à l’autre.
Eh bien oui, la morphologie seule de la tête fait varier aussi la perception du son.
C’était une surprise, une confirmation et c’est depuis ce moment que j’ai commencé la série des Prothèses que j’ai déposée sur le podium.
Nous n’aurons pas l’occasion de les essayer aujourd’hui mais je puis vous expliquer les particularités acoustiques de chacune et leur mode d’utilisation.
En 1994 donc, je me posais les questions suivantes :
- Comment entendrait-on le monde si nos oreilles étaient orientées autrement ? ou avaient une autre forme ?
Je pense que nos comportements seraient tout différents.
- Regarderait-on la personne à qui l’on parle ? ou se tournerait-on pour mieux l’entendre ?
- Et si nos pavillons étaient capables de mouvement pour ajuster la distance focale acoustique, aurait-on besoin de se tourner pour voir ?
Voici donc des Prothèses pour bienentendants.
Prothèse inverse :
Celle-ci inverse la gauche et la droite : ce qui vient de la droite est perçu
à gauche et vice versa.
On n’entend pas ce qui vient de l’avant ni de l’arrière !
Prothèse entonnoir :
Si un observateur engonce la tête dans la prothèse, la maintient bien droite
et qu’un autre situé à 4m par ex. lui parle à hauteur de la courbure supérieure,
la perception des sons est inversée.
Un son venant de l’avant est perçu à l’arrière et l’inverse.
De même un son venant de droite est perçu à gauche et l’inverse.
C’est encore vrai pour toutes les positions intermédiaires.
L’entonnoir est conçu de manière à recevoir le son par réflexion sur la surface
opposée puis à l’écouler vers le rétrécissement au niveau du cou.
Par l’avant le son passe par la courbe, s’écrase sur les pointes, glisse vers le
bas et passe derrière les oreilles…
Par l’arrière le son passe entre les pointes, est réceptionné par la courbure côté
intérieur, glisse vers le bas et passe devant les oreilles…
L’auditeur se voit aussi en anamorphose à l’intérieur de la prothèse !
Prothèse pour s’écouter marcher :
Faire attention à ce à quoi on ne fait jamais attention : la marche par exemple.
Prothèse pour écouter le bas :
Totalement isolé, on écoute uniquement ce qui vient du bas : les insectes par
exemple. J’aime bien le contraste entre la présence manifeste de l’instrument
alors que celui qui le porte est totalement isolé.
Prothèse avec chambre :
En écoutant les sons ambiants par le stéthoscope relié à cet objet partiellement
sphérique, ils nous reviennent comme si nous étions nous-mêmes dans une
sphère.
La réverbération nous transporte dans un autre monde.
Prothèse à l’ancienne :
Voici un cornet acoustique du 19ème siècle.
La forme seule est responsable de la perte de basses fréquences.
Grâce à ce cornet acoustique ancien, tout semble plus clair parce qu’on perçoit
mieux les aigus. C’est la forme du volume d’air ainsi créé qui filtre.
D’autres formes filtrent (en réalité masquent) d’autres secteurs de fréquences.
Avec l’âge, nous entendons trop les basses en général. On ne distingue pas bien
la parole.
Or nous comprenons la parole par les aigus, les émotions par les basses.
Pour bien entendre donc, entendez moins !
Prothèse pour une oreille indiscrète :
Cet instrument permet d’écouter une conversation indiscrète à 40m derrière soi.
Il suffit de bien l’orienter.
En effet, ce sont les multiples petits foyers créés par le marteau du sculpteur qui
recueillent les sons, les amplifient et les renvoient vers les oreilles. Un certain
nombre renvoient à côté mais il y en a suffisamment qui atteignent les oreilles.
C’est un bijou pour oreilles indiscrètes !
Prothèse séparatrice :
Cet instrument d’écoute permet de séparer les sons qui proviennent de la
gauche et ceux de la droite y compris ceux de devant et de derrière.
Il est très utile pour situer un animal entendu mais caché dans les branches ou
derrière une légère colline, ou encore dans un creux…
Même sans voir, il suffit de se tourner et de viser à l’oreille jusqu’au moment
où le son entendu est perçu de manière égale sur les deux oreilles.
On le fait toujours naturellement…mais grâce à cette prothèse placée au milieu
de la tête, la localisation se fait au degré près, même les yeux fermés !
Prélude à la seconde série des Prothèses :
En 1992, je fis ce double stéthoscope relié de part et d’autre par le tuyau.
Il permet d’écouter les oreilles de l’autre !
Il force le silence et permettrait des applications nouvelles pour les acouphènes.
Prothèse double :
Le fait d’avoir séparé les deux entonnoirs de manière à ce que l’un conduise
les sons captés vers la seule oreille gauche et l’autre les sons captés vers la
seule oreille droite permet à un auditeur de suivre beaucoup plus facilement
deux conversations à la fois.
Et ceci du fait que chaque personne qui parle s’adresse à un circuit distinct y
compris au cerveau.
Prothèse avec possibilité d’isolement :
Cet instrument permet d’écouter ce qu’on veut bien écouter.
Quand on veut couper la perception des sons et conversations,
il suffit de fermer le robinet comme on éteint la radio !
Prothèse bicéphale :
Un seul entonnoir récepteur relié à deux stéthoscopes permet à deux personnes
d’écouter la même chose.
En orientant l’entonnoir, celui qui le dirige peut forcer l’autre à écouter ce qu’il
veut lui faire écouter.
Le second a l’impression d’être aveugle ! et se demande d’où vient ce qu’il
entend.
Prothèse pour soliloque :
Voici un petit instrument pour se parler à soi-même ! En secret.
Prothèse pour écouter l’autre oreille :
Chacun a deux oreilles, mais avez-vous déjà écouté l’une avec l’autre oreille ?
Silence garanti ou acouphènes en stéréophonie !
Prothèse pour amnésique :
Et pour terminer ce catalogue provisoire, en voici une pour ceux qui ont oublié
qu’ils avaient des oreilles pour écouter le monde tel qu’il est.
De tout temps il y a eu des lunettes pour voir et celles pour être vu, il y a aussi les prothèses acoustiques pour entendre et être entendu…
Je vous remercie. 6
Ouvrages de référence :
Crestin-Billet (Frédérique), La folie des Lunettes, Paris, Flammarion, 2003.
Crunelle (Marc), Existe-t-il une tradition acoustique dans l’architecture occidentale ?, Bruxelles, Institut Supérieur d’Architecture Victor Horta,1984.
Davidson (D.C.) and MacGregor (R.J.S.), Spectacles, Lorgnettes and Monocles, Buckinghamshire UK, Shire Publications Ltd., 2002.
De Lotto (Enrico), From Nero’s emerald to the Cadore glasses, Pieve di Cadore, Assindustria Belluna, 1956-2000.
De Visscher (Eric), Baudouin Oosterlynck, phénoménologue du silence, in Baudouin Oosterlynck : partitions, Gent, Imschoot uitgevers, 1991, p. 5-7, 69-71, 77-79.
De Visscher (Eric), Sons exposés, in L’art du XXème siècle, Paris, Citadelles & Mazenod, 2005 p. 227- 241.
Foch (Adrien), Acoustique, Paris, Librairie Armand Collin, 1942.
Giffon (Anne), Die Stille im Kunstwerk, in Klangskulpturen, Augenmusik, Koblenz, Ludwig Museum im Deutschherrenhaus Städtische Museen Koblenz, 1995, p. 23-28.
Guillemin (Amédée) Le monde physique : la pesanteur, le son, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1881.
Heynen (J.), Raadgevingen voor minkundigen tot conservatie van het gezigt, en over het gebruik en misbruik van brillen,oogglazen,enz., Utrecht, N. van der Monde, 1839.
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Larcher (Hubert), L’acoustique cistercienne et l’unité sonore, Paris, Hubert Larcher éd., 1976.
Luperini (Linda), L’ottica di Leonardo tra Alhazen e Keplero, Milano, Skira, 2008.
Marly (Pierre), Les lunettes, Paris, Hachette, 1980.
Monneret (J.), Le lunetier-opticien, Morez, Ecole Nationale de Lunetterie et d’Optique, vers 1900.
Oosterlynck (Baudouin), Variations du silence 1990-‘91, Bruxelles, Edition Camomille, 1993.
Oosterlynck (Baudouin), Variaties van de stilte 1990-’91, Tienen, ‘Toreke Museum, 1993.
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Oosterlynck (Baudouin), Conversation avec Jacques De Maet, Gerpinnes, Editions Tandem, 2005.
Oosterlynck (Baudouin), Prothèses 1994-2004, Wavre, PMA éditions, 2009.
Rossi (Frank), Brillen, van leesglas tot mode-artikel, Haarlem, Schuyt & Co, 1991.
Tabacchi (Vittorio), Il museo dell’occhial Pieve di Cadore, Milano, Fabbri Editore, 1990.
Vachez (A.), Des Echea ou Vases acoustiques dans les théâtres antiques et les églises du moyen-âge, Caen, LBH, 1886.
2010
Collège Belgique, Cycle « L’inconnu dans la création artistique »
Coordonnateur et responsable académique : Chevalier Leduc
Palais des Académies, Bruxelles. Conférence du 20 Octobre 2010 .
Un extrait musical et 40 illustrations projetées accompagnent ce texte.
Baudouin Oosterlynck : Oser l’inconnu et assumer sa différence.
Exemples et réflexions sur ma pratique artistique.
Exposé des circonstances souvent fortuites qui m’ont conduit à intégrer le visuel au sonore de 1975 à 1991. L’expérimentation intuitive m’a fait découvrir des versants curieux proches de la physique et de la psychologie.
I Introduction
1 -
Lorsque notre confrère Jacques Leduc a proposé comme thème général pour ce cycle de conférences ‘ L’inconnu dans la création artistique‘, j’ai tout de suite été interpellé tant la part de l’inconnu est grande dans la création.
Beaucoup d’artistes et sans doute beaucoup de chercheurs aussi ont connu ces moments inattendus où la main est littéralement ‘conduite’…
On est alors bien souvent le premier étonné de ce qui naît sous la main.
De même quand on se trouve dans un état de somnolence, on fait l’expérience de ces rêves éveillés où parfois …des idées saugrenues apparaissent à l’esprit !
La plupart d’entre nous les négligent, les oublient volontairement ou non.
Mais si l’on s’y attarde et pour peu qu’il y ait un lien entre ces idées saugrenues et nos préoccupations artistiques, osons l’aventure !
L’artiste « libre » a cette chance de pouvoir explorer l’inconnu sans que la société n’ait quelque chose à lui dire.
L’art, c’est l’exercice de la liberté.
Par contre l’artiste rétribué et/ou engagé par la société n’a plus la liberté de l’aventure.
Celui-ci considère d’ailleurs souvent sa pratique artistique comme « un travail ». Il le fait sans doute pour s’insérer dans la société et gagner sa vie.
On imagine très vite tous les compromis dus à cette situation de dépendance.
2 -
Lorsque Marcel Duchamp eut cette idée saugrenue de déposer dans un salon artistique (l’Armory Show) un objet de tous les jours, qualifié de Ready made et existant à des milliers d’exemplaires, imaginait - il, en 1914, qu’il allait révolutionner notre regard sur les choses ?
Depuis, un grand nombre d’artistes pratiquent les Ready made « améliorés » …pour
dire sans mots ce qu’ils ont à dire.
C’est une révolution aussi importante que la photographie dans le monde des arts visuels.
L’art, c’est le lien qu’il y a entre les œuvres d’un artiste.
Si par chance, ce lien dit quelque chose du monde en devenir, l’artiste sera perçu comme un être rare qui interpelle et révèle ce que nous ne savions pas encore de nous-mêmes.
3 –
Ceci étant dit, l’artiste se trouve devant la page blanche …avec …ou sans bagage technique.
S’il fait confiance à son seul bagage technique, il risque d’être un artiste talentueux certes mais dont on ne percevra ni la charge émotionnelle, ni l’éventuelle dimension spirituelle ou autre, ni la véritable colonne vertébrale de l’œuvre.
S’il fait confiance à ce que l’on appelle l’intuition momentanée et habitée par l’époque, il dira sans doute des choses sur et pour sa génération.
S’il fait confiance aux forces et énergies qui le traversent malgré lui, il fera peut-être un œuvre sur lequel s’appuieront les générations futures.
L’art comme l’amour est un instant de coïncidence avec soi, avec l’autre, avec le monde.
II Prémices
Enfant, j’ai toujours pensé que si j’avais un garçon plus tard, il serait anormal !
Je m’étais habitué à cette idée mais lorsque mon épouse fût enceinte une première fois,
j‘ai ‘’dû’’ tricoter une paire de gants dont la main gauche avait six doigts !
LE GANT A SIX DOIGTS - 1975
C’était une sorte de fétiche, d’objet refuge. ( Je jouais un peu le piano, mais très mal de la main gauche…). L’enfant est né normal.
C’était une fille !
Quand je mettais ces gants, les gens étaient un peu mal à l’aise.
Sans doute l’auraient-ils été moins si j’avais eu un doigt de moins !
Ces réactions comportementales du public m’ont poussé à faire des performances
dès 1975.
Quelques années plus tard en 1977, j’allais être père pour la seconde fois... et me trouvais donc dans la même situation…
Un jour, au bassin de natation, j’avais entendu de magnifiques articulations vocales provenant d’un groupe de handicapés mentaux. Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était qu’on ne pouvait pas dire si c’était un rire ou une expression de peur. En tout cas, c’étaient des phonèmes que nous ne pouvons pas produire et qui recèlent une charge émotionnelle puissante.
Pour en faire deux morceaux de musique, je fis des enregistrements de voix de handicapés mentaux sur bande magnétique dans des instituts à Boitsfort et à Lovenjoel.
En ralentissant et en accélérant le déroulement de la bande enregistrée, je me suis rendu compte que parfois je comprenais des mots, des bouts de phrase.
Sans doute est-ce dû au fait que les hauteurs de sons et l’attaque des mots étaient de ce fait modifiés… Je réalisai ainsi une pièce pour piano et voix intitulée « Refuge » (Opus 25 -1977) et un « Oratorio » (Vestige, 1977), en travaillant sur plusieurs pistes comme le font les musiciens de la musique concrète.
Pour l’Oratorio que nous entendrons, j’avais gardé des voix telles quelles, très sculpturales, pour les parties soli et j’avais modifié les voix en manipulant les vitesses de déroulement des bandes pour les chœurs. De cette manière, j’obtenais des voix proches de voix normales.
Extrait de l’Oratorio – 1977
Quand j’ai fait écouter ces pièces dans les instituts, les handicapés mentaux ont été extrêmement réceptifs à ce que j’avais fait avec leurs voix et ils étaient les uns à côté des autres, l’oreille collée aux grands haut-parleurs, complètement scotchés.
C’était comme si, enfin, ils se reconnaissaient.
Je me suis dit que leur handicap était davantage lié à un problème moteur au niveau du larynx qu’à un problème central. Ce handicap se reproduisant depuis le début de l’usage de la parole (enfant) aura affecté grandement leur développement.
Peut-être qu’ils nous comprennent. Peut-être que nous ne les comprenons pas.
III Performances et installations musicales
1 -
C’est à la suite de cette expérience que j’ai pensé à induire la musique dans des murs, dans le sol, dans des vitres etc. pour que les visiteurs collent l’oreille comme j’avais vu les handicapés mentaux le faire contre les haut-parleurs.
Je transformais des haut-parleurs pour qu’ils induisent le son dans n’importe quel matériau et ce de manière à ce qu’on ne les entende pas dans l’espace.
Cette manière d’aborder la musique était très différente d’une Symphonie de Beethoven… Cette fois, ce n’est pas la musique qui va vers l’auditeur, mais l’auditeur qui va vers la musique.
La situation d’écoute est tout autre et cela m’a conduit à réaliser de nombreuses installations jouant d’une part sur le comportement du visiteur, d’autre part sur les paramètres fondamentaux du son liés à l’écoute.
C’est ainsi que depuis 1978 je me suis retrouvé dans les galeries, les centres culturels et les musées.
2 -
Parce que je trouvais qu’une photographie donnait trop d’importance à l’aspect sculptural de mes pièces, je fis des petites partitions-dessins qui explicitent le comportement de l’auditeur. Dès qu’une idée surgissait, je faisais le dessin.
Parfois le dessin primitif était si léger que je devais le photocopier en fonçant le trait pour voir ce que j’avais fait !
3 -
Se posent alors les problèmes techniques qui mettent parfois des années à trouver une solution.
Pièces qui jouent sur les paramètres fondamentaux du son et leur perception.
C’est ainsi que je me suis adressé à des ingénieurs électroniciens et acousticiens avec lesquels j’ai mis au point en 1979 un appareil permettant de faire se déplacer le son dans l’espace. Michel Dickenscheid d’Ougrée (Belgique) mit alors un appareil au point pour ma performance intitulée « Etudes pour plans et espace» (Opus 36).
Celle-ci se présente avec un billard français à 3 billes. Deux micros de contact sous l’ardoise et deux micros acoustiques prélèvent les sons du roulement et des chocs des billes.
Pendant que le joueur de billard joue sur le plan horizontal, un autre fait se déplacer le son dans l’espace en temps réel à l’aide de 4 H.P. et d’un appareil à manette conçu spécialement pour l’occasion.
Voir le déplacement sur un plan, l’entendre de façon linéaire aussi dans l’espace.
Dix ans plus tard, on retrouvait ce type d’appareil dans …les dancings !
En 1981, je fis « Jeux et résonances » (Opus 37).
Un collectif d’artistes m’invite à participer à une exposition dans un bâtiment de 40 m de long, 10 m de large et 15m de haut. (Ce bâtiment jouxte celui de l’INR au 19, Place Flagey à Bruxelles.) L’intérieur recèle un plan incliné en pente douce qui enrobe l’espace. Quatre niveaux s’interpénètrent : deux pour monter ou descendre et deux autres pour descendre et monter. Deux croisements naturels, l’un en haut, l’autre en bas. Le tout stimule les perceptions motrices et la sensibilité à la gravité.
A intervalles précis une, deux puis quatre bicyclettes munies de cassettes préenregistrées plongent dans l’espace et l’arrosent de glissandi et autres sons sur deux octaves. Chaque cycliste respecte un timing donné, fonction du parcours et base des séquences sonores.
La partition circulation et la partition sonore sont conçues de manière à clarifier le parcours d’abord, à provoquer des renversements et des effets de phase ensuite ainsi que des croisements en des points précis de l’espace.
En jouant sur les paramètres fondamentaux du son, l’attention de l’auditeur voyage d’un paramètre à l’autre percevant paradoxalement des impressions de montées sonores pour des descentes. Les paradoxes de hauteur du son, l’effet Dopler et la découverte de sons qui deviennent percutés lorsque la source sonore est en mouvement alors qu’ils sont perçus linéaires quand le haut-parleur ne bouge pas sont autant de moyens mis en œuvres pour percevoir à l’oreille les particularités de ce bâtiment.
C’est avec l’aide de l’ingénieur électronicien Robert Fesler que je réalisai la bande sonore en adéquation parfaite avec la partition circulation.
Début des années quatre-vingts, je fis plusieurs performances et installations sonores basées sur les systèmes d’ondes stationnaires. Chladni au 18e siècle constata l’existence des nœuds et des ventres acoustiques. J’eu l’idée de montrer ce que l’on n’entend pas grâce au graphite et au talc sur deux peaux de tambour ( Ado Zwartberg Chat 53 – 1983 –‘ 84 ).
Il y eut aussi des installations grâce auxquelles je donnais à entendre les endroits des nœuds ( silence) et ventres (sons amplifiés) acoustiques. Par exemple dans un tuyau enfoui dans le sol comme pour « Pour Speelhoven » 1983. C’était inattendu ! Je voulais seulement faire entendre de la musique aux animaux qui vivent sous terre. En fait tout cela venait du fait que j’avais mal au dos et que je me couchais souvent par terre à cette époque.
Un jour de Février 1982, je me suis demandé comment éliminer la variable temps pour la musique, seule variable pour laquelle on n’a pas encore vraiment de solution.
Si on parvient à donner au son la forme d’un objet et si le son est constant, nous
avons l’impression d’être en présence d’un « son-objet » stable qui n’a ni début ni fin.
Il aurait une forme et un volume ‘’plastiques’’ seulement perceptible par l’oreille.
J’annule ainsi la sensation de durée en musique.
C’est dans cet esprit que je fis les deux partitions-dessins que voici :
VOIR PARTITIONS – DESSINS SURFACE Opus 40 – 1982
BALAYAGE STABLE Opus 42 - 1982
Dans ces installations, c’est l’auditeur qui - en traversant la surface-volume - introduit la notion de temps.
S’il ne bouge pas, rien ne permet d’observer le déroulement de la « musique ».
Comment réaliser cet « objet-son » ou « son-objet » ?
C’est alors que me vint l’idée de repousser le son, de le confiner dans une forme impalpable, invisible et cependant forme et volume pour l’oreille.
C’est ainsi que je suis entré dans ce que l’on a appelé plus tard l’holophonie.
L’idée fut très rapidement publiée dès 1982.
J’étais dans la transparence.
En 1983 j’aimais donner à entendre là où il n’y a rien à voir : vitres, murs, serres, baguettes magiques, à écouter de près ou au stéthoscope.
J’avais transformé le haut-parleur pour qu’il induise le son dans n’importe quel matériau. L’auditeur, pour entendre devait coller l’oreille à la paroi.
Cette légère transformation des haut-parleurs m’a permis d’explorer toutes les facettes du comportement de « l’homo auditus » depuis l’écoute du tracé de la ligne jusqu’à l’expérience de l’espace en passant par les surfaces planes, verticales ou horizontales.
Il y avait tant à découvrir que cela m’occupa durant plusieurs années.
A ECOUTER DE PRES… OPUS 55- var.1 1983
Var.2 1983
MAUSOLEES Opus 34 bis 1978 – 1984
( Mausolées fait suite à une pièce de 1978 Pyramides, constituée de 9 pyramides de verre sonorisées et qui ont été cassées lors d’un déménagement. )
Mausolées est constitué de 6 petites serres possédant chacune un très bel accord sonore différent, juste un peu au-dessus du silence.
Quand il entre dans la salle, le visiteur n’entend rien, mais à mesure que le temps passe l’oreille s’adapte et l’auditeur découvre une foule de sonorités. En déambulant dans la salle, il crée sa propre musique.
Par ailleurs, s’il touche le verre il en modifie la perception sonore.
CRI ET CHUCHOTEMENTS 1984
YOU and ME 1985
MÛR pour la BAGUETTE MAGIQUE 1985
QUINTETTE 1985-86
Quintette (Opus 65 bis 1985 –’86) est une installation musicale constituée d’une serre hexagonale dont un côté est libre. Chaque paroi de verre recèle une musique différente que l’on peut écouter en collant l’oreille, étant à l’extérieur. Quand on pénètre à l’intérieur de la serre, on entend la totalité du quintette. C’est donc un quintette dont à tout moment, on peut écouter les parties soli à l’extérieur et la totalité à l’intérieur !
Ce phénomène est possible si la serre se trouve dans un très grand local, à distance suffisante des murs pour éviter toute réverbération et de manière à ce que les éventuelles sonorités soient dissoutes dans la masse d’air. L’intérieur de la serre étant plus petit, il offre un volume d’air plus restreint qui permet de capter et de transmettre à l’oreille les musiques émises par les parois.
Entre temps, j’avais fait une pièce Pour le Baptistère de Pise (Opus 64 – 1985).
Marc Crunelle m’avait dit que le Baptistère de Pise a la propriété de renvoyer l’écho après 2, 3, 4 …jusqu’à 12 secondes selon l’endroit où l’on se trouve en dessous de la coupole.
Alors, j’ai imaginé faire une pièce qui profite de ce phénomène acoustique particulier.
Sur place j’ai repéré les endroits ad hoc et j’ai fait des traces au sol de manière à pouvoir me déplacer selon un schéma précis.
J’avais emporté une Flûte de Lotus (flûte possédant une coulisse), ce qui me permettait d’émettre des notes normales et des glissandi.
FLÛTE DE LOTUS
Dans le Baptistère, les notes ainsi émises revenaient avec des écarts de temps différents, faisant et défaisant les accords. C’était une sorte de Monodie accompagnée.
Le public avait la sensation qu’il y avait au moins quatre instrumentistes alors que j’étais seul !
Et grâce à cette flûte à coulisse, le public pouvait observer et comparer ce qui était émis en temps réel et ce qui revenait en écho… en observant les mouvements du bras !
Peu après, comme un répons, je fis une pièce à écouter la tête contre le parquet :
NAISSANCE A LA PESANTEUR 1986
En 1990, je devais retapisser les murs de la maison. Le papier rota me donna l’idée de faire un instrument à percussion dans lequel le public viendrait écouter.
J’ai d’abord fait A Pro-peau n°1 , Instrument 72 - 1990 pour un auditeur et un percussionniste puis j’ai réalisé une version plus grande pour 20 auditeurs et 4 percussionnistes.
Ces instruments sont constitués d’une structure en bois présentant des alvéoles de formats différents et recouvertes de papier comme on recouvre la peau des murs. Les visiteurs se mettent dans cet instrument à percussion pendant que d’autres devenus percussionnistes jouent avec les mains ou avec des accessoires très délicats sur cette peau aux multiples tensions et sonorités.
Outre qu’à l’intérieur on éprouve les sons tout autrement, on peut aussi en voir la source par transparence.
A PRO – PEAU N° 1 et N° 2 1990
IV Variations du silence
Variations du silence Opus 73 à Opus 104 – 1990 – ‘91
Nous allons aborder maintenant la question du silence au travers d’une expérience que j’ai faite de septembre 1990 à juin 1991, il y a déjà vingt ans !
Je m’étais aperçu que le son et l’écoute dépendaient du silence environnant.
Chaque couleur dépend du papier qui le porte.
Chaque son dépend du silence qui le porte.
C’est la transparence à travers laquelle on peut voir.
Eh bien ! C’est aussi le silence à travers lequel on peut entendre.
Je me suis donc intéressé à cette feuille blanche du son.
Le silence varie en fonction du relief, de l’altitude, de la température et du degré d’humidité…
Il varie surtout en fonction de l’enveloppe qui le contient.
Et me voilà parti à la recherche de sites et de lieux où il y a encore du silence …de beaux silences. Non pas un silence scientifique ou mystique, ni encore un silence éternel, mais un moment musical où le silence mis à nu par ses oreilles, m’aime.
A ce moment, la réalité devient plus forte que l’imagination, le mental devient peau du silence.
L’oreille prend corps.
Les partitions-dessins rassemblés ici sont le fruit de dix trajets en train, à pied et à vélo à travers cinq pays d’Europe…près de 15.000 km à pied et à vélo !
A chaque fois il a fallu reposer les oreilles cinq à six jours dans un endroit calme pour qu’elles ne soient plus en défense continuelle contre le bruit qui nous entoure, pour qu’elles se décontractent et soient capables de percevoir les variations du silence
En Août 1990, je ne savais évidemment pas où aller. Je ne connaissais pas davantage la nature de ce que je pourrais observer.
Je m’appuyais sur quelques cartes militaires avec indications de relief, puis je m’orientais surtout à l’oreille.
Après quelques jours d’impatience…je ‘pensais’ que j’avais trouvé un endroit de silence. Et bien non ! Quand on pense qu’on est dans le silence, on n’y est pas.
C’est beaucoup plus physique que ça: tout à coup au détour d’un chemin creux ou face à une nappe de léger brouillard, on tombe dans le silence. C’est aussi fort qu’une note mais c’est dans l’autre sens. Vers le bas !
A ce moment on fait attention à autre chose. L’oreille change de fonction.
Ecouter le silence, c’est écouter la pression de l’air sur le tympan.
Ecouter le silence, c’est écouter la forme du volume d’air.
Ecouter le silence, c’est écouter le volume et la masse de l’air.
Voici quelques exemples :
Pour chaque prélude je reprends des textes de la partition, un commentaire sur l’expérience phénoménologique et « un comment taire ? » écrits à l’époque.
1 – PRELUDE DU SILENCE N° 1- OPUS 73
« 1 sept.’90 sur le GR 6 dans les Alpilles et dans les Montagnettes sur la D81 entre
St.- Michel-de-Frigolet et St.- Julien
Entre des rochers de petite montagne il y a comme une mer de silence à hauteur des pieds. Le silence est le nu age préféré du soleil. »
Commentaire : sans doute y avait-il deux volumes d’air de masse et d’humidité distinctes perceptibles à l’oreille. Je faisais probablement attention à l’interface entre les deux masses d’air : la mer de silence à hauteur des pieds.
Comment taire ? le soleil du dessin est une clé de sol qui s’échappe de la portée.
Les cinq lignes de la portée (naissance) rayonnent donc.
Les lignes vertes des collines se rejoignent en cordon ombilical !
La porte oreille (tympan !) de l’église romane constitue aussi la bouche d’une tête. Vue de ¾ arrière avec une fenêtre latérale droite comme autre oreille. Le pied du bonhomme ressemble à un micro.
2 – PRELUDE DU SILENCE N° 3 - OPUS 75
« Le 5 sept.’90 à 4h. après-midi. Me voici sur la route D113 de St.- Jean – d e- Cuculles vers Cazevieille.
Après le premier (petit) sommet, je suis allé me coucher dans le lit sec d’un ruisselet. Cela fait 2 ans qu’il ne pleut quasi plus. C’est ma chance. Ailleurs encore, les forêts brûlées me donnent du bon.
Jeudi 6 sept. : Encore un silence de lit de pierre dans le début de la descente vers St.- Etienne d’Issensac . (Col de la Cardomille). Mêmes expériences à côté de la D122 vers le Mont St.- Baudille, dans la montée au désert.
A 100m en contrebas chaque fois.
Là où l’eau ne s’écoule jaillit le silence. »
- Commentaire : Pas d’eau : pas d’écoulement, pas d’animaux. L’air est sec et très transparent pour l’oreille. Quand on se couche, l’oreille s’agrandit, le silence s’appuie sur les versants de bonne pente. Le bon angle est capital (120 °).
Il faut se coucher dans ce lit de pierre à 100m du sommet pour capter le même volume d’air (partout autour de la tête) sans être dérangé par une autre masse d’air.
Comment taire ? Dans le dessin, la montagne ressemble à une araignée ! Il y a sept touches de piano (blanches et foncées !?) Do – Si.
La tête du bonhomme est comme une bêche qui creuse à la recherche du silence.
Le bonhomme est comme un enfant qui va naître. La chute d’eau…chute de silence. (Voir carte de naissance renvoyée à F.Rzewski plus tard.)
3 – SONATE POUR DEUX INSTRUMENTS DU SILENCE – OPUS 77
« 9 oct.’90. Sur le chemin des Crêtes (GR 10), du Pic de l’Escalette (Pyrénées) en direction du Col de Caube.
L’oreille gauche capte les sons du versant habité (Col de Mente vers St. Béat) tandis que l’oreille droite capte le silence d’un site inhabité et protégé par le Cagire.
La distinction est nette. Il suffit de se retourner pour changer d’oreille ! Si l’on se couche ne fut-ce qu’un mètre sous la crête sur le versant protégé, on se trouve dans un beau silence. Un beau silence enveloppant. Comme si les particules en mouvement qui dépassent la crête couvraient celles de l’air du versant protégé.
Il y a l’ombre des couleurs…
Y aurait-il aussi l’ombre du bruit. »
Commentaire : Les particules en mouvement couvrent l’air stable du versant protégé. Sans doute que la différence de température des deux masses d’air affine la perception.
Comment taire ? Dans le dessin le bonhomme est enceint ! Couché, il ne l’est plus ! On dirait qu’il a donné naissance au silence en se couchant derrière la crête.
4 – OUVERTURE DU SILENCE N° 1 – OPUS 80
« 12 oct.’90. (A 12 km de Seix, Pyrénées) Au Pas (Col) de la Core, prendre la variante GR10D vers le col d’Auédole. Avant d’y arriver quitter à gauche vers l’Etang d’Eychelle.
Là on se trouve dans un site protégé de toutes parts. Ecrans multiples :
le Cap Ner (2029 à 2181m), la crête qui va du Pic d’Eychelle au Pic de Crabère et celle qui va de Montgarié (2256m) à Gazach.
C’est un vrai silence. Un silence ouvert, ascensionnel, que notre mental doit constamment envelopper comme pour le retenir, le palper, en être conscient.
C’est tout à fait différent de l’Opus 77 où le silence semblait être l’ombre du bruit.
Ici le silence n’est pas enveloppant. C’est notre degré de concentration qui lui donne corps. (C’est fatiguant. )
Le mental devient peau du silence.
Si elle se déchire, le silence conduit au vertige accompagné d’hallucinations auditives. ( C’est l’auditeur qui joue la pièce ! ) »
Commentaire : idem que ce qui est écrit sur la partition - dessin.
Comment taire ? Ce dessin comme tous les autres fut fait sans trop penser.
On se met dans un état mental proche de celui ressenti à l’époque en cet endroit et puis ça vient en 5 secondes. Que constate-t-on ? Une forme de cerveau et de parachute. Les circonvolutions du dit cerveau sont cependant en étroite relation avec les plans des cartes détaillées.
( Les crêtes de montagne, on peut les retrouver sur les cartes IGN n° 19472047 et n° 19482048. Dans les topoguides des sentiers GR10. Pyrénées ariégeoises.)
5 – PRELUDE DU SILENCE N° 7 – OPUS 82
« 17 oct.’90. Entre Mirepoix et Carcassonne sur la D119 à Malegoude, GR7 vers Escueillens et sur la D763 au retour vers St. - Gaudéric.
Dans de grandes étendues limitées par de petites collines, j’observe un complément au prélude n° 1. En écoutant le « pas sage » du son au silence, on éprouve la sensation d’une perspective auditive. A mesure que le silence est perçu plus loin, il s’aplatit !
Arrivé aux petites collines à 8 - 10 ou 16 km, il revient comme un feed-back, en surface.
Tout cela suppose que le silence est d’abord un volume, un volume de remplacement du son qui a préexisté en cet endroit.
Mais comment se fait-il que l’on entende une surface de silence au travers d’un autre que l’on ne perçoit pas ? »
Commentaire : J’ai souvent eu la sensation de me trouver dans un volume d’air silence dont la qualité dépendait des sons qui y ont préexisté.
Sans doute est-ce le manque de degré de concentration personnelle qui fait naître la sensation d’aplatissement au fur et à mesure de l’éloignement.
Comment taire ? Depuis 1983, le bleu représente l’espace, le rouge le corps et le jaune représente ce qui est donné à entendre (son ou silence).
Cette fois le personnage en équilibre, immobile sur une jambe, est légèrement rouge. Il est surtout enveloppé de bleu pour signifier que je suis un capteur-volume, espace à l’écoute…dans lequel se loge le corps.
6 – ORATORIO DU SILENCE N° 1 – OPUS 83
« Nov.’90. A St.- Martin – du - Canigou
Avec un tapis au milieu.
Avant que le front ( convexe ) ne l’oriente, le chœur ( triple et concave ) réfléchit le silence et féconde l’oreille.
Et comme les vallées en pente douce (Opus 78), les toits de même pente gardent ce doux silence au faîte du crâne. »
Commentaire : Il est remarquable que les toits des bonnes églises possèdent le même degré d’inclinaison que les vallées qui offrent un beau silence ( angle de 120 degrés ).
Comment taire ? Le dessin mélange vue de haut et vue de face. Je suis incapable de dessiner en perspective…
7 – ORATORIO DU SILENCE N° 2 – OPUS 84
« Nov.’90. St. – Martin – de - Londres
Ainsi qu’on se représentait le monde au XIe siècle, la voûte céleste à base carrée est munie de « deux oculi auriculaires ». L’un à l’Est et l’autre à l’Ouest laissent pénétrer le silence avant le lever du soleil et après le coucher du soleil.
Cette coupole surmonte un plan tréflé de culs-de-four et c’est bien la disposition de ces voûtes qui force un silence agité.
Il y a des nœuds de silence en plusieurs points, mais à distance ils ne reposent pas l’oreille. L’auditeur papillonne constamment d’un nœud à l’autre.
Vois là un oratoire aux silences agités. »
Commentaire : Pas de fenêtres, uniquement des ouvertures dans l’axe Est-Ouest.
C’est pourquoi j’utilise le terme « oculi auriculaires » puisque ouverts comme des oreilles.
Comment taire ? Voir le dessin pour repérer les nœuds (ici croisement de lignes).Le personnage est insécurisé par ces silences agités.
8 – ORATORIO DU SILENCE N° 3 – OPUS 85
« Fin nov.’90. Brancion
Un chœur accompagné de 2 collatéraux (non dessinés)
Un transept à extrémités plates.
Une voûte cistercienne.
Dimension réduite et situation idéale en Bourgogne.
Sol inégal.
Là où la nuit éclaire l’oreille se cache la mesure en ses justes proportions. »
Commentaire : Le fait que le pavement est inégal et pas plat est très important pour une bonne acoustique du silence. (Comme le tapis au centre de l’Orat. n° 1)
Le fait que les voûtes du chœur soient proches de la forme de ma tête est très important pour l’équilibre des masses d’air et la sensation de stabilité de l’air.
Comment taire ? On dirait que le personnage ressemble à mon frère capucin.
9 – PRELUDE DU SILENCE N° 11 - OPUS 89
« 21/3/’91. Sint Pietersberg, Ternaaien (B).
Labyrinthe de marnière souterraine L de 50 à 250km, 5m de l et 10m de H.
Ni étouffé, ni brillant, tout juste absorbé par le sable creusé, voilà un silence si neutre qu’il ne parle pas.
Impossible d’en écouter l’espace. Dans un silence long de 50 km…
J’avance le sable au pied, l’oreille éteinte. »
Commentaire : Les parois de sable absorbent et amortissent la réverbération du silence et me donnent la sensation d’une oreille éteinte.
C’est une ville souterraine. J’avais reçu une carte détaillée de 50km de couloirs.
Ailleurs, en France dans une carrière souterraine de roche dure, je me promenais dans le noir et m’orientais sans problème… à l’oreille…en faisant attention aux variations de pression de l’air sur le tympan. Poussière au sol. Faire attention au volume d’air me permettait de sentir là où il y a des couloirs.
Comment taire ? Sur le dessin, j’ai dessiné une oreille dans les parois de sable : le sable comme oreille absorbante. J’avais aussi des lampes de poche, beaucoup de piles ainsi que des km de fil que je déroulais pour ne pas me perdre
10 – PRELUDE DU SILENCE N° 13 – OPUS 91
« 2/4/’91. Petit Lubéron. Mérindol vers la Font -de -l’Orme.
Avant les grillons. Une belle petite gorge (H :15m – l :8m – L :2km) serpente là sur deux octaves. Un chemin et un lit sec en contrebas. La réverbération du silence en cet endroit laisse entendre un plus grand volume côté lit. »
Commentaire : Pas d’eau et des volumes d’air de taille différente (qui captent la chaleur différemment) me donnent la sensation de m’appuyer l’oreille sur la masse d’air la plus basse qui est aussi la plus large.
Comment taire ? Le silence comme béquille ? Est-ce le sens de ses petits arbustes que j’ai dessinés ? J’avais d’abord dessiné une béquille allant du moignon gauche jusqu’au fond ! comme s’il s’appuyait sur un plus grand volume de silence.
11 – OUVERTURE DU SILENCE N° 3 – OPUS 92
« 5/4/’91. Sur le Plan de Canjuers et sur la D77de Aups à Tourtour avant Taurenne.
Comme au désert, au milieu de terres et forêts brûlées, l’absence de vie (mouvements au sol) permet au silence de s’enfoncer. On distingue nettement un volume limité au sol pour les pieds et l’œil, un autre perçu plus bas par l’oreille. Est-ce donc cette dissonance (discordance) qui donne l’impression d’un sol qui se dérobe ? »
Commentaire : En fait, on entend plus loin que ce que jusqu’où on voit.
L’oreille dépasse et ouvre le champ du visible. De là « Ouverture du silence ».
Comment taire ? faire le premier jet d’un dessin dure 5 à 10 secondes, mettre les couleurs peut prendre des jours…
Pas de pieds mais… un pendule de sourcier !
A l’écoute du silence sous la surface terrestre ?
12 – PRELUDE DU SILENCE N° 16 – OPUS 95
« 23/5/’91. En sortant des bois dans les champs de moutarde à gauche de la D26 entre Bligny -le- Sec et Verrey -s/s- Salmaise, en Auxois (35 km de Dijon).
Je m’étais déjà couché dans les blés, les foins…mais de tous les champs ce sont les jaunes de Bourgogne qui sonnent le moins au vent. »
Commentaire : Les jaunes de Bourgogne étaient des fleurs de moutarde et non de colza. Elles sont plus souples, les feuilles sont duveteuses et ne coupent pas un léger vent. Elles conviennent donc très bien pour se coucher dessous à l’abri d’un très léger vent. Hélas ! Depuis que je suis allé dans cette région, on y a construit une autoroute !
Comment taire ? Le dessin est venu sans trop réfléchir. On dirait que le personnage est dans sac de couchage jaune. En fait il est entouré de silence sous les fleurs jaunes de moutarde.
13 – PRELUDE DU SILENCE N° 17 – OPUS 96
« 26-27/5/’91. Sur la D31 entre les Grandes-Chapelles et Arcis-sur-Aube à hauteur de Banlées à droite dans les champs, la nuit du 26-27 Mai’91.
Entendue par la pensée plutôt que par l’oreille.
Etendue dans l’Aube un silence dissout. »
Commentaire : Les mots « entendue » et « étendue » sont interchangeables ici.
L’Aube, c’est le département mais c’est aussi l’aube du jour. Devant une très grande étendue très calme et silencieuse, il est difficile de palper le silence parce qu’il se dissout à l’infini. Hélas ! Aujourd’hui il y a une autoroute.
Comment taire ? Il y avait parfois un lapin …et c’est comme ça qu’il se retrouve dans mon dessin.
14 – PRELUDE DU SILENCE N° 18 – OPUS 97
« 15 – 25/6/’91.
« Avant les moustiques ! Moitié supérieure de la Suède.
Toujours dans l’anticyclone, la Suède a l’air si stable que rien n’arrête le silence. A la pêche dans cette réserve de bois sans fin et sans oiseaux. Lacs, sous-bois et bois coupés…trois timbres pour un même air. Mais au bout de la route, l’arbre devient montagne, les marais…chutes d’eau. »
Commentaire : La moitié supérieure est une grande réserve de silence. On se trouve dans l’œil de l’anticyclone et donc l’air est nettement plus stable qu’ailleurs. Il y a peu d’animaux, quelques troupeaux de rennes de temps en temps. Très peu de relief, une eau très stable (lacs), jusque près de Riksgrenzen. Une fois qu’on se rapproche de la Norvège et ses montagnes, l’eau s’écoule et le silence disparaît.
Comment taire ? Le dessin montre les trois axes routiers principaux. Le plus éloigné conduit aux montagnes de Norvège. Le personnage est debout sur une échelle (une portée ?), la note sol aux pieds ! En Suède, quand les carillons des églises sonnent, des volets s’ouvrent et puis se referment ! Les églises sont à l’écart des habitations, le plus souvent dans de superbes cimetières.
15 – ORATORIO DU SILENCE N° 4 – OPUS 100
« 20/6/’91. Correspondance entre les Kyrka de Berg, Ragunda s/s Hammarstrand (S) et les « sites paysages de concert » de Leksland,(22/6/’91),le cimetière de Hamar (Askersund) entre Orebro – Jönköping ( 24/6/’91).
Parallèle à la voûte crânienne, la voûte limite un espace au silence intérieur extraordinaire. Les proportions dorées ! n’y sont pas étrangères.
Si la largeur égale 1, la hauteur des murs est de 0,382 et la hauteur maximale de la voûte est de 0,618. Largeur 16m x 6,11m mur x 9,88m sommet voûte. Murs verticaux et tapis.
Ailleurs : Paysage en creux avec podium ! (au centre en bas). 60m de large x 100m de long x 15,28m de creux ! ( 100 – 60 )x 0,382 = 15,28 ! Herbe. Quelle Science ! La Suède.
Commentaire : Les musiciens se placent au centre en bas, le public sur les bords supérieurs de la pelouse.
Ce terrain de concert est situé en pleine nature, à l’écart des habitations.
Comment taire ?
16 – PRELUDE DU SILENCE N° 22 – OPUS 104
« N.Ecosse 18 - 19/8/’91. Sur le A9, entre Golspie et Dunrobin Castle, prendre à
Gauche vers Saw Mill à Sheep Pens vers Glen Cottage. Ainsi qu’entre East et
West Langwell. (Carte Pathfinder 105 et Brora Sheet 80/90).
Se lover dans la tourbe à en perdre la tête jusqu’au moment où le silence du soir balaie le vent.
Alors seulement la conscience prend la place de l’imagination… L’oreille prend corps. »
Commentaire : la forme de tête du dessin est tout à fait fortuite. C’est bien le trajet fait dans le site avec ses « cattle grill » qui est noté là.
Les meilleures heures de silence, ce sont celles du soir vers 7h – 8h30’ un peu avant le coucher du soleil. Il n’y a plus de vent.
Comment taire ? ce sont des briquettes de tourbe qui se retrouvent sur le dessin. L’oreille prend corps. Or elle prend corps. Or elle prend
17 – PRELUDE DU SILENCE N° 23 – OPUS 104
« S.W.Ecosse 22/8/’91. 18h30 – 20h. Sur la route A714 de Girvan vers Newton Stewart, 6 -7km après Barnhill : chemin à gauche dans l’Eldrick Forest. Avancer 7km en ouvrant les barrières.
Debout, les grandes étendues désertiques présentent un silence vide. Sans volume, sans surface. Un silence sans corps. Une oreille incertaine. Mais si l’on trouve le creux d’une tombe, le silence s’éclaircit. »
Percevoir c’est recevoir
V ASSUMER SA DIFFERENCE
Assumer sa différence,
c’est ne pas avoir peur d’avoir peur…
et poursuivre le recensement de ces étoiles inconnues.
Elles donnent sens au chemin de notre propre existence.
Assumer sa différence,
c’est s’armer de patience,
c’est accepter un long chemin solitaire,
mais
Tout le long du chemin, il y a des clairières…
Et je terminerai par une phrase de Constantin Brancusi
« Les choses ne sont pas difficiles à faire.
Ce qui est difficile, c’est de se mettre dans l’état de les faire. » (Constantin Brancusi)
2011
PERFORMANCES MUSICALES ET SONORES 1975 – 2001
Parce que j’étais incapable d’être un bon pianiste et parce j’aimais les réactions du public au moment de la création d’une œuvre je me mis à faire des performances d’un autre type.
Les performances musicales sont une forme de récital sans instruments habituels et qui s’adresse autant à l’œil qu’à l’oreille, mais où la production musicale est principale.
Les performances sonores sont des pièces réalisées en public également et où la production sonore est conséquence de la production visuelle ou l’inverse.
Dans tous les cas, je tiens compte des particularités acoustiques du lieu.
INSTALLATIONS MUSICALES ET SONORES 1978 – 2006
Parce que j’avais le besoin de partager ma musique et parce que je n’aimais pas la formule du récital classique, je me mis à faire des installations qui privilégient l’écoute intime.
Les installations musicales sont des mises en situation d’écoute particulières et permanentes de pièces de musique préenregistrées pour des situations précises.
Le visuel est toujours en interaction avec le sonore.
Les installations sonores sont des installations permanentes dont la production sonore est réalisée en temps réel sans enregistrement préalable.
Le visuel est toujours en relation directe avec la production sonore.
Dans tous les cas je tiens compte des particularités acoustiques du lieu.
VARIATIONS DU SILENCE 1990 – 1991
Les partitions-dessins rassemblés ici sont le fruit de dix trajets en train, à pied et à vélo à travers cinq pays d’Europe.
A chaque fois il a fallu reposer les oreilles cinq à six jours avant d’être à même d’entendre les variations du silence.
Celles-ci regroupent vingt-trois préludes pour des pièces isolées de forme très libre, trois ouvertures pour des sites où la perception auditive surpasse celle de la vision, cinq oratorios pour les oratoires et une sonate pour deux versants du cerveau.
Je m’étais aperçu que le son et l’écoute dépendaient du silence environnant !
Chaque couleur dépend du papier qui le porte.
Chaque son dépend du silence qui le porte.
C’est la transparence à travers laquelle on peut voir. Eh bien ! C’est aussi le silence à travers lequel on peut entendre.
Je me suis donc intéressé à cette feuille blanche du son.
Le silence varie en fonction du relief, de l’altitude, de la température, du degré d’humidité… il varie surtout en fonction de l’enveloppe qui le contient.
Et me voilà parti à la recherche de sites et de lieux où il y a encore du silence… de beaux silences. Non pas un silence scientifique ou mystique, ni encore un silence éternel, mais un moment musical où le silence mis à nu par ses oreilles m’aime.
A ce moment, la réalité devient plus forte que l’imagination, le mental devient peau du silence.
L’oreille prend corps.
PAX MUSICA 1993
Un jour, je suis parti à la recherche d’instruments de musique qui me touchent et qui sont restés silencieux très longtemps …cent, deux cents ans.
Je les ai choisis parmi des milliers d’autres pour qu’ils poursuivent leur silence.
Ce sont des instruments singuliers mais d’inspiration classique, des exceptions en quelque sorte.
Marginalisés par l’histoire, ils disent tant qu’on n’a plus besoin d’en jouer pour les entendre.
2012
2012 Questionnaire de City Sonic et Réponses de Baudouin Oosterlynck
1 – Quelle est votre définition de l'art sonore ?
L'art sonore est l'art d'aborder les sons et les silences de manières différentes de celle du concert ou de sa diffusion mécanique et cela en interaction avec le visuel.
Ces manières le sont tant dans la production et la présentation que dans la réception des sons.
Souvent ils sont combinés à des situations plastiques qui suscitent des comportements d'écoute nouveaux pour l'auditeur – visiteur.
On y retrouve synthétisé, le mélange des arts perçus par l'oeil et des arts perçus par l'oreille.
Certains regroupent sous ce nouveau vocable les sculptures sonores, les sculptures musicales, l'invention de nouveaux instruments, les performances musicales et celles sonores, les installations musicales et celles sonores, les instruments d'écoute particulier et toutes sortes de partitions-dessins et autres modes d’expression du nouveau liant le visuel au sonore.
Dans ma pratique de l'Art sonore, il faut distinguer les Performances musicales (depuis 1975), les Performances sonores, les Installations musicales (depuis 1978), les Installations sonores et autres modes d'expression du nouveau tel que les Instruments d'écoute (depuis 1992), les partitions-dessins (depuis 1975) etc. se distinguant particulièrement de la situation habituelle des partitions et des concerts.
- Les performances musicales sont une forme de récital sans instruments habituels ou alors d'un emploi totalement nouveau et qui s'adresse autant à l'oeil qu'à l'oreille, mais où la production musicale est principale mais cependant en interaction avec le visuel.
La production musicale ne se fait pas nécessairement en temps réel.
- Les performances sonores sont des pièces également réalisées en public et où la production sonore peut-être la conséquence de la production visuelle ou l'inverse.
Elles interagissent tant sur l'oeil que sur l'oreille en temps réel.
Dans tous les cas, l'artiste tient compte des particularités acoustiques et architecturales du lieu.
- Les installations musicales sont des mises en situation d'écoute particulières et permanentes de pièces de musique préenregistrées interagissant avec l'aspect plastique de l'oeuvre et suscitant un comportement nouveau du visiteur-auditeur.
- Les installations sonores sont des mises en situation d'écoute particulières et permanentes interagissant avec l'aspect plastique de l'oeuvre mais dont la production est réalisée en temps réel sans enregistrement préalable.
- Les installations-performances combinent les deux temps : le temps réel et le temps permanent.
- Les Instruments d'écoute particuliers visent à permettre au visiteur-auditeur de découvrir les sonorités insoupçonnées de la matière et du volume d'air.
- Les partitions-dessins explicitent le mode d'emploi et le comportement du visiteur
auditeur.
2 – Quelle est l'oeuvre ou les oeuvres présentées à City Sonic ainsi que leur contexte ?
Première espace Salle ST.- Georges :
VARIATIONS DU SILENCE 1990-'91
Les partitions-dessins rassemblés ici sont le fruit de dix trajets à pied et à vélo à travers cinq pays d’Europe. A chaque fois il a fallu reposer les oreilles cinq à six jours avant d’être à même d’entendre les variations du silence.
Celles-ci regroupent 23 Préludes pour des pièces isolées de forme très libres, 3 Ouvertures pour des sites où la perception auditive surpasse celle de la vision, 5 Oratorios pour les oratoires, 1 Sonate pour deux versants du cerveau.
Je m’étais aperçu que le son et l’écoute dépendaient du silence environnant !
Chaque couleur dépend du papier qui le porte.
Chaque son dépend du silence qui le porte.
C’est la transparence à travers laquelle on peut voir.
Eh bien ! C’est aussi le silence à travers lequel on peut entendre.
Je me suis donc intéressé à cette feuille blanche du son.
Le silence varie en fonction du relief, de l’altitude, de la température, du degré d’humidité…il varie surtout en fonction de l’enveloppe qui le contient.
Et me voilà parti à la recherche de sites et de lieux où il y a encore du silence…de beaux silences.
Non pas un silence scientifique ou mystique, ni un silence éternel, mais un moment musical où le silence mis à nu par ses oreilles m’aime.
A ce moment, la réalité devient plus forte que l’imagination, le mental devient peau du silence.
L’oreille prend corps.
Deuxième espace Salle St.- Georges :
QUINTETTE 1985-‘86
Une serre constituée de six côtés.
Un côté sans paroi de verre pour pouvoir entrer.
Chaque paroi de verre contient un musique que l’on peut écouter séparément à l’extérieur en collant l’oreille.
Quand on pénètre à l’intérieur, on entend la totalité.
C’est donc un Quintette dont à tout moment on peut entendre les parties soli et la totalité.
Depuis 1978, j’inverse la situation d’écoute.
Ce n’est pas la musique qui va vers l’auditeur mais l’auditeur qui va vers la musique.
- Aux cimaises, il y a des partitions-dessins d’autres installations musicales déjà réalisées
entre 1978 – 2008.
Troisième espace Salle St. – Georges :
- AD LIBITUM pour PIANO - 2012
- BERCEUSE pour une baguette qui fut – 2012
- Dans la suite de la série Ad Libitum pour instruments existants mais dont on joue ad libitum, je propose un piano sur lequel les visiteurs pourront jouer partout sauf sur les touches.
A cet effet, plusieurs accessoires en verre de formes différentessont reliés à des stéthoscopes pour que le visiteur-auditeur puisse apprécier les différences de sonorités obtenus par la forme du volume d’air.
Il y a aussi un « Mécanoscope » et une « Tige Air Sonic avec régulateur de fréquence » purement acoustique datant du début XXème siècle !
6 partitions-dessins guideront le visiteur dans ses recherches.
- Sous vitrine, une baguette votive de chef d’orchestre fin XIXème est conduite par la musique alors que d’habitude c’est la baguette qui conduit la musique !
Elle repose dans un bulbe de verre particulier déposé sur une autoharpe 1900.
Lorsqu’on la manipule, elle suit la musique que chacun peut faire en provocant des roulis et des glissandi avec l’accessoire en verre.
6 partitions anciennes et une récente sont accrochées aux cimaises.
…………………………………………..
3 – Quelle est le souvenir de votre expérience de City Sonic ?
C’est ma première participation mais j’ai déambulé dans la ville de Mons au cours de plusieurs éditions, y compris la première, il y a dix ans.
Si je peux me permettre, City Sonic a grandi et c’est professionnalisé à mesure des éditions…
Outre les nombreuses interventions des Soundartists parfois pertinentes, c’était un réel plaisir de découvrir aussi la ville de Mons devenue si belle à échelle humaine.
4 – Si vous deviez citer environ entre trois et cinq œuvres qui vous ont marquées dans le champ de l’art sonore, quelles sont-elles ?
Il me manque des précisions
La Première –
Titre ???? de Dennis Oppenheim 1974 ? Une sculpture en métal figurant un personnage assis devant une cloche suspendue au plafond. A intervalle non régulier cette sculpture cogne violemment la cloche de la tête. On entendait de loin sans savoir ce que c’était.
Une pièce vue et entendue au Palais des B-Arts de Bruxelles en 1975.
A l’époque, cette pièce causa un choc durable pour moi.
La Deuxième –
Une pièce de Terry Fox dans une ancienne usine Kwatta ( Chokolade Fabrik à Ehrenfeld près de Köln)
Vers 1985 ??
C’était une pièce tout à fait extraordinaire avec une flamme de gaz qui s’amenuisait avec n’importe quel son même produit à 50m dans les couloirs voûtés.
Il y a seulement un an que je sais comment c’est possible …et c’est purement acoustique !
La Troisième –
« Cycloïd » de 2009 des frères André et Michel Décosterd montré une première fois à Neuchâtel et que j’ai vue à Arc-et-Senan en 2010.
Une machine musique-danse absolument psycho-humaine !
La pièce la plus intéressante dans le domaine de l’art sonore que j’ai entendue et vue depuis 10 ans.
Voilà ces réponses aux questions.
2013
ERIC FOUREZ - CONVERSATION AVEC BAUDOUIN OOSTERLYNCK EDITIONS TANDEM ( partie 2 )
B.O. : Notre dernière rencontre en novembre 2012 à l’atelier me pousse à te poser de nouvelles questions.
Depuis quelques temps déjà tu as commencé une nouvelle manière d’aborder les traces laissées sur le sable de la mer du Nord.
Tu tournes autour d’une trace, capte celle-ci sous des angles de vue différents à l’aide de ton appareil photo.
Une même trace vue sous des angles différents a donné naissance à des peintures, une série de peintures devrais-je dire…
Pourrais-tu donner des précisions sur cette nouvelle manière de faire ?
Y a-t-il des angles d’attaque privilégiés ?
Sont-ils différents pour chaque nouvelle trace ?
E.F : En 2009, déjà, à l’occasion de mon expo au MAMAC, à Liège, nous avions présenté un ensemble de six petites toiles de 60 x 60 cm, la même trace prise sous divers angles.
Il se fait qu’en les voyant confrontées aux cimaises du musée, cela m’a convaincu de poursuivre l’expérience et, suite logique, de travailler des grands formats.
A la prise de vue, donc sur le banc de sable, j’avais constaté que je pouvais tourner autour de la trace d’à peu près 180 degrés ; au-delà, je ne bénéficiais plus des effets de la lumière ou du soleil.
Ce sont donc bien les ombres qui mettent le dessin en valeur. Si je tourne de plus de 180 degrés, je n’obtiens presque plus rien. Mais ce sont déjà beaucoup de visions différentes obtenues.
B.O. : Oui, c’est exact. Aux murs du Musée de Liège, il y avait déjà en 2009 cette série aux angles de vue différents.
Mais quand je suis venu à l’atelier récemment ( novembre 2012 ), j’ai été frappé par la disposition des œuvres que tu avais savamment placées au sol, aux murs et sur chevalets.
J’aimais beaucoup cette façon de présenter la nouvelle série de petites toiles aux angles de vue différents parce que tout à coup, au sol, cela me semblait beaucoup plus lisible.
Le corps qui se promène autour des peintures au sol, l’œil penché vers le bas me rendaient la sensation que tu devais avoir lors des prises de vue photographiques.
Cela rejoignait au plus près ton regard d’aigle ou plutôt de mouette !
Je songeais à nouveau à ce film de No Télé où l’on te voit captant les traces comme un aigle capte ses proies avant que le vent ou la mer ne les effacent.
L’historienne de l’art Isabelle de Visscher – Lemaître s’est beaucoup penchée sur les peintures à voir au sol ces dernières années.
Peut-être serait-ce intéressant d’en exposer ainsi ?
E.F. : Il est vrai que la disposition au sol (ou presque) des petites toiles assemblées en un certain ordre peut donner un éclairage nouveau sur ce travail.
Mais d’autre part, faut-il tout dire ? Le mystère de la peinture !
Ce qui est certain, c’est que je placerai les photos et les œuvres qui correspondent en voisinage lors d’une prochaine exposition. Le spectateur sera bien obligé de constater, avec cette façon de faire, que ce travail n’est pas n’importe quoi.
C’est vrai que c’est une peinture réaliste qui cumule les difficultés pour celui qui regarde : il y a le caractère minimal du paysage traité, la grisaille et le changement d’angle de vision.
B.O. : C’est donc bien le regardeur qui fait le tableau…
Eh bien ! Figure-toi que plusieurs fois en regardant tes tableaux, j’y vois des nuages ! Vus d’en haut comme si j’étais en avion. Les gris étant vus comme espaces entre les nuages blancs.
Même pour certains des tableaux plus anciens, ceux de la période bleue, j’ai une toute autre lecture que la tienne. En tout cas au moment du premier coup d’œil.
Ton regard plongeant nous oblige à percevoir la réalité très différemment. Tu nous conduis d’une lecture quasi abstraite à une lecture quasi littérale de la réalité.
Peut-être que pour d’autres, c’est le chemin inverse.
De toute façon, il y a une dynamique de lecture qui s’installe et cette dynamique me semble plus présente face aux plus petits formats que lorsqu’on est face à un tout grand de 420 x 200 cm. Les grands sont plus sereins et nous donnent un sentiment de plénitude.
On ne se pose plus la question de la réalité terrestre ou non. On est dans la peinture, point.
Les formats maintenant. On a déjà abordé cet aspect mais je voudrais y revenir.
Tu dis toujours que c’est la même trace mais une même trace inscrite dans un carré n’est pas du tout perçue de la même manière que dans un rectangle tout de même ?
Et ces multiples variations de taille ?
E.F. : Lorsque j’exécute une toile de 420 x 200 cm, je ne peux plus me poser de questions, je dois me retrouver dans le paysage. Je dirais que doit seulement demeurer la préoccupation de la bonne exécution de l’œuvre. Lorsque j’exécute des formats petits ou moyens, que je passe du carré au rectangle continuellement, c’est une technique de recherche, de repérage des lieux où j’essaie de voir si je peux m’y retrouver. Un petit coin de désert où on pourrait se sentir bien, en somme.
C’est vrai que le ciel ressemble à s’y méprendre au sol de la plage. Cependant il y a d’infimes différences qui n’échappent pas aux gens qui demeurent sur la côte et se promènent sur la plage.
Dans les dessins laissés par le jeu des vagues, on trouve des brisures assez nettes par endroit, des semblants de chenaux. On ne trouve pas de traces aussi nettes dans le ciel, sauf par accident avec le passage d’un avion, par exemple.
B.O. : Cher Eric,
« Dans les dessins laissés par l’eau… » me dis-tu si naturellement.
Tout est donné, tout est là.
Est-ce une attitude, une façon de voir le monde ?
E.F. : Une attitude ! Sûrement pas.
J’établis un recensement. Oui, tout est là. Tout est dessiné avec une telle perfection par la nature ! L’homme ne peut pas faire mieux.
On découvre sur le banc de sable après le retrait de la mer des motifs purs qui disparaissent lentement, mais qui reviennent sûrement à la marée suivante, selon un cycle semi-diurne.
Observons, un autre exemple maintenant, avec la couleur. La vigne vierge, au printemps, offre des verts éclatants, et puis suivant l’avancement des saisons, la couleur change sans cesse pour aboutir, en automne à un rouge écarlate. Et puis avec l’arrivée de l’hiver, tout disparait, les feuilles tombent. A partir du printemps suivant, on va retrouver exactement les mêmes teintes suivant les mêmes
périodes, selon un cycle annuel, cette fois.
On retrouve dans le sol des vies fixées pour l’éternité.
J’observe quelquefois le gravier sous mes pieds, sur la terrasse, en été. Couramment, j’y découvre des fragments de fossiles présentant notamment des coquillages extrêmement bien conservés, figés dans la pierre. Je constate que graphiquement, cela ressemble à s’y méprendre à des reliefs laissés par le flux reflux de l’eau quand la mer se retire.
Il m’arrive d’observer la lune au télescope ; on y voit très nettement des chaînes montagneuses, qui ressemblent à celles de notre planète. J’imagine qu’on peut étendre la considération à l’univers.
J’ai l’intime conviction que l’homme a tout à gagner dans l’observation de la nature et de la vie sous toutes ses formes (minérale, végétale, animale).
B.O. : Mais, mon cher Eric, quand je suis venu dans ton atelier à Warchin, j’ai fait de même.
Je scrutais ce qu’il y avait à glaner, à la recherche de quelques indices complémentaires
Et j’ai été très surpris de voir ta palette. L’empâtement et les multiples touches du pinceau dans cette pâte blanche me conduisaient inévitablement aux toiles anciennes avec des traces de pas sur le sable.
Une palette presque toute blanche bordée de quelques gris comme si c’était la vague.
L’épaisseur des couches faisait naître les ombres.
Eh oui ! Ta palette ressemblait à s’y méprendre au sujet de ton œuvre. C’était surprenant.
E.F. : Tout est tellement simple si l’on demeure authentique.
J’ai un vieil ami peintre qui a pris le parti de toujours dire la vérité en toutes circonstances. Sais-tu que quand il dit la vérité, les gens sourient, ne le croient pas et s’imaginent qu’il plaisante.
Il est de bon augure de toujours flatter l’autre.
Pour la plupart des gens, il faut aligner toute la gamme des couleurs si on présente de la peinture. Il faut faire du bruit pour tranquilliser le monde. Il faut faire de la publicité pour vendre un produit et nous avons de beaux exemples dans le domaine de l’art.
Le matin, j’écoute un poste de radio intéressant notamment pour les actualités. Et bien ! Les animateurs éprouvent le besoin de présenter toutes les informations sous l’angle du sensationnel et on passe allègrement du merveilleux à l’horreur. C’est une façon de faire pour assurer le taux d’audience.
Nous comprendrons dès lors facilement que nos travaux, trop silencieux, apparaissent de bien peu d’intérêt pour une grande partie du monde.
Cependant, la révélation vient de l’inconnu. Il faut oser sortir des sentiers battus. L’avenir est à la confrontation des idées et aux rencontres des multiples chercheurs dans tous les domaines. Pourquoi ? Il s’agit de provoquer l’émergence de visions nouvelles.
Je pense que dans l’avenir, et je parle ici avec une toute petite expérience, il faudra encourager nos jeunes à mener des études et à participer à des stages d’observations dans des secteurs apparemment sans intérêt commun immédiat.
Mener des expériences sans idées de récupération avant de commencer.
C’est avec de telles méthodes que pourront nous apparaitre sans doute des choses nouvelles.
Je pense à l’Académie royale de Belgique et à la création du Collège des Alumni ; c’est l’application exacte de ce que j’avance ici. C’est l’ouverture vers l’inconnu ; c’est l’ouverture vers l’autre.
B.O. : Tu parles de mener nos jeunes à des stages d’observations dans des domaines «apparemment» sans intérêt… mais toi, as-tu suivi un enseignement artistique ?
E.F. : Ta question me surprend, m’interpelle, et en même temps me rappelle que j’ai suivi un enseignement de type artistique. Durant cinq années, j’ai fréquenté le Conservatoire de musique de Tournai, j’y ai suivi le cycle complet « diction, déclamation, art dramatique ». J’en suis même sorti diplômé. Cela me fait une belle jambe !
Après avoir fait du cabaret durant 8 ans, je peux t’assurer que j’ai appris bien peu de choses au cours d’art dramatique. J’ai acquis une technique ; celle d’apprendre à respirer pour poser la voix et bien déclamer ! Aujourd’hui, dois-je en rire ou en pleurer ? Enseigner la prestance en scène, la manière d’évoluer, un pas en avant ou un pas en arrière suivant la situation me paraît aujourd’hui relever du grotesque. La véritable école, c’était le cabaret ; le face à face avec le public qui vit, respire et réagit.
J’ai interprété, en public, le rôle d’Alceste dans la pièce « Le Misanthrope » de Molière. Un personnage comme celui-ci, tu le sens, tu l’assimiles et tu dois le vivre pour pouvoir le rendre. On est obligé de posséder le personnage de l’intérieur. Cela ne s’enseigne pas. C’est de l’ordre de la sensibilité et de l’intelligence. Cinq années de cours pour de la technique ! Et encore, si vous possédez quelque chose, vous risquez de vous faire vider de votre essence ! Quel gâchis !
Je pense aux arts plastiques et tu l’auras déjà compris, j’en arrive à un constat tout à fait parallèle. Enseigner la peinture ! Quelle utopie !
L’histoire de l’art, comme tout autre histoire d’ailleurs, s’inscrit après un certain laps de temps et curieusement il nous apparaît que (la plupart du temps) celle-ci retient des autodidactes (Magritte, Michaux, Dotremont, Bram Bogart, etc…).
Le plasticien se forge très souvent une technique propre. Il crée ses propres outils éventuellement.
Pour illustrer mon propos et le monde des peintres, voici quelques exemples, quelques, parce que nombreux :
Pollock innove le dripping, il troue des bidons et les agite remplis de couleur sur la toile au sol ou encore il éclabousse la toile aidé d’un pinceau ou d’un bâton ;
Yves Klein enduit ses modèles de couleur qu’il fait évoluer, ensuite sur des papiers, posés sur le sol (les empreintes ) ;
Francis Bacon termine ses toiles au chiffon ;
Plus près de nous, Bram Bogart, taloche avec des ciments ; et pour l’anecdote, mon galeriste, Jean Hanon qui était membre d’une notoire commission d’achat se plaignait de ne pas pouvoir convaincre ses confrères de la commission de l’opportunité de l’acquisition d’une œuvre parce que « il n’était pas peintre, il n’était pas sculpteur, on n’arrivait pas à le classifier, il n’était pas élève de… ».
On peut multiplier les exemples, mais il nous apparaît au moins une chose : c’est que ces œuvres ont un point commun, l’intelligence.
Le maître ouvre des portes, c’est à l’élève d’entrer.
Le temps détermine le cours des choses.
La mer s’en va et puis revient, nettoie le banc de sable avec le retour de la marée.
J’ai vu un documentaire, il y a très peu de temps sur Tchernobyl aujourd’hui ; l’homme s’en est allé après avoir tout détruit. La nature reprend lentement ses droits. Les arbres repoussent dans la ville et les loups sont revenus.
J’avoue que j’aime les loups ; il faut les voir éduquer et protéger leurs petits.
Oui, il faut encourager les jeunes à demeurer curieux de tout. Oui, il faut inviter les jeunes à observer très longuement la nature et les possibilités de vie qu’elle offre. Il faut apprendre à regarder. Il faut s’exercer à écouter. Il faut vouloir voir et entendre.
B.O. : Beaucoup de choses dans ta réponse… Je suis assez d’accord avec ton point de vue sur les écoles d’art. Mais le pire est à venir : les écoles d’art sont déjà universitaires à l’étranger (en Flandre, c’est déjà le cas) et cela deviendra universitaire chez nous.
Le verbe prend définitivement le pouvoir.
L’indicible n’a plus voix au chapitre.
Le sensible et l’intelligence visuelle sont illisibles pour beaucoup et forcément intraduisibles, quelle que soit la langue.
Quant à l’homme, je pense que l’être humain est une erreur de la nature.
E.F. : Une erreur de la nature, dis-tu ! Le mot est faible.
L’homme représente le pire des prédateurs en ce monde qui cependant est un vrai paradis.
L’animal tue par nécessité, pour manger. L’homme tue pour se distraire et avec une légèreté à faire frémir. Il tue pour l’appât du gain avec une corruption exemplaire.
Il faudrait évoquer la disparition notamment des éléphants et des rhinocéros en Afrique. Et le pourquoi
Evoquer le massacre de milliers de phoques sur la banquise canadienne, et cela avec une cruauté…
Evoquer la corrida et la course d’ânes en Espagne imprégnées d’un sadisme digne de Philippe II.
Evoquer les transports de grands fauves, d’éléphants par des cirques avec des roulottes, en 2013 !!! On pourrait continuer…
La culture, partout, semble s’éteindre.
Des minorités ethniques sont en voie de disparition comme des centaines d’espèces animales.
La télévision, la même aux quatre coins du globe, distille des programmes affligeants, des téléréalités. Du pain et des jeux…
Et pendant ce temps, certains songent à envisager d’envahir la planète Mars qui serait viable !
Evidemment. Quand il ne restera plus rien ou si peu parce qu’on aura tout fait sauter !
Sans doute est-ce que certains rêvent déjà d’aller tout faire sauter ailleurs !
J’en conviens, l’homme dans sa grande majorité démuni d’éducation est une catastrophe pour la nature.
B.O. : C’est sans doute à cause de tout cela qu’un certain nombre d’individus sont artistes.
Sans doute est-ce une façon de survivre.
Créer un univers en réponse.
Ne pas avoir peur de la beauté naissante.
La préserver et la donner au monde.
Que pouvons-nous faire d’autre ?
E.F. : Cher Baudouin, Je partage ta vision des choses. La beauté se trouve partout.
Elle existe depuis toujours, quelquefois à l’état invisible.
Notre mission consiste à la saisir et la rendre visible aux autres par tous les moyens possibles. La révéler, la préserver, la donner à voir.
C’est une quête sans fin.
2014
2013 octobre – 2014 février. B. Oosterlynck. LE CORPS SILENCIEUX
B.O. Opus 212
La fatigue s'installe.
Le palais ne reconnaît plus les saveurs des aliments.
Les mots disparaissent.
Insuffisance rénale aigüe sur rétention,
la vessie remplie de trois litres d'urine.
Exactement sept fois trop. Plus rien ne s'écoule.
Prostate ? Sténose ? Vessie neurogène ?
" Et vous n'avez rien senti ?! ... me demande le médecin.
Non ?!
Vous avez un corps silencieux,
c'est très rare
un corps qui ne perçoit pas la douleur. "
Il ne croyait pas si bien dire !
Aussitôt sondé, aussitôt je ressemble à un de mes Aquaphones avec des tuyaux qui sortent tantôt de la verge, tantôt du ventre avec un robinet et une pochette (cystocath). Cela durera quatre mois ponctués de trois petites interventions.
A deux heures près, j'étais bon pour la dialyse jusqu'à la fin.
A quatre heures près, je tombais dans le coma et ... j'étais seul.
Et je ne m'en faisais pas du tout, c'était comme si je réalisais un Nouvel Opus.
Cela me paraissait presque normal.
Je devais aller dans les montagnes du Nord de l'Argentine entre 4000 et 5000 m.
J'attendais février - mars : les rivières sont sèches, il n'y a plus d'animaux, plus de vent.
Tout ce qu'il faut pour un nouveau cycle de Variations du Silence.
En 1990-91, j'avais fait 15.000 km à pied et à vélo en Europe, entre 0 et 2000 m.
Dans certaines régions il n'avait pas plu pendant deux ans.
C'était ma chance.
Le silence varie en fonction du relief, de l'altitude, de la température et du degré d'humidité. Il varie aussi en fonction de l'enveloppe qui le contient.
Ecouter le silence, c'est percevoir la pression de l'air sur le tympan.
Ecouter le silence, c'est percevoir à l'oreille la forme du volume d'air.
Ecouter le silence, c'est percevoir à l'oreille le volume et la masse de l'air.
A ce moment, l'oreille change de fonction.
Et si le son était douleur, la douleur le son.
Le silence serait un nouveau territoire
qui libère le tympan.
Sur mon lit d'hôpital, le corps silencieux ... je fais attention à la pression, au volume et à la forme de cette vessie atone et distendue. Je fais attention à cette pochette au pied du lit. Elle ressemble à la mer de silence à hauteur des pieds, interface de brume entre des rochers de petite montagne entre St-Michel-de-Frigolet et St-Julien.
Oui, j'avais déjà décrit quelques états de la maladie vingt-quatre ans plus tôt :
Là où l'eau ne s'écoule jaillit le silence, couché dans le lit sec d'un ruisselet sur la route de St-Jean-de-Cuculles vers Cazevieille ...
Le mental devient peau du silence
Le silence est d'abord un volume de remplacement du son qui a préexisté en cet endroit
Là où la nuit éclaire l'oreille se cache la mesure en ses justes proportions
Impossible d'en écouter l'espace
La réverbération du silence en cet endroit laisse entendre un plus grand volume côté lit
Debout, les grandes étendues présentent un silence vide. Sans volume, sans surface.
Un silence sans corps.
Autant de phrases en Répons à l'expérience clinique.
Il suffit de changer quelques mots ...
Me voilà donc avec un cystocath.
Il me va si bien. Tout le monde le dit.
Est-ce un énième Aquaphone ?
Un Cystaquaphone ? un Cystocath-aquaphone ?
En novembre 2000 ... il y a exactement quatorze ans, j'achète un tire-lait fin XIXème siècle et je m'aperçois que, relié à un stéthoscope, l'écoulement goutte à goutte provoque des variations de pression au niveau du tympan. C'était comme si le tympan devenait tambour.
Quelques mois plus tard, j'en trouve un autre XVIIIème et fis de même.
Je m'aperçus alors des différences sonores d'un objet à l'autre, fonction des volumes et de la forme de ces volumes.
C'est ainsi qu'est née la série des Aquaphones, instruments de laboratoire à moitié remplis d'eau et munis de stéthoscopes. Ils permettent l'écoute de sonorités insoupçonnées.
Ils permettent aussi de voir ce qui produit ces sonorités.
Au cystocath j'ai ajouté un stéthoscope ...
J'étais donc bien préparé à ma nouvelle vie, explorant les surprises et les Variations de pression de ce corps silencieux.
Au fait, petit j'ai mis longtemps à être propre. Jeune, je fis beaucoup d'athlétisme, repoussant la sensation de douleur à mesure des entraînements.
Il y a des périodes où l'on rassemble de la matière, des idées et des émotions sans parvenir à les unir. On a le sentiment de poser les fondations d'une oeuvre sans en connaître la forme et très curieux on attend.
Survient alors un instant merveilleux.
Un moment musical, un moment d'équilibre
où le silence du dehors se confond
avec le silence du dedans.
« Baudouin Oosterlynck, l’écoute première », présentation Philippe Franck in Inter Art Actuel n°118, Automne 2014 /revue canadienne, Québec/ consacrée aux « avant l’oeuvre - préparatifs & partitions ». Pg 28-31, 4 reproductions : 2 partitions-dessins de 1983 et 84 et deux photos des Prothèses 1994 -95.
Philippe Franck :
Historien de l’art, concepteur et critique culturel, producteur, créateur sonore et intermédiatique, Philippe Franck était le directeur et fondateur de Transcultures - Centre des cultures numériques et sonores (Mons, Belgique). Il est aussi l’initiateur et directeur artistique du festival international des arts sonores City Sonic et des Transnumériques, biennale des cultures numériques, dont les dernières activités remontent à 2020. Il a été commissaire artistique de nombreuses manifestations d’arts contemporains, audio, hybrides et numériques en Belgique et à l’international.
[B O. :]
L'artiste me prend pour un collectionneur. Le collectionneur me prend pour un artiste. Le dessinateur me prend pour un sculpteur. Le compositeur me prend pour un plasticien. Et quand je dis que je suis prof de gym, tout le monde rigole ».
Cette « non définition » que Baudouin Oosterlynck donne de lui-même sur son site Internet1, résume bien son parcours et son positionnement singulier dans le champ artistique contemporain. Considéré aujourd’hui comme un pionnier des arts sonores dans sa Belgique natale et au-delà, invité tant dans les institutions muséales que des festivals ou des lieux plus intimes, Baudouin Oosterlynck est avant tout un explorateur de l’écoute, une écoute qu’il réinitialise sans cesse et qui est, chez lui, une philosophie de vie régénérante et généreuse tant il est aussi un formidable médiateur de ses œuvres qui ouvrent plus grands nos oreilles. Rencontre avec un créateur-chasseur de silences et de découvertes soniques
(Propos de l’artiste recueillis au printemps
De la musique à l’espace-son
« Au départ, je suis musicien et c’est parce que je n’étais pas capable d’être un grand instrumentiste que j’ai commencé, à vingt ans, à me mettre au piano préparé façon Cage. Je n’aimais pas du tout la pratique du concert pour moi-même. Il me semblait que les peintres et les sculpteurs avaient plus de chance car ils ne devaient pas recommencer leurs œuvres tous les jours ! A partir de 1975 pour les performances, et de 1978 pour les installations, j’ai commencé à créer des œuvres qui me permettaient de faire entendre ma musique tout en évitant la formule du concert classique. Ce furent d’abord des tentatives de « musique autre » diffusée dans le sol, les pelouses, les tuyaux, les murs (avec des haut-parleurs transformés construits pour l’occasion) qui induisaient un comportement très différent de l’auditeur. Au début des années 70, sous le pseudonyme « l’oreille cassée », j’ai créé toute une série de situations d’écoute pour que l’auditeur aille vers la musique et non le contraire. Je trouvais que les musiciens étaient prisonniers de leur public (pourquoi est-ce que Keith Jarret devrait par exemple jouer ce que les gens attendent de lui toute sa vie ?). Stocker des sons dans une œuvre d’art plastique me permettait de fixer la chose.
Je connaissais beaucoup de plasticiens mais j’ai été le seul pendant 15 ans à proposer des choses en Belgique spécifiquement sur le son.
En 1985, j’ai découvert de merveilleux collègues comme Christina Kubisch 2 et Rolf Julius 3 avec qui j’ai rencontré Bernhard Leitner 4. Nous avons réalisé que bien que travaillant sur des matières « contiguës », nous étions alors très isolés dans le monde de l’art.
Nous nous retrouvions aussi sur le côté décalé. Par exemple, dès 1983, j’ai proposé des oeuvres dans les jardins, ce qui est aujourd’hui bien plus courant. A chaque fois, il y a un site que l’on visite et dont on évalue les particularités. Je laisse ensuite décanter puis je réfléchis avec l’acoustique dans ma tête en tentant d’imaginer le comportement du visiteur. Cette dimension de circulation dans l’espace est essentielle chez moi tant en amont que pendant la manifestation publique.
Partitions-dessins
Quand je suis à moitié endormi ou que je me réveille pendant la nuit, c’est alors que l’idée vient. À chaque fois, je fais un dessin rapidement, comme un enfant, pour garder le souvenir de cette idée avant qu’elle ne s’évanouisse. Ensuite, je tente de m’y conformer. J’ai procédé de la sorte pour mes installations et performances de 1977 à 1995. A partir de 1995, j’ai commencé à travailler davantage avec les objets, des prothèses, façonnées par moi-même ou que je faisais faire. Je me promène souvent dans les brocantes où je vois des objets qui deviennent miens, destinés un jour à faire partie d’une pièce. Je fais attention à leur forme et donc aussi à la forme du volume d’air en estimant ce qu’ils pourraient donner au niveau audio.
Parfois ces artefacts restent dans mon grenier pendant longtemps avant qu’un certain assemblage donne naissance à une pièce. Ce type de démarche est intuitif, un peu comme un appel inexpliqué avant que tout à coup, on trouve la solution.
En ce qui concerne les Prothèses 5 les Aquaphones 6 les Etant donnés 7, la série Ad libitum8 et autres "instruments d'écoute "réalisés après 1995, les dessins viennent non plus avant mais après l’oeuvre. Ils sont à la fois imaginaires et commentaires ouverts ; ils révèlent toujours une personnalité. Je les appelle « partitions-dessins », avec une clé de lecture qui est la couleur. Le noir est l’idée jetée. Je mets parfois très longtemps pour définir ensuite les couleurs. Le bleu, c’est l’espace. Le rouge représente le corps et le comportement de l’auditeur. Quand j’ai rencontré Rolf Julius dans les années 80, il s’occupait de Gelb Musik9et là j’ai choisi le jaune pour ce qui est donné à entendre. Le vert croise les dimensions spatiale et sonore tandis que le violet est le mélange d’espace et de corps qui le traverse. Tout le monde peut lire ces partitions d’enfant qui pallient peut- être à un « défaut de liberté » en musique. Le grand public peut voyager dans un monde poétique et développer son propre monde sonore, exactement comme un vrai musicien entend en lisant la partition, ce qui est inaccessible habituellement à la majorité des auditeurs n’ayant pas eu cette formation.
Quand j’aurai disparu, il y aura tout ce qu’il faut pour montrer mes œuvres mais il faudra par contre toujours faire attention à leur relation délicate avec l’espace.
Silence-Ecoute
J’essaie d'être le moins possible influencé par tous ces bruits indésirables qui envahissent notre quotidien contemporain : pas de TV, pas de téléphone mobile, pas de radio…J’ai besoin d’écouter le monde dans sa nudité. C’est comme une méditation. On laisse venir ... et les idées surgissent librement. Quand je prépare une exposition, je réfléchis toujours à la circulation des visiteurs et alors je vois comment leurs oreilles vont se déplacer et comment ils vont être préparés à recevoir ma proposition. Je prévois l’attitude de l’auditeur. Entre 1978 et 1990, comme j’étais quasi le seul « artiste sonore » au milieu de plasticiens, la plupart des visiteurs passaient outre mes propositions, quand je n’étais pas là sur place pour les recevoir. D’autre part, je voulais privilégier une relation d’intimité entre le compositeur-plasticien et l’auditeur.
Récemment, j’ai réédité, en édition limitée, une interview radio avec le défunt musicologue belge Célestin Deliège dans laquelle il me demandait comment on pouvait absorber 300 personnes pour écouter une vitre dans une exposition ! Il pensait que cela durait le temps d'un concert ... alors que cela durait un mois ou deux.
Variations du silence
En 1990-91, j’ai fait 15 000 km en Europe à pied ou à vélo, sans trop savoir exactement où aller. J’avais des cartes militaires et je me suis guidé en m’éloignant de plus en plus des humains. A cette époque, dans le sud de la France, il n’y avait pas plu depuis longtemps : pas d’eau, pas d’animaux et je me suis promené alors dans une grande quiétude. Il faut six à sept jours pour être capable d’écouter les variations du silence10 sentir la pression de l’air sur le tympan, percevoir la forme du volume d’air…L’oreille change alors de fonction. Il y a des qualités de silence différents qui varient avec le gaz-air, la chaleur, le degré d'humidité, l'altitude et surtout l'enveloppe-relief qui contient cet air-silence. Ils'agit de percevoir leurs différents effets sur notre tympan. Percevoir c'est recevoir. Comme on ne peut pas enregistrer le silence, j’ai dessiné des croquis en passant d’un endroit à l’autre. Tout ce que je peux proposer, c'est qu'il faut aller aux mêmes endroits à peu près à la même période de l'année -avant les moustiques en Suède, avant les grillons en France .... C’est aussi une forme d’archivage. Je suis repassé sur un de mes sites récemment et il y avait une autoroute ... mais comme je dis souvent : « Même une symphonie de Mozart ne dure pas éternellement ».
Performeur-passeur
D’abord donc vient l’idée puis on peut s’interroger sur le caractère performatif. Il n’y pas d’un coté, l’artiste et de l’autre, l’auditeur car les visiteurs prennent pleinement part à la manifestation avec leurs corps et leurs déplacements.
Dans Cris et châtiments, une performance créée dans les années 80, ils étaient face à une grande vitre suspendue avec six chaises en dessous et autour ; dans un coin, j’étais caché derrière des rideaux. Les visiteurs venaient s'assoir et coller l’oreille à la vitre. Ils pouvaient alors entendre une musique très sérieuse, quasi religieuse. Il y avait seulement six places disponibles mais quarante personnes regardaient autour et ont été très surpris. Cette mise en place est une mise en scène de la discrétion. Puis via un haut-parleur transformé, on entendait, toutes les deux minutes, une séquence de dix secondes de musique religieuse qui arrachait littéralement l’auditeur de cette vitre et naturellement, d'autres auditeurs se mettaient à leurs places. S'il n’y a pas d’écoute, il n’y a pas d’œuvre. Il y a sans doute chez moi, un coté passeur, « magicien du secret ». Je me souviens qu’une critique [ Mimi Debruyn] avait intitulé son article sur moi, " Le joueur de flûte de Hamelin »11.
Je n’aime pas qu’on voie l’appareillage ; j’aime bien que les choses restent mystérieuses pour que les gens partent à l’intérieur d’eux-mêmes. Devant mes instruments d’écoute, tout le monde est nu. Qu'ils soient musiciens ou non, les visiteurs (ré)écoutent avec étonnement. Et si je ne me surprenais pas moi aussi dans ce processus, je ne pourrais pas continuer. C’est là que je trouve mon inspiration bien plus que chez les autres artistes. Même si John Cage est un grand-père pour moi, je ne me sens pas inspiré directement par les œuvres des autres. Je me souviens toutefois, à mes débuts, d’une sculpture de Denis Oppenheim, Attempt to Raise Hell, exposée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 1974. Elle mettait en scène un petit bonhomme qui se cogne la tête, de manière aléatoire, contre une grande cloche dorée que l’on pouvait entendre de loin et cela a débloqué quelque chose en moi qui n’arrête pas de sonner.
- http://baudouinoosterlynck.be
- Compositrice, flûtiste, enseignante allemande, Christina Kubisch est considérée comme une pionnière des arts audio qui crée également des installations multimédiatiques.
- L’artiste allemand Rolf Julius décédé en 2011, a cherché à mettre au jour la relation entre musique et sculpture, ou comment créer de "la musique pour les yeux".
- Architecte autrichien et pionnier de l’art sonore, Bernhard Leitner crée des installations où le son se déplace dans l’espace à des vitesses différentes, s’intéresse à la façon dont les corps et le bruit réagissent l’un à l’autre et parle de “l’écoute avec le corps”.
- « Comment entendrait-on le monde si nos oreilles étaient orientées autrement ? La première série de prothèses réalisées en 1994-1995 répond à cette question. Voici des ‘instruments d’écoute’ plutôt que des instruments qui produisent du son… » Baudouin Oosterlynck, Le fil jaune, Musée des Arts Contemporains au Grand Hornu, MAC’s, 2011, p 147
- La série des Aquaphones est née en 2001. « Des instruments de laboratoire à moitié remplis d’eau et munis de stéthoscopes permettent l’écoute des sonorités insoupçonnées. Ils permettent aussi de voir ce qui produit ces sonorités. L’auditeur manipule l’instrument et produit sa propre musique, en silence ». Baudouin Oosterlynck, idem, p 173.
- Depuis le milieu des années 1990, avec les Prothèses acoustiques, les Aquaphones et maintenant les Etant Donnés, j’invite l’auditeur à manipuler des instruments d’écoute, des instruments qui permettent à chacun de percevoir l’autre face du tympan. Seul celui qui en joue écoute. Seul celui qui écoute en joue. Etant donné un objet, comment en révéler, en silence, les particularités sonores inattendues ? » (Baudouin Oosterlynck, idem, p189). Les Etant donnés tentent d’apporter autant de réponses à cette question
- « Accompagné d’objets divers, sortes d’archers en forme de pinceaux, roulette, petit marteau, grattoir, cônes, compas… et autres, voici quelques instruments inhabituels dont on joue presque en silence et qui s’écoutent le plus souvent au stéthoscope « amélioré ». (Ibid., p.219)
- Littéralement « musique jaune » en allemand. En référence à la pièce de Rolf Julius Musik für einen gelben Raum -presto (Musique pour un espace – espace jaune - presto) dans lequel l’artiste place sur le sol d’un bureau blanc vide deux tweeters et un haut-parleur à large bande jaunes qui émettent des sons pour colorer l’espace.
- “Les partitions rassemblées sous le nom de Partitions [sic, au lieu de Variations] du silence sont le fruit de dix trajets en train, à pied, à vélo à travers cinq pays d'Europe. Celles-ci regroupent vingt-trois préludes pour des pièces isolées de forme très libre, trois ouvertures pour des sites où la perception auditive surpasse celle de la vision, cinq oratorios pour les oratoires et une sonate pour deux versants du cerveau ». Baudouin Oosterlynck Variations du silence 1990-91 [en ligne]www.baudouinoosterlynck.be
- Une légende allemande transcrite par les frères Grimm, dans laquelle un joueur de flûte appelé à la rescousse par les autorités de la ville d’Hamelin envahie par les rats, les entraîne vers la rivière dans laquelle ils se noient.
Illustrations :
- Prothèses séparatrice – Opus 128, 1994-95. Instrument d’écoute pour l’extérieur pour viser à l’oreille et bien séparer ce qui vient de la droite et de la gauche
- Partition-dessin de la performance musicale Cri et chuchotements – Opus 60, 1984
- Prothèse avec chambre – Opus 125, 1995. Instrument d’écoute pour entendre les sons du monde comme si on était dans une sphère.
- Dessin Installation musicale Pour Soeelhoven – Opus 49, 1983. Couché par terre l’auditeur entend les sons enfouis dans le sol du domaine de Speelhoven
2015
Pour Koregos, juillet 2015, Baudouin Oosterlynck, Artiste du son.
ADO ZWARTBERG , Chat 53 - 1983 - 1984
C'est à la demande de Ado Hamelryck , artiste habitant Zwartberg ( B ) et utilisant exclusivement les dérivés du charbon pour ses oeuvres, que j'ai conçu cette performance sonore.
Elle fut présentée une première fois au Brakke Grond - Amsterdam le 26 septembre 1984.
L'idée était de réaliser une oeuvre qui s'adresse autant à l'oeil qu'à l'oreille et qui serait un souvenir des mines de Zwartberg et des terrils que l'on trouve ailleurs en Belgique.
Deux peaux de tambour suspendues à distance au-dessus de deux haut-parleurs diffusant des sons graves constants permettent de réaliser un système d'ondes stationnaires dans les peaux de tambour
Naissent dès lors des noeuds acoustiques là où les ondes de même fréquence se rencontrent et créent des endroits de silence inaudible mais bien présents dans la peau.
Entre ces noeuds acoustiques naissent en même temps des ventres acoustiques qui produisent le son perceptible à l'oreille.
En répandant du graphite ( ou du talc ) sur la peau de tambour on observe la formation instantanée de terrils en mouvement à l'endroit des multiples ventres acoustiques.
En déplaçant les peaux de tambour au-dessus des haut-parleurs on peut faire varier ce paysage - lunaire - de terrils ainsi que la perception auditive des fréquences sonores liées cette fois à la mobilisation des peaux.
Lier le visuel au sonore, rendre visible ce que l'oreille ne peut percevoir tel est le but de cette performance sonore appliquée au contexte géographique des mines de Belgique.
La progression dans l'observation impose au performer de faire entendre le son grave seul d'abord puis la variation du son perçu à l'oreille par le déplacement de la peau au dessus du haut-parleur et enfin de rendre visible les noeuds et ventres acoustiques en répandant le graphite ou le talc sur les peaux.
2017
Baudouin Oosterlynck. Opus 223 - Souvenir muet Janvier - Juillet 2017
Commentaire, comment taire ?
C'est en recevant les photos que Giacomo Cazzato à faites dans les Pouilles là où il nous avait conduit, Jenny Vandriessche et moi, que j'ai eu l'idée d'ajouter deux petits compléments.
- Les photos d'abord.
Dans cet endroit magnifique grand comme une cathédrale et si suggestif situé dans le bas des Puglia près de Tiggiano, qu il fit ces deux photos près de la Mer. C'était en janvier 2017.
Nous voilà tout au bord de la mer, au moment où la mère va nous projeter dans la vie.
Un instant photographique au seuil de la grotte creusée par l'eau et le ciel.
Un instant aussi pendant lequel on quitte le liquide amniotique pour entrer dans l'air et la lumière.
- Les éléments ajoutés.
Entretemps en juillet 2017, j'avais trouvé deux beaux objets
Un hochet pour enfant XIXème et un instrument pour ressusciter la parole.
D'un même souffle, naissance et mort.
Mais aussi, le féminin et le masculin.
B.O.
2019
Baudouin Oosterlynck , amateur d'art. 31 mai 2019
Quelques pistes pour comprendre les choix d'un amateur d'art.
D'abord et avant tout, je ne me considère pas comme un collectionneur, bien comme un amateur d'art. Un collectionneur est quelqu'un qui a les moyens de collectionner ce qu'il veut et cela de façon assez méthodique.
Né en 1946, j'ai fait mes premiers choix à l'âge de 18 ans : Roger La Croix, un abstrait lyrique sensible et Dan Van Severen, un abstrait proche du minimalisme et de l'art pauvre avant la lettre. (Je travaillais au restaurant universitaire pour me permettre les premiers achats.) Je les ai suivis et achetés jusqu'à leur décès parfois aussi après pour compléter la colonne vertébrale de l'oeuvre.
Très tôt impliqué dans l'organisation d'événements dans le domaine de la musique de recherche, je me suis retrouvé en compagnie de John Cage, K. Stockhausen, Mauricio Kagel, Pierre Schaeffer, Silvano Bussotti etc. qui côtoyaient les artistes de Fluxus. Me suis dès lors naturellement intéressé à de nouvelles formes d'expression et je me suis particulièrement intéressé à Ben Vautier (comme antidote) et Joseph Beuys. On était en 1970 - 1977 et il était aisé d'acquérir des oeuvres de ces artistes qui n'intéressaient que les insiders.
Par ailleurs, ai toujours suivi plusieurs artistes belges au travail sensible et surtout mental.
Luc Coeckelberghs, Guy Rombouts, Antoine Laval, Bernard Villers, Bernd Lohaus, Francis Schmetz, Fred Eerdekens, Jean Georges Massart, Leo Copers, Filip Francis et plus récemment Florian Kiniques.
Il y a environ 30 artistes différents et ainsi que je l'ai fait pour les premiers je les suis comme on accompagne et garde ses amis les plus chers.
Il y a donc un éventail d'oeuvres qui sont le fruit d'un choix strictement personnel, coups de cœur en lien avec l'âme de la collection.
Je dirais bien qu'il faut d'abord que j'aime la pièce pour ce qu'elle est.
Puis, il faut que je la trouve intéressante dans le développement de l'oeuvre de l'artiste.
Et en troisième lieu, il faut qu'elle puisse dialoguer avec un certain nombre d'oeuvres ... de la collection ! La collection d'un amateur d'art !
J'adore refaire l'accrochage et trouver de nouveaux liens.
En somme, ce sont mes ready made.
B.O. Mai 2019
2020
- Lettre de B. Oosterlynck à Beethoven, du 7 mai 2020
Cher Ludwig,
Bonsoir. Je n'ai pas eu d'autre école que l'écoute attentive et amoureuse de tes oeuvres, celles aussi de Debussy, Bartok, Cage, Mozart, Schubert, Bach et quelques autres.
A l'âge de 14 ans, j'ai eu le choc de la musique en écoutant ton 4ème concerto pour piano et orchestre. J'étais dans les bras d'un ami.
La connaissance du temps, je l'ai acquise par la pratique de l'athlétisme de 12 à 22 ans . Au fil des années le lent gage de l'art investissait n'importe quoi.
L'art comme l'amour est un instant de coïncidence avec soi, avec l'autre, avec le monde.
Et ça, je l'ai compris en t'écoutant.
Percevoir c'est recevoir
Ici, j'ai déposé quelques Instruments d'écoute ! Tu les essaieras peut-être dans une prochaine vie.
Amitiés, Baudouin.
2021
Baudouin Oosterlynck, mai 2021 , Artiste du son, Membre Classe des Arts, ARB
Nouveaux territoires de l'art sonore. Contribution ouvrage ARB/KVAB
Un nouvel élargissement de la médiation artistique à la fois plastique et musicale fait la part belle à la relation corps/son et à sa perception dans l'espace.
Depuis les années septante, à l'instar du Land art pour le visuel, s'est développé un art de l'écoute au moyen d'oeuvres sonores réalisées in situ, que ce soit dans l'espace urbain ou dans la grande nature. Essentiellement pour révéler et donner à entendre les particularités acoustiques de certains sites.
L'auditeur/visiteur est alors immergé dans un nouvel espace sonore mis en place par l'artiste-compositeur et devient lui-même l'interprète de ce qui est donné à entendre. Parfois dans un espace de quelques dizaines de m3, parfois dans des étendues de plusieurs km à l'air libre. Ces nouvelles perceptions auditives et corporelles peuvent varier avec la température, l'altitude et le degré d'humidité. Ces fines perceptions perçues par le tympan et le corps déambulant offrent un nouveau champ d'expérience.
Que ce soit sous forme de performance musicale ou sonore, d'installation musicale ou sonore, ou que ce soit à l'aide d'instruments d'écoute pour découvrir les variations du silence par exemple, ce sont bien les êtres vivants, humain, animal ou végétal qui sont au centre des préoccupations des artistes du son.
Percevoir c'est recevoir.
Afin d'encourager le lecteur à découvrir ce versant de l'art sonore et parce qu'il est impossible de réduire à quelques lignes les champs d'investigation déjà explorés, je propose au lecteur de rechercher sur le net les travaux des pionniers en tapant leurs noms.
Knud Viktor pour les premiers enregistrements des sons inaudibles d'insectes invisibles (années 1970), Alvin Lucier avec I am sitting in a room pour explorer les phénomènes de résonances (1970) et Music for Pure Waves, Bass Drums and Acoustic Pendulums (1980). Il revient à Max Neuhaus l'installation de sources sonores dans une bouche d'aération du métro à Times Square (1974) et les premières recherches sur la reconnaissance vocale.
Citons R. Murray Schafer, inventeur du concept de Paysage sonore, Bernhard Leitner très en pointe sur les mouvements du son dans l'espace. Baudouin Oosterlynck pour les performances et installations musicales en relation à l'architecture (Bru' 1981) et les Variations du silence dans la nature (1990-91) Kristina Kubisch (1982), Robin Minard et Rolf Julius à l'orée du silence pour la distribution esthétique de sons en adéquation avec l'espace et la déambulation des auditeurs. De même les Long string Installations (1982) de Paul Panhuysen en intérieur et la Gigantic Aeolian Harp (1984) de Gordon Monahan en extérieur font écho au Flûtes éoliennes (2001) de Erik Samakh et aux attitudes d'écoute de Suzuki dans la nature.
Puis-je recommander au lecteur de s'informer sur les artistes-du-son non encore cités tels que Annea Lockwood, Richard Teitelboom, Bill Fontana , Cécile Le Prado, et plus près de nous dans d'autres registres Moniek Darge et G.-W. Raes de Logos Gent, Pierre Berthet à Liège, Raymond Delepierre à Bruxelles.
La Belgique n'est donc pas en reste. Souvenons-nous du choc esthétique que fut le Poème électronique d'Edgard Varèse créé pour le Pavillon Philips en 1958 à Bruxelles avec la collaboration de Xenakis et Le Corbusier.
Et pour clore ce trop bref aperçu, relevons les organisations qui ont fait connaître le SOUND ART en Belgique: les Festivals Happy New Ears de Joost Fonteyne à Kortrijk depuis 1999, City Sonic de Philippe Franck à partir de 2003 à Mons, Charleroi puis LLN, le Klankenbos de Musica depuis 2005 à Neerpeld.
Gageons que ces pistes enseignées aujourd'hui dans les écoles d'arts plastiques et certains conservatoires se développeront et que de nouvelles générations trouveront de nouveaux territoires, contrepoints salutaires à la vie formatée que l'intelligence artificielle nous proposera à moins qu'elle nous aide à vivre nos différences.
Pour les artistes, la phrase de Breton est toujours d'actualité : " La pierre philosophale n'est rien d'autre que ce qui devait permettre à l'imagination de l'homme de prendre sur toute chose une revanche éclatante ".
B.O. (txt en anglais, traduction Google)
Au Centre d'Art Contemporain de Vassivière (Limousin, F), créé par Aldo Rossi, tout comme au site "La Pommerie" de Saint-Setiers (Corrèze, F), j'avais l'intention d'explorer au centre d'art moderne (Vassivière) la réverbération d'une salle conique en forme d'escalier en colimaçon. A Saint-Setiers, je cherchais la réverbération des maisons d'un quartier industriel où, l'hiver, les détenus s'asseyent devant la cheminée.
A Vassivière, le public était invité à installer un casque en cuivre pour écouter une source sonore spécifique (notamment une voix humaine) devant la prothèse acoustique, réalisée dans le même matériau que les cuivres. La désorientation de cette drôle de prothèse concerne la position des oreilles au niveau du crâne humain. Je considère les sites acoustiques, les bâtiments et le matériel qui transmet le son des sources, comme le prolongement des organes humains.
Mon point de vue phénoménologique considère un monde qui n'existe que dans le champ de contact du sujet percevant. Depuis 1978, j'ai développé ce concept en plusieurs installations dans lesquelles l'auditeur est invité à se mouvoir sur la "musique", en collant son oreille au sol (Pour Speelhoven, 1983), en écoutant par la vitre (Mausolée, 1984) , traversant un rideau sonore (Balayage stable, 1982), habillant les vêtements invisibles mais audibles (Enveloppe ou Vêtement, 1978).
Au lieu de déplacer la source sonore, l'audio-visiteur se déplace lui-même pour localiser les différentes sources sonores etc.
L'art est comme l'amour : l'instant de la coïncidence avec vous, avec les autres, avec le monde.
https://www.p-artweb.net/P-ARTWEB/5OOSTERL/OOSTERL.htm
(PART 2021)
2022
Baudouin Oosterlynck, 30 juin 2022. Texte pour MBA Tournai
Pour un musicien qui regarde autant qu'il écoute, le Musée des Beaux-arts de Tournai est une aubaine. Les volumes dessinés par Victor Horta et les oeuvres de la collection entrent en résonnance avec ce que je pourrais y faire entendre. On aurait même envie de chanter et d'y proposer mes pièces purement musicales des années septante.
(In memoriam collegii, Oratorio, Le monde et moi, Ronron et Résonances (1975 - 1977) sont des pièces de musique faites comme si j'avais jeté mon ballast, mon background après mes formidables années passées en humanités gréco-latines au Collège Franciscain de Tournai jusqu'en 1966.
Oratorio. Un jour en 1977, au bassin de natation, j'avais entendu de magnifiques articulations vocales provenant d'un groupe de handicapés mentaux. On ne pouvait pas dire si c'était un rire ou une expression de peur. C'étaient des phonèmes, des glossolalies que nous ne pouvons pas produire et qui recèlent une charge émotionnelle puissante. Ensuite, je les ai enregistrés dans des Instituts à Lovenjoel et à Boitsfort. En ralentissant et en accélérant le déroulement de la bande magnétique enregistrée, je me suis rendu compte que parfois je comprenais des mots, des bouts de phrase.
Et là, je me suis dis que nous ne les comprenions pas, mais surtout qu'eux nous comprenaient mais ne pouvaient pas communiquer avec nous.
Sans doute dû à un problème locomoteur au niveau du larynx depuis la naissance... Puis quand je leur ai fait écouter les pièces réalisées avec leur voix, ils se sont agglutinés, l'oreille contre les haut-parleurs. C'est sans doute cette expérience qui m'a conduit à proposer de nouveaux comportements d'écoute.
Peut-être aura-t-on l'occasion de les entendre durant l'exposition.)
"A pro-peau n° 2 " 1990 - 2010 Opus 72 bis, installé au centre de l'Atrium est un instrument à percussion à l'intérieur duquel les visiteurs-auditeurs peuvent se mouvoir, voir et entendre par transparence ce que les percussionnistes du conservatoire voisin vont y jouer. C'est à l'extérieur de ce curieux tambour et avec des accessoires de leur propre invention qu'ils et elles en révèleront les particularités juste au-dessus du silence.
Un peu comme la coupole transparente de Horta éclaire et caresse la collection.
C'est aussi au centre de ce grand tipi que nous retrouvons quelques uns des Etant-donnés2002-2004.
Etant donné un objet, comment en révéler les particularités acoustiques et sonores. La musique est une rencontre. Et j'invite le visiteur/auditeur à manipuler ces Instruments d'écoute, car seul(e) celui ou celle qui en joue peut en percevoir les particularités sonores inouïes et inattendues. Que l'on soit musicien ou non, cela ne change rien. Les étant-donnés sont souvent fait en verre pour montrer qu'il n'y a aucun artifice digital.
Quatuor est un instrument d'écoute un peu plus élaboré. On peut en jouer à 2, à 3 ou à 4 sans que personne d'autre ne les entende. Au fond, un dialogue musical entre amis, à l'abri des oreilles indiscrètes !
Je suis un artiste du son qui navigue entre l'oeil et l'oreille, par l'oeil et par l'oreille. La plupart d'entre nous se promènent avec les yeux.
Depuis l'enfance, je me promène avec les oreilles.
Prothèses pour l'oeil
Vers l'âge de 52 ans, le regard devient progressivement incertain et j'ai commencé à collectionner des lunettes... ! En voici quelques unes en appui de tableaux du XVIe au XXe siècle de la collection du Musée.
Et notamment Le raccommodeur de soufflets tenant des bésicles dans la main gauche. L'homme a compensé ce handicap visuel en inventant vers 1285, bérycles, bésicles, clouants, bésicles brisés, binocles ciseaux, manières-d'y-voir, oeil-de-vieux, aides-à-la-vision, lancetier, monocle, manocle, impertinent, face-à-main, lorgnon, pince-nez boudin, pince-nez griffe, à coulisse et à pont. Des lunectes, lunettes à tempes puis à oreilles, lunettes fils, lunettes cheveux, des conserves, collapsibles etc.
Il existe en français plus de 80 noms pour désigner des lunettes ... Ils varient en fonction de leur apparition, de la catégorie sociale de ceux qui les portent et du type d'utilisation. Pour votre curiosité, j'en ai déposé près de 200 dans les vitrines du musée.
"Prothèses pour l'oreille "
Alors que l'on corrige la vue depuis le XIIIe siècle, il a fallu attendre la fin du XVIIIe pour voir apparaître les cornets acoustiques !
De la même manière que les lunettes modifient et corrigent la réception des stimuli visuels, les cornets acoustiques modifient et corrigent la perception du son. Grâce à la forme du volume d'air donnée par le cornet, on pouvait filtrer soit les basses, soit les moyennes, soit les aigus pour corriger la perception du malentendant.
Les "Prothèses acoustiques" 1994-95 que j'ai réalisées et déposées dans la salle Louis Gallait sont autant de répons aux casques et couvre-chefs que l'on trouve dans les grands tableaux du peintre Tournaisien.
Ce sont des Prothèses pour "bienentendants" faites à partir d'une idée saugrenue. "Comment entendrait-on le monde si nos oreilles avaient une autre forme ou étaient placées ailleurs sur le corps ? ! "
Certaines Prothèses privilégient les aigus (Prothèse ancienne), d'autres permettent de suivre les conversations 40m derrière soi (Prothèse indiscrète). D'autres encore perturbent la perception de la localisation de la source sonore (Prothèses inverse, Prothèse entonnoir) ou même au contraire permettent de localiser au degré près l'origine d'un son lointain (Prothèse séparatrice).
Ce sont des Instruments d'écoute. Certains permettent de suivre deux conversations à la fois, d'autres à s'écouter marcher ou encore à se parler à soi-même. Faites l'expérience d'écouter les oreilles de l'autre avec un double stéthoscope et vous créerez automatiquement le silence.
A écouter de près ... 1983 Opus 55
Le musée possède une oeuvre superbe de Henri Fantin-Latour où l'on voit le modèle à la place du peintre devant un tableau resté vierge. Ce tableau date de 1883. Cent ans plus tard, en 1983, j'avais réalisé une installation musicale avec une vitre transparente. Là où il n'y a rien à voir, il y a tout à entendre.
Pas de musicien, juste un auditeur colle l'oreille à la vitre pour entendre ce qui est induit. J'avais transformé des haut-parleurs de manière à induire le son dans les plaques vitrées, les murs, les planchers ...L'auditeur/visiteur doit se pencher et chercher la musique là où elle est. En silence.
Parfois aussi dans l'intimité de petites serres/vitrines pour les Mausolées 1978-84 - Opus 34 bis. Celles-ci contiennent de très beaux sons.
Si l'auditeur touche le verre de la main... le son change !
En cours d'expo, je viendrai de temps en temps avec la Baguette magique - Chat 66 - 1985. Une baguette de verre dont je fais écouter la musique.
De bouche à oreille, deux voies, deux voix Instrument Porte-voix 108, 1992
Dans cet écrin très résonnant de Victor Horta, il y a toujours un flux sonore continu auquel on ne fait pas attention. Pour s'en persuader, je vous propose d'appliquer une oreille à l'embouchure d'un porte-voix ancien XIXe dont le pavillon est fixé au mur. Les interstices près du mur suffisent à laisser passer les sons ambiants dans le conduit de l'instrument. Les sons sont transformés par la forme donnée à l'air contenu dans le porte-voix.
Un auditeur attentif peut percevoir la différence sonore d'une oreille à l'autre, celle contre l'embouchure et l'autre libre.
Peintures de Paysages et Variations du silence 1990 - '91
Le Musée possède de très belles peintures de paysage, de Patenier aux peintres belges du XXème en passant par Manet et Pissarro !
On y retrouve des reliefs très proches de la série des Variations du Silence 1990-91. A travers les siècles, les peintres ont composé des paysages d'abord selon leur souvenir (Patenier), puis d'après leurs croquis et bien entendu ensuite "sur le motif " à la période impressionniste.
A chaque fois c'est l'oeil qui scrute et reçoit les stimuli.
Mais qu'en est-il de l'oreille et l'écoute du paysage ?
Les partitions-dessins rassemblés ici sont le fruit de dix trajets en train, à pied et à vélo à travers cinq pays d'Europe ( 15.000 km ). A chaque fois il a fallu reposer les oreilles cinq à six jours avant d'être à même d'entendre les variations du silence.
Ecouter le silence, c'est écouter la pression de l'air sur le tympan.
Ecouter le silence, c'est écouter et percevoir " la forme du volume air ".
Le silence varie en fonction du relief, de l'altitude, de la température, du degré d'humidité ...il varie surtout en fonction de l'enveloppe qui le contient.
Et me voilà parti à la recherche de sites et de lieux où il y a encore du silence ... de beaux silences. Non pas un silence scientifique ou mystique, ni encore un silence éternel, mais un moment musical où le silence mis à nu par ses oreilles m'aime. A ce moment, la réalité devient plus forte que l'imagination, le mental devient peau du silence. L'oreille prend corps.
Il y a dans la collection du musée l'un ou l'autre tableau évoquant la musique.
Une leçon de musique au clavicorde XVIIIe, des dessins de violonistes etc.
Pax Musica , 1993
En 1993, je suis parti à la recherche d'instruments de musique qui me touchent et qui sont restés silencieux très longtemps ... cent, deux cents ans. Je les ai choisis parmi des milliers d'autres pour qu'ils poursuivent leur silence.
Ce sont des instruments singuliers mais d'inspiration classique, des exceptions en quelque sorte. Marginalisés par l'histoire de la musique, ils disent tant qu'on n'a plus besoin d'en jouer. C'est ainsi que je vous montre un Fiddlephone 1890, un Double Flageolet 1820 et une Viola d'amore 1780 avec cordes sympathiques, destinés à poursuivre leur silence.
Il y a aussi une Esquisse de James Ensor sur laquelle on aperçoit une caisse de transport . En 2012 - 14, j'ai fait une série de pièces à partir de caisses pour le transport des instruments de musiques anciens.
Cette série s'intitule les Etuis-donnés.
Un métallophone-valise dont on joue avec le couvercle, un étui à clarinette affublé d'un jouet etdevenu caisse de résonance, une caisse pour harpe dont on peut jouer en ayant un stéthoscope dans l'oreille etc.
Eole à la recherche des notes perdues Opus 204 – 2013
Parmi ces Etuis-donnés il y en a un qui a servi de point d'appui pour un clin d'oeil à la célèbre Cantate de J.S.Bach : Der Zufriedengestellte Aeolus (1725).
" Eole apaisé " peut-être en souvenir d'une tempête mémorable ?
J'ai transformé la partition en ôtant les hauteurs des notes (pas de do, ré, mi, fa, sol, la, si ... ) tout en gardant les durées temporelles (blanche, noire, croche, double croche, etc. ).
C'est littéralement une partition du temps, donc une division du temps silence.
Et pour recréer le son du vent ... j'invite l'auditeur à plonger un mécanoscope 1920 dans un étui à mandoline rempli de "notes "en polystyrène !
Bougez-le et vous entendrez le son du vent ...
D'un autre ordre, Accords au choix - Opus 218 - 2015, permet à chacun de manipuler des diapasons près des oreilles. Choisissez-en deux : cognez-les l'un contre l'autre, puis approchez-les des oreilles. Le son initial se modifie en fréquences liées à la taille du diapason.
Chacun peut choisir l'accord qu'il préfère et en jouer en variant l'éloignement des diapasons.
La chambre claire (1806) , l'écoute virtuelle 2023
Breveté par l'anglais Wollaston vers 1806 et souvent utilisé au XIXe, la "Chambre Claire" est un dispositif optique permettant de reproduire un sujet sur le papier. Pour autant que l'on ajuste la pointe du crayon à l'image virtuelle, cette prothèse optique facilite l'équilibre des proportions et la bonne perspective.
Mais y a t'il moyen d'en faire autant pour l'oreille avec les sons qui nous parviennent ? Les échos par exemple ... Un Opus à faire pour l'occasion.