Arie Van der Giessen

Référence bibliographique

Arie Van der Giessen

français Revue Apollo n° 13, juin-juillet 1942

Informations bibliographiques

Auteur
Haesaerts Paul
Lieu d'édition
Bruxelles
Date de création
01/10/2025
Langue
français
Série
Revue Apollo n° 13, juin-juillet 1942
Description physique

pp. 1-4

Extrait

Paul Haesaerts. Arie Van der Giessen.

Nous nous rencontrâmes pour la première fois à Deurle. Il habitait une barque que je vis surgir d'une courbe de la Lys pour disparaître quelques jours plus tard entre les berges de la courbe suivante. (Je logeais, moi, dans une maison de planches et partageais mon temps entre le travail et la flânerie.)

Le soir, dans le brouillard étendu à fleur de l'eau, la lanterne de sa minuscule habitation s'allumait. Le matin, à l'aube, j'entendais mon Van der Giessen chanter et siffler tout en procédant à la toilette de son bateau. Ainsi accueillait il la lumière revenant sur l'eau et sur les prairies. Bientôt, ramassé sur lui-même, il guettait le coin de nature, l'effet de couleur, le geste d'un animal ou d'un paysan dont il pourrait tirer quelque croquis.

Il nous est venu de Hollande. Il eut une enfance âpre, marquée par la misère. C'est un bambin sauvage qui, entre un père imprévoyant et une mère besogneuse, s'habitue tôt aux privations et à la solitude. Il naît à Gand en 1896 mais dès ses huit ans il est envoyé dans un orphelinat à Neerbosch dans le Gelderland. Heureusement la nature y est belle mais les enfants y sont traités sans amour. De turbulent, le jeune Arie devient renfermé ; le visage de la vie lui apparaît maussade et injustement sévère.

Peu d'éclaircies durant ces sombres années d'adolescence de çi de là le regard ami d'un petit compagnon d'infortune, les promenades en pleine campagne, le cours de dessin et parfois les chants en commun durant quoi on peut librement laisser s'ébattre sa voix et son exaltation.

Aussitôt échappé de sa prison, Arie recherchera le grand air et les vastes espaces. La vie sur l'eau le hante, il n'aura de cesse qu'il ne possède un bateau et puisse circuler sur les canaux, les rivières, les fleuves et la mer. Naviguer est et reste son rêve; sur terre il y a trop d'hommes, trop de mesquineries.

Par intermittences il est à Gand où il mène une vie de rapin, se passionne pour les problèmes esthétiques et fréquente par à-coup l'Académie de la ville.

Cependant sa vie vagabonde lui a fait oublier ses obligations militaires, Brutalement il est rappelé à la réalité. Une nouvelle claustration l'attend; sa négligence le force à faire quatre années de service sous les armes. C'est le retour des jours sombres et de la solitude morale.

Rentré dans la vie civile, il se butte à de lourdes difficultés d'argent. Il juge sévèrement l'agencement de la société et devient un révolutionnaire convaincu.

A Gand il retrouve un ancien camarade René Callewaert, garçon de tempérament généreux et de haute culture qui lui donne d'excellentes leçons de dessin et lui fait prendre goût à la littérature. Cependant Callewaert qui, lui aussi, se débat avec la misère, a pris goût aux stupéfiants. Sa santé s'en trouve altérée et il meurt laissant ses amis consternés.

Par fleuves et canaux, Van der Giessen s'en va rejoindre Paris. Pendant tout l'hiver de 1928-29, sa barque est amarrée le long des quais de la Seine.

Le peintre fréquente le Studio Ranson, la Grande Chaumière, les académies libres où l'on fait de rapides croquis d'après des modèles qui changent fréquemment de poses.

Rentré à Gand, Van der Giessen se lie d'amitié avec Fritz Van den Berghe. Ce sera, suivant ses propres dires, la rencontre capitale de sa vie. L'art de Van den Berghe jouit à cette époque d'un grand prestige. S'il manque à ce chef de file de foncières qualités de peintre qui, à parler franc, est grave l'homme est savant, enthousiaste. généreux. Van der Giessen est un des jeunes peintres qu'il protègera et encouragera. Au cours de ses conversations l'aîné prodigue au débutant de précieux conseils et l'aide à découvrir sa voie.

De plus en plus Van der Giessen prend place dans la vie artistique du pays. En 1936, il expose au Cercle artistique de Gand, puis ce sont les clairvoyants directeurs de la Salle Ars qui montrent son œuvre. Le poète hollandais Jan Gresshof parle. longuement de lui dans Het Vaderland. Il est invité par l'Art Contemporain d'Anvers et expose de ci de là dans des salles bruxelloises.

Récemment Van der Giessen a quitté Gand et s'est marié à Raymonde Thijs, connue pour ses illustrations aux traits incisifs. Il a installé son ménage en pleine campagne, sur le territoire de Grimbergen, aux portes de Bruxelles. Il y peint et dessine des scènes paysannes et des rêves marins.

Les années d'apprentissage passées, Van der Giessen pratique une peinture hallucinée où le lugubre se mêle au fantastique. Les arbres ont des bras et des mains, prêts à égorger et à griffer, les fleurs ont des ailes de démons, le ciel a des yeux qui sèment la terreur.

Suit une période durant laquelle le format des toiles s'agrandit. Le sujet traité est généralement le portrait; les gestes sont fiévreux, les mains calleuses, les faces ridées, les yeux hagards. Le coloris est violent ; les contrastes entre les jaunes de cadmium, les verts émeraudes et les terres de Sienne sont à ce point marqués qu'ils brisent l’harmonie.

Le peintre brosse aussi une série de scènes d'esprit prolétarien. Du Laermans sans retenue, peint avec une fougue incontrôlée, avec une fureur vengeresse. Des formes couvertes de haillons se traînent sans but, des bras décharnés implorent sans espoir; il y a du sang mêlé aux nuages du ciel et à la boue de la terre...

Entretemps la couleur s'est affinée et devient parfois d'une délicatesse frappante ; la forme synthétique est maintes fois d'une éloquence frappante. Le sourire de l'art éclaire doucement l'obscure destinée terrestre.

Aujourd'hui la manière de Van der Giessen est d'une grande sobriété. Un ciel sombre surplombe une terre plus sombre encore. Un unique personnage (parfois mêlé à d'autres presque identiques à lui) se courbe vers le sol boueux et lutte patiemment contre lui. Formes et couleurs sont de plomb, réalisent leur harmonie dans l'obscur. Son dessin abrupt, ses gammes de nuit. l'esprit de transe qui parcourt son œuvre, son style excessif et dépouillé, tout cela situe le peintre dans le sillage de l'expressionnisme flamand, celui d'un Albert Servaes et d'un Constant Permeke. Il a de cet art la tournure populaire, le pessimisme, le goût de la laideur, la force d'évocation, la résonance romantique et aussi la négligence voulue, les sautes d'humeurs, une tendance parfois profitable et parfois fâcheuse de remplacer le travail par l'inspiration.

Arie Van der Giessen dit et redit l'aventure de l’homme seul, environné de ténèbres, poursuivant dans l'hébétude son morne avenir sur une terre ingrate et sous des cieux incléments. Il dit le sort d'un Adam ou d'une Eve, le peintre s'inspire fréquemment de l'un et de l'autre, abandonnés de Dieu, attelés comme des bêtes de somme, contre leur gré, mais l'échine ployée, aux peines de la vie.

En somme qu'il peigne des fantômes grimaçants, des portraits aux visages ravinés, des ouvriers en révolte, des êtres perdus et solitaires dans une vaste nature, Van der Giessen ne cesse de parler d'abandon, de souffrance, de dangers ambiants, de désespérance ; il ne cesse de dire le tragique de l'être désarmé face à une nature ou hargneuse ou indifférente.

Le thème unique - et combien fécond - de son art, c'est sa destinée à lui, lui, lourd et chargé d'une enfance malheureuse, drame qui l'obsède et dont il cherche à se consoler en y puisant la matière de ses chants.