- Texte de présentation au catalogue par Denis Coeckelberghs et Pierre Loze.
1770-1830 :
L'exposition couvre soixante années fort mal connues de notre histoire culturelle. Les a priori de l'histoire nationale soucieuse de mettre en évidence le renouveau qui se produisit après 1830, en ont en effet souvent minimisé l'intérêt : les années de domination autrichienne, française et hollandaise sont généralement présentées comme des périodes culturellement peu fécondes, voire comme des périodes de léthargie, et n'ont que très peu intéressé jusqu'ici les historiens de l'art.
Mais l'État belge n'a bien sûr, pas surgi de rien. 1830 n'aurait pas été possible sans une large préparation. La mise sur pied très rapide de structures institutionnelles suffisamment solides pour durer, l'extraordinaire sens de l'organisation que nécessita cette entreprise, impliquaient de la part de la bourgeoisie dirigeante de la future Belgique une maturité intellectuelle et politique dont il faut, bien sûr, chercher les sources dans les années qui ont précédé. Les arts ne peuvent que nous transmettre des signes de cette période de gestation.
Lors de son voyage au Pays-Bas, Voltaire avait été frappé par l'obscurantisme qui régnait encore dans nos régions. Et sans doute est-il vrai que jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ce pays si fermement attaché à ses différences, ses coutumes et ses privilèges hérités du Moyen-Âge, devait apparaître, par rapport aux idées des Lumières, comme un pays fort arriéré. Qu'il suffise de rappeler le tollé général provoqué par les tentatives de réformes de Joseph II. Les initiatives maladroites du souverain éclairé devaient même être à l'origine de la révolution brabançonne. Celle-ci se solda d'ailleurs, on le sait, par le triomphe du conservatisme et de la réaction.,
Mais très peu de temps après, les Pays-Bas autrichiens envahis par les sans-culottes, occupés, puis annexés par la France et réorganisés en neuf départements, allaient bientôt très docilement (devoir) « subir » la Révolution française. Le nombre des collaborateurs de l'occupant, d'abord relativement réduit, ne cessa de croître au fil des années pour constituer progressivement une nouvelle bourgeoisie entreprenante, tout acquise aux idées nouvelles. C'est parmi elle qu'allait bientôt se recruter la nouvelle élite dirigeante. L'Empire consolide les acquis de la Révolution et avec le Concordat apaisa les consciences catholiques. Waterloo ne devait rien changer fondamentalement : le régime hollandais poursuivit et amplifia la politique d'encouragement aux nouvelles industries qui avaient été lancées sous l'Empire et, avec la création de la Banque de la Société Générale, apporté les éléments propres à favoriser une autonomie nationale sans se rendre compte qu'il fourbissait les armes de l'Indépendance.
C'est ainsi que les Belges, qui s'étaient montrés si rétifs aux idées des Lumières quelque soixante ans auparavant, furent en 1830 les premiers de classe, les enfants terribles de l'Europe, qui osèrent faire échec au Traité de Vienne et à la Sainte Alliance en mettant sur pied une monarchie, constitutionnelle. La constitution de l'État belge basée sur la séparation des pouvoirs était la plus libérale d'Europe, une modèle du genre. Les années qui suivirent devaient démontrer la capacité de cette bourgeoisie dirigeante de mener à bien les destinées du pays malgré les secousses internationales qui ébranlèrent l'Europe. Deuxième puissance industrielle derrière l'Angleterre, la Belgique devait le rester durant tout le XIXe siècle.
On peut caractériser la Belgique des années 1770-1830 par une étonnante capacité d'assimilation des idées inventées ailleurs, et même par une remarquable faculté de les perfectionner. À cet égard on pourrait, en songeant à des événements actuels, parler d'un phénomène « à la japonaise », les inventions sont rares, elles viennent généralement de l'étranger mais la capacité de les mettre en application et de les perfectionner est incontestable.
On comprend dès lors que les historiens aient été bien en peine de citer des grands noms qui puissent figurer sur la scène internationale à côté de ceux qui se trouvent un peu partout en Europe au même moment. La spécificité de la Belgique des années 1770-1830 était en fait ailleurs.
L'exposition se propose de retracer depuis les années 1770 les différents moments de cette assimilation des idées nouvelles telle qu'elle se perçoit dans le domaine artistique. Il s'agit, bien sûr, d'une période de mutation profonde. Au cours de ces soixante années, on va voir un pays passer littéralement de l'Ancien Régime à la monarchie constitutionnelle. Il s'agit aussi par conséquent d'une période de crise dont les arts vont très évidemment porter la trace. Comparée à des périodes comme le XVIe ou le XVIIIe siècle, où l'ait présente une unité, une originalité et une force rares, la production artistique. La création ne surgit pas dans un contexte de confiance mais d'inquiétude profonde, de recherches incessantes, de remise en cause de tous les acquis antérieurs. Elle est confrontée à des problèmes iconographiques nouveaux. Il s'agit pour elle de représenter les valeurs d'une autre civilisation naissante qui rejette celle du passé alors qu'elle garde malgré tout avec celle-ci des attaches iconographiques et formelles dont elle n'arrive pas tout à fait à se débarrasser.