Marc. Eemans, René Baert et Camille Goemans fondent la revue francophone « Hermès » (« Revue trimestrielle d'études mystiques et poétiques »), qui paraîtra jusqu'en 1939 et jouera un rôle majeur dans la vie culturelle francophone.
Consacrée au mysticisme et à la poésie .
Baert et Eemans en étaient les rédacteurs. en chef.
L'objectif du magazine était une exploration des liens cosmiques entre la poésie et les textes mystiques dans les traditions occidentales et orientales, une sorte de magazine surréaliste « occulte » pour les initiés. La glorification romantique des mythes éternels et de la tradition originelle , que Baert et Eemans ont trouvée chez des philosophes comme René Guenon, Julius Evola, Georges Sorel et Alfred Rosenberg avec le Mythe du XXe siècle, les a progressivement conduits vers les idées nationales-socialistes.
Collection complète : 11 volumes
Description physique
In-8 (23,2 x 15,6 cm), non illustrée. Pagination variable.
Table des matières
PREMIERE SERIE
– Hermès, n° 1, juin 1933 [70 p.] *** [Camille Goemans], Note des Éditeurs, Marc Eemans, Présentation de Sœur Hadewych, Sœur Hadewych, Première Vision, Friedrich Gundolf, Stefan George et notre temps, Jean Wahl, Kierkegaard et le Mysticisme, Georges Méautis, Les mystères d’Eleusia et la science moderne, Jacques Masui, Note sur le Yoga et la mystique, … Note(s) : Achevé d’impr. le 6 juin 1933.
- Hermès, n° 2, décembre 1933 [70 p.] / « Ruusbroec » Willem [Lodewijk] de Vreese Le Rayonnement de Ruusbroec, Pomerius, Pages de la vie de Ruusbroec, G. De Deken, Rencontre de Ruusbroec, O. Dewette, Comment lire Ruusbroec, Marcel Lallemand, L’orthodoxie de Ruusbroec, Bossuet, Les Erreurs de Ruusbroec, Marcel Decorte, La tonalité dit mysticisme de Plotin, Ibn Al Faridh, Poème mystique, Marcel Lallemand, Notes sur l’histoire occulte du Moyen Age. Trad. : Emile Dermenghem et Abdelmalek Fara (Ibn Al Faridh). Ill. : Emile Van Balberghe (ex-libris d’après Félicien Rops), …
– Hermès, n° 3, mai 1934 [88 p.] *** [Camille Goemans], Note des Éditeurs, J.C.G. [C.G.], Notes sur la Poésie et l’Expérience, André Rolland de Renéville, L’Expérience Poétique et l’Expérience Mystique, Marcel Decorte, Relations entre la Poésie et la Mystique, Jacques Masui, La Poésie et l’intuition du Réel Jean Wahl, Poèmes commentés, John Middleton Murry, Pour racheter les contraires, William Blake, Poème, Etienne Vauthier, Note sur Coleridge, A.E. [George Russell], Le Pays Diapré, Karel Van de Woestijne, Poème, Urbain Van de Voorde, Karel van de Woestijne et le Tourment de Dieu, René Baert, Hölderin ou la Mission du Poète, Marcel Lecomte, Esquisse du sentiment de la poésie chez Hugo von Hofmannstahl (p. 71-78), Notes critiques et comptes rendus.
– Hermès, n° 4, mars 1935 [80 p.] Marcel Decorte, Du symbolisme en Métaphysique, Marc. Eemans, Figure symbolique, Etienne Vauthier, Destinée du Symbole-Image, Jacques Masui, Illustration et mesure du Symbole, Jean Wahl, L’Idée de Symbole, René Baert, Le sentiment de l’angoisse dans l’œuvre de Maeterlinck, Denis de Rougemont, Mystère de la Vision, André Rolland de Renéville, Sur la Doctrine d’Edgar Poë, Emile Dermenghem, Du Symbolisme Bachique dans la Mystique Musulmane, Franz Hellens, Introduction à quelques poèmes inédits de Charles Van Lerberghe, Charles Van Lerberghe, Petits poèmes inédits, Jean de Bosschère, Lettre sur Max Elskamp, J.C.G. [C.G.], Notes sur la poésie et l’expérience, Notes critiques et bibliographiques / Comptes rendus. Note(s) : – André Rolland de Renéville, Swedenborg et les lettres françaises [repris in A. Rolland de Renéville, Sciences maudites & poètes maudits, Le Bois d’Orion, 1997, p. 131-157
DEUXIÈME SÉRIE.
- Hermès, n° 1, janvier 1936 [114 p.] Etienne Vauthier, Poètes métaphysiciens et métaphysiciens poètes, Thomas Traherne, Poèmes, Emile Dermenghem, Quelques thèmes de poésie métaphysique dans les littératures musulmanes, André Rolland de Renéville, Considérations sur Mallarmé, Marcel Decorte, Poésie et métaphysique, Marc. Eemans, La poésie du feu, René de Prat, Un poète de la tradition sacrée, O. V. de L. Milosz, René Baert, Aspects du désespoir chez Leopardi et chez Rilke, Clovis Hesteau de Nuysement, Poème hermétique (introduction et commentaire par Albert-Marie Schmidt), Denis De Rougemont, Forme et transformation, ou l’acte selon Kierkegaard, A.D. Gurewitsch, Fragments (introduction par Bernard Groethuysen), John Middleton Murry, Métaphysique de la poésie, Marcel Lecomte, De l’émotion optique dans un poème de Paul Van Ostayen (p. 103-105), Notes bibliographiques / Memento. Trad. : Jean Wahl (T. Traherne), Mme S. G. (A.D. Gurewitsch), Mme V.V. (J. Middleton Murry). Note(s) : - Thomas Traherne (1636/1637-1674) - Paul André van Ostaijen (1896-1928), poète et essayiste flamand, a fondé la revue Avontuur (1928).
- Hermès, n° 2, juin 1936 [120 p.] Hermann de Keyserling, Du Verbe créateur, Jean Wahl, Magie et Romantisme, Emile Dermenghem, Mortelle poésie, André Rolland de Renéville, La Métaphore, arcane magique, Albert-Marie Schmidt, Ronsard et la Magie, René Baert et Marc. Eemans, Histoire merveilleuse du magicien Virgile, G. Le Floch, Les grandes traditions magiques de la paysannerie française, Paracelse, De l’Imagination, de son paroxysme et des voies qui y conduisent, Marcel Decorte, Connexions et oppositions de la Poésie et de la Magie, M. Salberg, La Magie du spectacle, Victor-Emile Michelet, Vertu magique de la Poésie, René Galland, Poèmes inédits de H. Vaughan, Marguerite La Fuente, Yoga Tibétain et la Doctrine Secrète, Pierre Leyris, Tchouang Tseu, Notes Bibliographiques.
– Hermès, n° 3, mars 1937 [88 p.] André Rolland de Renéville, Accession à l’Éternel, Marc. Eemans, La Vision de Tondalus et la littérature visionnaire au moyen âge, Dr. René Allendy, Paracelse et l’Inconscient, Félix Wagener, Études sur l’ancienne poésie du Nord, Léopold Ziegler, La crucifixion cosmique, Marcel Decorte, De quelques influences de la poésie sur l’orientation de la philosophie, Francis Warrain, La Loi de Création d’après Hoëné Wronski, Jacques de Hemricourt, Ballade par Manière de Confession, Dr. Walter Yeeling Ewans-Wentz, Le Yoga tibétain et les Doctrines secrètes, Notes Bibliographiques. Trad. : A. Préau (L. Ziegler), M. La Fuente (Dr. W.Y. Ewans-Wentz). Note(s) : – Francis Warrain (1867-1940) – Walter Yeeling Evans-Wentz (1878-1965) – Josef Hoëné-Wronski (1778-1853)
- Hermès, n° 4, juillet 1937 [112 p.] Bernard Groethuysen, Avant-propos, Maître Eckehart, Sermons traduits du moyen-allemand par Mayrisch St. Hubert, Maître Eckehart, Deux Légendes traduites du moyen-allemand par Mayrisch St. Hubert, Maître Eckehart, Sermons traduits du latin par Alexis Curvers, Mayrisch St. Hubert, Maître Eckehart, Marc. Eemans, Maître Eckehart et la mystique néerlandaise, [Documents] Critique et condamnation de Maître Eckehart. Traductions : C. Goemans, René Baert, Marc. Eemans et Alexis Curvers. Bibliographie des principaux manuscrits moyen-néerlandais. [Comptes rendus] Marcel Lecomte, Les Fleurs de Tarbes, par Jean Paulhan (p. 107-108), … Notes bibliographiques.
TROISIÈME SÉRIE
- Hermès, n° 1, janvier 1938 [126 p.] Léon Chestov, De la probité philosophique, Martin Heidegger, Phénoménologie de la mort, Karl Jaspers, La norme de jour et la passion pour la nuit, H. Meyer, La précieuse guirlande de La Loi des oiseaux (introduction par Jacques Bacot), Albert-Marie Schmidt, Calvinisme et poésie cosmique, André Rolland de Renéville, Poésie et Connaissance, Marcel Decorte, Les fondementsmétaphysiques de la Poésie, [Notes bibliographiques] Jean Wahl André Rolland de Renéville, René Baert, M. Eemans, Etienne Vauthier. Trad. : Boris de Schloezer (L. Chestov), Henry Corbin (M. Heidegger, K. Jaspers), Jacques Bacot (H. Meyer [trad. intégrale du tibétain]).
- Hermès, n° 2, octobre 1938 [172 p.] Béatrice de Nazareth, Hadewych, Jan van Ruusbroec, G. Groote, Thomas a Kempis, G. Peters, Harphius, Denys le Chartreux, F. Vervoort, La Perle Evangélique, M. de St Augustin, Marie de Ste Thérèse, Bonifacius Maes, …
– Hermès, n° 3, novembre 1939 [128 p.] Henry Corbin, Préface, Suhrawardi d’Alep, Deux épîtres mystiques, Shlomo Pines, Notes sur l’Ismailiyya, Omar Ibn Al Faridh, Poème mystique (introduction par Emile Dermenghem et Abdelmalek Faraj), Djelad-Od-Din Roumi, Poèmes lyriques (introduction par Henri Massé), Abraham Heschel, La prophétie (introduction par Henry Corbin), S. Cyrille, … Trad. : Henry Corbin (S. d’Alep, A. Heschel), Emile Dermenghem et Abdelmalek Faraj (O. Ibn Al Faridh), Henri Massé (Djelad-Od-Din Roumi), Note(s) : Numéro consacré à la mystique musulmane, sous la direction de Henry Corbin. – Suhrawardi d’Alep, Deux épîtres mystiques [comprend « Épître de la modulation du Simorgh » et « Épître de la langue des fourmis »
Commentaires
Article de Mesens repris dans M. Mariën, L'activité surréaliste en Belgique, Bruxelles, Lebeer-Hossmann, 1979, p. 258) Hermès est un nouveau modèle du genre. Ce modèle, s'il n'est pas neuf par le contenu, l'est du moins par les origines et l'attitude de ses principaux zélateurs. Hermès est un refuge. Les réfugiés y parlent de Dieu à chaque page. Mais pour donner l'apparence de sérieux si nécessaire en l'occurrence, les réfugiés s'encadrent de doctes professeurs ès-mysticisme qui, eux, espèrent trouver le ciel en fouillant les dessous de la Vierge Le premier réfugié répond au nom de René Baert. Nous l'aperçûmes jadis dans les parages de certains groupements marxistes. Il traduisit en français « Le nuage dans le pantalon » de Maïakovsky. Sa lyre généreuse nous versa dans le gobelet quelques poèmes très « à la manière d'Éluard ». Le second réfugié, dont les occupations sont trop nombreuses pour être énumérées ici, s'appelle Marc Eemans. Ce grand esthète est un vieillard à barbe blanche qui revendique aussi sa part du ciel. Le troisième réfugié, c'est la « chevalier masqué ». Ancien pétroleur, il vaque le jour dans quelque ministère et la nuit il prie. Le quatrième réfugié n'est pas un réfugié, c'est une nuée métaphysique. Le cinquième ... voici venir les petits curés."
Deutsch, Xavier (1987). Les rapports entre la mystique et la poésie dans la revue Hermès, Louvain : Université Catholique de Louvain. [70 p.]
Aron, P., & Soucy, P. (1993). Les rapports entre la mystique et la poésie dans la revue Hermès (1933-1939) : Mémoire présenté en vue de l’obtention du diplôme de licence de philologie romane. Bruxelles: Labor.
Marc. Eemans, Ce que fut la revue méta-surréaliste Hermès (1933-1939) in Le Journal des Poètes II, 1979 ;.in :Antaios n° 13, sept. 1998.
S’il faut en juger d’après les historiens de l’art et de la poésie surréalistes en Belgique, ce mouvement se résumerait a l’activité de ce que l’on appelle, depuis Patrick Waldberg, l’un es principaux biographes du peintre René Magritte, la “Société du Mystère”. De ce groupe bruxellois feraient alors partie, outre René Magritte, les poètes Paul Nougé, Camille Goemans, Marcel Lecomte, Louis Scutenaire, Irène Hamoir, Paul Colinet, le poète-collagiste E.L.T. Mesens et le compositeur André Souris (1). Pour d’aucuns on peut y ajourer l’activité du “groupe surréaliste du Hainaut”, dont le poète Achille Chavée fut la figure de proue, un groupe qui ne fut pas toujours en amitié avec le cénacle bruxellois. A l’heure présente (1979), un tard venu, Marcel Mariën, joue un peu le rôle de l’homme omniscient ès orthodoxie surréaliste en Belgique, en groupant autour de lui plusieurs jeunes néo-surréalistes ainsi que quelques figures marginales.
Il ne nous appartient pas de dire ici tout ce qui a pu séparer le groupe belge de celui de Paris, tout comme il ne nous appartient pas de rappeler certains conflits qui ont pu surgir entre les deux groupes. Qu’il nous suffise d’évoquer à quel point le surréalisme d’un Magritte et d’un Nougé est proche d’un certain rationalisme cartésien pour lequel la poésie ne peut être que l’objet d’une concertation plus qu’attentive. Mais citons Marcel Mariën à l’appui de cette affirmation: “Pour Nougé, pour Magritte, jamais il n’a été question de concevoir autrement l’activité poétique que sous l’angle de la préméditation”. Et plus loin: “Une celle démarche, il va sans dire, exclut le hasard en tant que facteur primordial. Elle réclame une attention soutenue, la méditation prolongée, des précautions, des ratures, des reprises, une hésitation, une prudence infinies” (2).
Dans le même écrit, Mariën oppose cette conception surréaliste belge de la poésie à celle d’André Breton en déclarant: “Or Breton, à partir de l’expérience de l’écriture automatique, a construit une théorie un véritable système philosophique qui élève l’inspiration naïve (3) au rang de vérité, ce qui l’englue à mon sens dans la mystique” (4).
De cette affirmation de Mariën, nous voulons détacher “inspiration naïve” et “mystique”, pour affirmer à notre tour qu’il faut être soi-même bien naïf ou faire preuve d’une totale incompréhension du surréalisme tel que l’entendait André Breton pour parler de “naïveté” à propos de l’inspiration poétique et d’une plus grande incompréhension encore pour affirmer que la conception que Breton a de la poésie “englue” celle-ci dans la “mystique”, d’autant plus que Mariën doit avoir une conception fort simpliste de ce que peut être le “mysticisme”…
Pour ne pas s’appesantir sur ce point, disons qu’il y a malentendu entre le surréalisme de Breton et celui des membres de la Société du Mystère, et ce malentendu se retrouvera sur bien d’autres points encore.
Lorsque Breton lança en 1930 son Second Manifeste du Surréalisme, dans lequel figure la fameuse proclamation: “Je demande l’occultation profonde, véritable du figuré du surréalisme. Je proclame, en cette madère, le droit à l’absolue sévérité. Pas de concessions au monde et pas de grâce”, avec sa longue note en bas de page et ses références au Troisième Livre de la magie, de même qu’au Quatrième, le fossé dut encore s’agrandir entre Breton et ses amis bruxellois, mais pas tous, car c’est ici que s’affirmèrent des affinités électives entre Breton et quelques membres de la Société de Mystère, notamment Camille Goemans, Marcel Lecomte et nous-même. Il y eut u cure certes point uniquement idéologique (car il y eut aussi d’autres raisons de rupture pour Goemans et nous-même, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister). Mais tandis que Lecomte continua à un ua à fréquenter autant le groupe Nougé-Magritte que celui des deux autres “dissidents”, ceux-ci se retirèrent dans cette “occultation profonde, véritable du surréalisme que réclamait Breton. Avec quelques amis nouveaux (dont nous parlerons plus loin), ils s’appliquèrent à approfondir les domaines spirituels do ru le Second Manifeste n’avait fait qu’entrevoir les possibilités de “réduction des antinomies” en écrivant “tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, cessent d’être perçus contradictoirement”.
Le poète expressionniste flamand Paul Van Ostaijen, qui fut durant quelque temps un compagnon de route des surréalistes belges, avait déjà reconnu l’apport “poétique” de certains mystiques occidentaux, orthodoxes ou non, pour insister sur la nécessité non pas d’une “poésie subconsciemment inspirée”, mais d’une “poésie consciemment construite avec récupération de la matière première”, soit du subconscient. Van Ostaijen, en tant qu’ami personnel de Goemans et de l’auteur de ces lignes, nous avait déjà orientés, bien avant le Second Manifeste, vers l'”occulte” et la “magie” de même que vers les Romantiques allemands parmi lesquels surtout Novalis, dont Breton devait à son tour subir les enchantements “magiques”. Il y avait donc convergence, et il n’y avait plus qu’à aller à la quête de tout ce qui pouvait conduire à la récupération de la “matière première” du “poétique”. Mais alors que les démarches ultérieures André Breton continuèrent à se situer dans un certain prolongement du dadaïsme et ne se complurent que trop souvent dans une approche superficielle de monde “subliminal” qu’il entendait révéler dans sa démarche poético-surréaliste, ses trois compagnons de route bruxellois songèrent à un centre d’études comparées de la mystique, de la poésie et de la philosophie qui trouva sa réalisation concrète dans la revue Hermès. Le titre même de cette revue est déjà révélateur de son orientation puisqu’il évoque l’Hermès Trismégiste de la Tradition. La note de éditeurs, rédigée par Camille Goemans, de même que le sommaire du premier numéro entendait toutefois faire comprendre immédiatement qu’il ne s’agissait pas une nouvelle revue “traditionaliste” du genre Voile d’Isis.
Voyons tout d ‘abord la note des éditeurs, qui prend ses distances quant à l’esprit de chapelle si cher aux surréalistes tant parisiens que bruxellois, en affirmant: La revue Hermès ne présente pas un groupe bien défini, un faisceau de volontés communes dirigées vers un même but, une seule intention. Il semble bien au contraire que les personnalités qui s’y coudoieront seront aussi dissemblables qu’il est possible de le penser d’hommes dont les convictions profondes, la manière d’être et d’agir apparaissent dès l’abord comme aussi différentes. Seul le sujet de leurs préoccupations, ce à quoi ils appliquent leur pensée, les réunit, quels que soient par ailleurs leur point de départ et leurs tendances.
Les collaborateurs que parvint à réunir Hermès au cours de ses quelque sept ans de parution (5) vinrent en effet de tous les horizons: le croyant et 1’agnostique y côtoyèrent fraternellement le philosophe marxiste et le penseur non politiquement engagé, car au contraire des surréalistes “orthodoxes”, les deux directeurs et le Comité de rédaction entendaient se tenir au-dessus de la mêlée politique qui conduisit à la dislocation du groupe surréalistes “orthodoxes”, les deux directeurs et le conduisit à la dislocation du groupe surréaliste parisien ainsi qu’à celle de la revue Esprit dirigée par Pierre Morhange et dont les futurs philosophes marxistes Henri Lefèvre, Georges Politzer et Georges-Philippe Friedmann assuraient la haute tenue de pensée.
La direction de la revue Hermès était assumée par le poète René Baert et le signataire du présent article; son rédacteur en chef était le poète Henri Michaux, tandis que le Comité de rédaction se composait, outre Camille Goemans, du publiciste Joseph Capuano, de Madame Mayrisch St. Hubert, du poète et essayiste André Rolland de Renéville, du philosophe Bernard Groethuysen et d d’Etienne Vauthier, à cette époque bibliothécaire à la Bibliothèque Royale de Belgique. Parmi les principaux collaborateurs, nous citerons les philosophes Jean Wahl et Marcel Decorte ainsi que l’orientaliste Henri Corbin, par ailleurs un des premiers traducteurs français des philosophes allemands Karl Jaspers et Martin Heidegger. C’est dans la traduction de Corbin qu’Hermès eut le privilège d’être la première à révéler ces deux philosophes au public non spécialisé de langue française, bien avant r e Sartre ne publiât ses premiers écrits philosophiques dits “existentialistes”.
Mais voyons le sommaire de ce premier numéro de la revue. Il y avait là une traduction de la première vision de la mystique flamande sœur Hadewych (XIIIième siècle), un article de Friedrich Gundolf sur le poète symboliste allemand Stefan Georg, un article de Jean Wahl sur “Kierkegaard et le mysticisme” et un texte de Georges Méautis sur les mystères d’Eleusis et la science moderne ainsi qu’une “Note sur le yoga et la mystique. Par la suite, Hermès publia des numéros spéciaux sur le mystique flamand Ruusbroec l’Admirable, sur la mystique des Pays-Bas (réédité sous forme de livre en 1942. NDLR), sur Maître Eckhart, sur la poésie et la magie, sur la philosophie existentialiste de Léon Chestov, Karl Jaspers et Martin Heidegger, sur la mystique musulmane. Mentionnons également au fil des numéros, des traductions de plusieurs poètes pratiquant la “poésie métaphysique” dont William Blake, S.T. Coleridge, George Russell, Traberne, O.V. de L. Milosz, Henry Vaughen, etc., de la Vision de Tondalus, du poème mystique tibétain “La précieuse guirlande de la loi les oiseaux” (traduction intégrale), de textes de Tchouang Tseu (traduits par Pierre Leyris), etc.
Particulièrement significatives quant aux intentions plutôt voilées qu’avouées des éditeurs de la revue sont les “Notes sur la poésie et l’expérience” signées J.C.G., qui sont les initiales de Joseph Capuano et Camille Goemans, mais dom le style trahir surtout le mode de penser et d’écrire de ce dernier. On y décèle une démarche nettement “méta-surréaliste”, démarche d’ailleurs toujours sous-jacente à routes les préoccupations dans le domaine de la poésie des quatre principaux manœuvriers de la revue que sont, outre ses deux directeurs, Camille Goemans et Henri Michaux amis depuis l’adolescence.
Nous croyons superflu d’insister ici sur les accointances de Camille Goemans tant avec le groupe surréaliste parisien qu’avec celui de Bruxelles qui le récupéra d’ailleurs (après plus de dix ans de quarantaine pour des raisons qui n’ont rien de surréaliste), pour nous Intéresser plus particulièrement au “méta-surréalisme” d’Henri Michaux (6). Dès son entrée en littérature, en 1923, Michaux a suivi un itinéraire poétique à peu près parallèle à celui des surréalistes français, sans toutefois tomber dans les pièges de la facilité littéraire et les tentations du parisianisme. Voici tout d’abord quelques fragments de l’allocution prononcée par Michaux au XIVème Congrès International des P. E.N. Clubs à Buenos Aires le 14 septembre 1936: “…Je réponds de la sorte à la question: “Où va la poésie?”… Abandonnant le vers le verset, la rime, la rime intérieure et même le rythme, se dépouillant de plus en plus, elle cherche la région poétique de l’être intérieur, région qui autrefois était peut-être la région des légendes, et une part du domaine religieux…”. Et plus loin: “…l’étude de plus en plus poussée et expérimentale des troubles du langage, de la synesthésie, des images du subconscient et de l’intelligence tend à donner au poète la curiosité de toucher tout cela de l’intérieur, et le goût de plus audacieuses incursions aux états seconds, aux états dangereux de soi”.
Ne sont-ce pas là des paroles fort proches des préoccupations essentielles de la quête poétique d’André Breton, tout en étant fort éloignées de celles des surréalistes bruxellois? Mais chez Michaux, il n’y a pas que ces points de concordance, il y a aussi les divergences et ses critiques quant au mouvement surréaliste en tant que mouvement qui se voudrait efficace sur le plan de la révolution sociale. C’est ainsi qu’il a pu traiter les surréalistes de “pseudo-révolutionnaires” et de révoltés “bien gentils”, en qualifiant leur démarche politique de “révolte de pose, pas axée sur l’essentiel”. A l’encontre des surréalistes, Michaux prit fort tôt ses distances quant au freudisme et, dans un entretien avec Anne Le Bouteiller, il aurait qualifié les tentatives d’ouverture sur l’irrationnel entreprises par Breton et ses amis de “pose… fausse magie… balbutiements”. Tout comme ses amis de la direction d’Hermès, Michaux reprocha à Breton et à ses amis d’être restés à la surface des choses qui les préoccupaient et de n’admirer que de loin tout ce qui pourait élever le surréalisme au-delà de la littérature…
Ici il nous plaît d’attirer l’attention sur une démarche à peu près parallèle à celle d’Hermès qui se fit en Italie dans les années trente, mais dont nous ne prîmes connaissance qu’il y a peu en nous intéressant aux écrits traditionalistes et autres de Julius Evola, décédé à Rome le 15 juin 197 4. Dans sa jeunesse, Evola adhéra au dadaïsme de Tristan Tzara et publia même en 1920 à Zurich, dans la collection “Dadà’, une plaquette intitulée Arte Astratta (7). Par la suite, il aurait également été en contact avec André Breton, dont il aurait cependant très tôt rejeté le “dilettantisme” et, en 1927, il fonda avec quelques amis le groupe “Ur” qui sera assez proche par l’esprit et les intentions de notre revue Hermès. Aux sommaires de la revue qu’édita le groupe et dont l’ensemble fit l’objet d’une réédition en trois tomes intitulée Introduzione alla magia (8), on peut trouver nombre de textes qui auraient très bien pu figurer dans Hermès et dont certains y figurent en effet.
Dans le texte liminaire de la plaquette Arte Astratta, que l’on peut considérer comme un “manifeste surréaliste” avant la lettre, Julius Evola se réfère également, tout comme le fit Paul Van Ostaijen en 1925, et comme le fera beaucoup plus tard André Breton dans ses Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non (1942) à certains auteurs mystiques ou para-mystiques. Il citait ainsi Plotin, Eckhart, Maeterlinck, Novalis et Swedenborg, en y ajoutant les noms de Rimbaud et de Tzara.
Tout cela relèverait-il d’une “certaine confusion”, comme l’a un jour écrit notre ami E.L.T. Mesens à notre propos (9), qui conduirait vers “un culte mystico-panthéiste dont l’expression est symboliste et ne peut rien avoir en commun avec la réduction des antinomies que le surréalisme s’est toujours proposé”?
Il a déjà été répondu plus amplement ailleurs à cette question, mais posons à notre tour la question: En quoi les démarches de la “Société du Mystère” ont-elles contribué à “la réduction des antinomies” chère au surréalisme? Ces démarchent ne procèdent-elles pas le plus souvent de la plus évidente gratuité dans le sens d’un humour rarement “noir”, toujours bien terre à terre et d’une authenticité passablement douteuse? Nous croyons pouvoir dire que le “méta-surréalisme” de la revue Hermès et du groupe italien “Ur” a davantage travaillé à cette réduction. En ce qui nous concerne personnellement, nous n’avons cessé d’y travailler par tous les moyens en notre pouvoir comme peut en témoigner notre plaquette Approches du poétique (10), qui se trouve tout entière dans le prolongement des préoccupations poétiques qui furent celles d’Hermès… et d’André Breton.
Notes (1) Nous omettons ici volontairement l’auteur de ces lignes, bien qu’il ait participé pendant plusieurs années à l’activité de Id Société du Mystère, car, dans les milieux surréalistes belges actuels (texte rédigé en 1979, NDLR), il fait l’objet d’un ostracisme soutenu. (2) M. Mariën, Rétrospective et Nouveautés 1937-1967, Ed. Galeries Defacqz, Bruxelles 1967. (3 et 4) Souligné par nous. (5) Nous ne parlons pas ici des deux Cahiers d’Hermès parus sous Id direction d’André Rolland de Renéville, ni des numéros “pirates” dirigés par jacques Masui. (6) Pour plus de détails, voir l’étude d’Anne le Bouteiller sur “Henri Michaux et le surréalisme”, in La Revue Générale, Bruxelles, nov. 1976. (7) Rééditée en 1976 dans le n° 3 des Quaderni di testi evoliani de la Fondazione Julius Evola (Rome). (8) Ed. Mediterranee, Rome. (9) “Les apprentis magiciens au pays de la pléthore”, dans Les Arts plastiques, nº spécial “Le fantastique dans l’art belge de Bosch à Magritte”; Bruxelles 1954. (10) Ed. Henry Fagne, Bruxelles 1973. Un extrait de ce texte a été reproduit dans le n° 8/9 de la revue Antaios (Lumières du Nord), qui contient un long entretien avec Marc. Eemans.
Infos complémentaires
Exemple de prix réalisée en salle de vente
La collection complète a été proposée à la vente par Barnett rare Books (32.01.2026) : 2.250 $
Editions de la revue
Baert René, Eemans Marc. La Raison la première. 10 poèmes de René Baert. 10 dessins de Marc. Eemans. Bruxelles, Editions Hermès, René Henriquez, 1933. In-8, n.p., broché, imprimé sur joli papier gris. Joint : carton d'errata. Edition originale, tirée à 200 exemplaires numérotés sur Ingres vergé à la main.