Description
Manifeste.
* Edition, par l’Apiaw, d’une brochure Pour Renaître, Liège, n. d. [1945], imprimerie Thone.
Avant -Propos de « Pour renaître ».
La Belgique est un État politique assez artificiellement composé, mais... elle n’est pas une nationalité. Elle date de 1830, ce qui est vraiment peu. Je sais qu’on prétend qu’elle existait antérieurement, à l’état latent, et que, notamment sous les ducs de Bourgogne, elle faillit se réaliser déjà. Mais combien il faut, pour cela, solliciter les faits. De ce que deux fragments, extrêmes tous deux, l’un de
l’empire germanique, l’autre de la royauté française, ont pu tous deux chercher pareillement à s’affranchir du pouvoir lointain, il est vraiment osé de conclure à la communauté de vues, de mœurs et d’aspirations qui constitue un peuple.
Ainsi parlait Jules Destrée en 1912, dans cette Lettre au Roi qui claironna le réveil du sentiment national wallon. Cette thèse qui fit scandale est aujourd’hui une vérité reçue. On dit et on écrit généralement, on admet dans les milieux les plus intéressés à la conservation d’un État belge centralisé, que la Belgique se compose de deux ethnies fondamentales, la Flandre et la Wallonie, avec une zone intermédiaire et de caractère mixte, l’agglomération bruxelloise.
Si la Constitution n’a pas encore reconnu cette réalité, la législation en a tenu largement compte en établissant au cours de ces dernières années, pour les provinces wallonnes et les provinces flamandes (les régimes linguistiques différents. Alors que la Belgique de 1830 avait été bâtie sous le signe de la langue française, celle de 1945 a double façade : française au sud, néerlandaise au nord.
Cette dualité, avec l’opposition d’intérêts politiques, économiques, sociaux et intellectuels qui en découle, appelle des réformes profondes. Un puissant mouvement wallon étudie le problème et recherche les solutions les meilleures. Les réquisitoires que les Wallons dressent contre l’hégémonie flamande et bruxelloise, se multiplient sans cesse dans tous les domaines. L’heure approche où il sera nécessaire d’opérer si l’on veut empêcher le mal d’emporter le malade.
Ce n’est ni notre rôle, ni notre désir de choisir parmi les réformes des structures qui nous sont proposées. Il y a pour cela des organisations politiques et il y a le Parlement. Nous ne nous occuperons pas davantage des griefs économiques et sociaux que formulent nos diverses régions wallonnes. Des associations spéciales, comme le Conseil économique wallon, se chargent de les présenter. La nôtre est née du sentiment que la vie intellectuelle et artistique de la Wallonie était en péril; elle s’est proposée la tâche d’y porter remède. Les intellectuels, les artistes, que nous sommes, ont vu, pendant la guerre, les Allemands reprendre et poursuivre avec habileté la politique, depuis longtemps prédominante au Parlement belge, d’évincement de la Wallonie au profit de la Flandre. Cet évincement, l’ennemi le voulait dans le domaine économique, sans doute, mais plus encore, dans le domaine intellectuel. Faut-il rappeler l’exaltation systématique de tous les artistes flamands, présents et passés, par les journaux belges aux ordres de l’Allemagne, le barrage élevé par le nazisme contre l’influence française, sauf si elle servait sa propagande, les avantages réservés aux Flamands dans l’administration centrale, l’application abusive des lois linguistiques déjà inacceptables.
Nous avons pensé que le dommage ainsi causé par l’occupant ne cesserait pas avec l’occupation, que la Flandre profiterait, nolens volens, des avantages que lui avait faits l’envahisseur, et que notre influence dans l’État belge serait encore diminuée. De là ces réunions clandestines que nous avons tenues régulièrement pour examiner avec réalisme les griefs et les desiderata wallons en matière d’art, de sciences ou d’enseignement; de là ces études qu’apportait chacun de nous, et dont quelques-unes sont réunies ici pour donner une idée, non pas encore d’un programme d’action, mais de la tâche étendue qu’envisage l’A. P.I. A.W.
Il va de soi que nous ne, sommes pas attachés à faire le procès de 1’État belge dans sa forme actuelle, mais bien à favoriser le progrès intellectuel et artistique de la Wallonie, qu’il doive dépendre ou non de réformes politiques et administratives. Très souvent, nous constatons que certaines infériorités résultent pour la Wallonie de l’espèce de symétrie artificielle qui inspire la législation et l’administration belges dans la question ethnique. (Exemple : refus de nommer aux fonctions d’agrégé de jeunes docteurs liégeois qui avaient satisfait aux épreuves de l’agrégation, parce qu’il ne se trouvait pas à Gand de docteurs remplissant les mêmes conditions.) Mais d’autres dommages ne tiennent aucunement à la situation de la Wallonie dans l’État belge, ou bien elles n’y tiennent que pour une part. (Exemple la situation sociale des musiciens exécutants est lamentable; c’est un mal commun à tous les pays. En Wallonie, ce mal se trouve aggravé par la centralisation qui réserve à Bruxelles le seul grand orchestre national.)
Beaucoup de problèmes seront présentés sans que des solutions y soient proposées. D’autres, non moins importants, ne sont indiqués que pour mémoire. C’est que notre Association commence à peine sa besogne immense.
Elle n’apporte pas ici un plan de travail, encore moins un bilan. Elle désire communiquer le résultat de ses premières prospections; celles-ci montreront par leur diversité, par leurs imperfections mêmes, l’étendue de la tâche entreprise.
Notre Association n’espère en venir à bout que si elle peut compter sur des sympathies nombreuses et efficaces. C’est à ces sympathies que notre brochure fait appel.
Annexe
L ‘Association pour le Progrès intellectuel et artistique de la Wallonie, fondée clandestinement, sous l’occupation, s’est constituée en association sans but lucratif le 7 novembre 1944.
Elle a pour objet, selon l’article 2 de ses statuts, la défense et le développement de la vie intellectuelle et artistique de la Wallonie par tous moyens en son pouvoir et notamment par:
a) L’adaptation de l’enseignement sous tous ses aspects aux besoins spirituels et aux nécessités économiques de la Wallonie;
b) La création d’organismes littéraires, scientifiques, artistiques et musicaux;
c) L’édition de collections, de revues et de journaux;
d) L’encouragement aux initiatives favorisant le développement intellectuel et artistique en Wallonie;
e) La protection des intérêts moraux et professionnels des intellectuels et des artistes de Wallonie.
Le siège de l’Association est fixé à Liège. Il pourra toujours être transféré dans une autre ville de Wallonie par simple décision du Conseil d’administration.
Toute personne désirant faire partie de l’Association fera connaître ses nom, prénoms, lieu de naissance et domicile au secrétaire général, M. Fernand Schreurs, avocat à la Cour, rue des Anglais, 39, à Liège. Le montant de la cotisation des membres adhérents a été fixé à 25 fr. (minimum) pour l’année 1945, somme qui devra être versée au C. ch. post. n° 540.41 du trésorier, M. Hermann Kaisin, avocat à la Cour, rue de l’Etat-Tiers, 26, à Liège.
* Pour mieux réaliser son objet, l’Association a formé en son sein des Commissions d’études auxquelles elle invitera ses membres à collaborer. Les Commissions constituées jusqu’à présent sont les suivantes :
1° Commission des Sciences morales et politiques;
2° Commission des Sciences physiques et mathématiques;
3° Commission des Sciences naturelles;
4° Commission du Musée wallon des Sciences naturelles;
5° Commission juridique;
6° Commission de la Santé publique;
7° Commission de l’Enseignement;
8° Commission littéraire;
9° Commission artistique;
10° Commission musicale;
11° Commission théâtrale;
12° Commission dialectale et folklorique;
13° Commission de la Protection de la nature;
14° Commission administrative;
15° Commission de la Presse:
16° Commission des Sciences appliquées.
D’autres Commissions sont en voie de formation ou pourront l’être.
* Les promoteurs de l’Association pour le Progrès intellectuel et artistique de la Wallonie sont MM. Georges Alexis van Stratum, Zénon Bacq, Victor Bohet, Georges Crahay, Georges Dedoyard, Fernand Dehousse, Maurice Delbouille, Jean Firket, Marcel Florkin, Edmond Forêt, Lucien Godeaux, Fernand Graindorge, Hermann Kaisin, Armand Monoyer, Marcel Paquot, Félix Renard, Albert Schlag, Fernand Schreurs, Fernand Sternon, Marcel Thiry, Jean Van Beneden.
Table des Matières.
Avant-Propos, 5.
Chapitre I. L’enseignement, 9.
L’enseignement du français, 10.
L’enseignement de l’histoire, 14.
L’étude des langues modernes, 18.
Les écoles techniques et artisanales, 20.
La situation universitaire, 23.
Chapitre II Le développement des arts, des sciences et du sentiment national, 29.
Le statut matériel des artistes, 29.
Pour développer le goût des arts, 31.
Pour la création artistique, 41.
Pour l’activité scientifique, 50.
Le problème des Académies, 55.
Folklore, dialectologie et littérature dialectale, 57.
Education civique en dehors de l’école, 59.
Conclusion, 65.
Annexe, 69.
Pour Renaître (extraits)
CHAPITRE II: Le développement des arts, des sciences et du sentiment national. Le statut matériel des artistes.
Le Fonds National de la Recherche scientifique aide, avons-nous dit, nos chercheurs aussi bien en Wallonie qu’en Flandre. La situation pour les littérateurs et les artistes de Wallonie est, beaucoup moins favorable. II n’existe pas de fonds qui subsidie ses artistes et ses écrivains, du moins un fonds qui serait comparable par son importance au F.N.R.S. C’est pourtant là un problème fondamental pour le niveau artistique de la Wallonie.
Les conditions matérielles des artistes wallons sont précaires. Sans doute, existe-t-il des encouragements sous forme de prix ou de bourses de voyages accordés par le Gouvernement et par les Académies. II faut toutefois reconnaître que le jeune littérateur rencontre difficilement l’éditeur qui publiera son livre; le compositeur ne trouve pas l’aide suffisante qui lui permettra de faire connaître ses oeuvres; le peintre, le sculpteur, le graveur ne sont pas mieux partagés.
N’a-t-on pas cité des faits lamentables : des artistes peintres contraints de travailler au salaire de 28 -francs par jour à la décoration de baraques éphémères? Nos musiciens wallons se sont heurtés, au cours des années d’entre les deux guerres, aux barrières protectionnistes des pays voisins. S’ils ne sont pas appelés, comme c’est fréquemment le cas, à faire partie des orchestres permanents de la capitale, ce qui étiole le milieu qui les a éduqués, ils mènent souvent, en Wallonie, une vie misérable qu’ils cachent sous des dehors décents, parce que professionnellement ils doivent être « bien mis ».
Ils doivent se livrer à de véritables acrobaties budgétaires, tant leurs traitements sont dérisoires. A Liège, par exemple - et la situation n’est pas meilleure à Namur, à Mons ou à Charleroi. .. Les musiciens qui jouent à l’orchestre du Théâtre royal, touchent 800 fr. par mois pendant les cinq mois d’hiver. Pour jouer les huit concerts - et leurs répétitions - annuellement organisés au Conservatoire royal, ils touchent de 1.360 à 1800 fr. Les professeurs du Conservatoire (cours d’instrument à vent, par exemple) gagnent de1.200 à 1.300 francs par mois et, comme ils ne sont pas autorisés à faire partie de l’orchestre du Théâtre, ils n’ont, comme seul appoint, que ce que l’organisation des huit concerts cités plus haut leur rapporte et cela dans un établissement d’instruction musicale parmi les mieux cotés du pays et dont l’orchestre symphonique peut être comparé aux meilleurs de l’étranger. Semblables situations sont nombreuses. II est certain qu’elles doivent être améliorées. On l’a fait dans des régions qui ne sont, ni mieux douées, ni plus riches que nos provinces wallonnes. Notre Association se propose de contribuer aux efforts faits dans ces voies.(...)
(...)
Bien plus grave encore est la situation dans le domaine des arts visuels. L’appréciation de la peinture n’existe plus que rarement en Wallonie. Les collections particulières y sont le plus souvent d’une pauvreté désolante. Le Wallon a le goût de la nature; il sait apprécier les grâces de son pays. Mais le plaisir qu’il sait prendre à la beauté des paysages n’est généralement pas doublé, chez lui, de la faculté d’apprécier la beauté esthétique, dont il ignore souvent l’existence. Le manque de culture est, dans ce domaine, particulièrement inquiétant.(...)
(...)
Quant aux arts visuels, la formation goût dans leur domaine, devrait aussi commencer dès la petite -enfance. Les écoles gardiennes et primaires offrent, actuellement, aux enfants un milieu assez laid, aussi bien par l’architecture que par la décoration. II n’est pas nécessaire de loger les classes dans des palais, mais on pourrait les mettre dans des bâtiments simples, harmonieux et décemment décorés, si l’on veut par des agrandissements photographiques de bons dessins de maîtres anciens et modernes. Les couvertures des cahiers sont déplorables et leur confection est laissée à l’initiative de soumissionnaires des fournitures scolaires. Ce ne serait ni difficile, ni coûteux de reproduire aussi des dessins de maîtres, en particulier des représentations d’animaux ou de plantes, dont les exemples sont innombrables dans les collections et qui, tout en présentant les caractères de style désirables, sont de nature à intéresser les enfants. On peut en dire autant des découpages et des coloriages. L’illustration des livres de lecture, des manuels d’histoire ou de religion, est actuellement bien faite pour abolir, chez les enfants, toute tendance au goût. L’essentiel est de leur inculquer la notion de la beauté esthétique du dessin, de la peinture et de la sculpture que, faute d’initiation, ils n’apprennent pas à distinguer de la beauté naturelle.
Le goût du public devrait, d’autre part, être formé et entretenu par l’existence de salles d’exposition exemptes de basses préoccupations mercantiles et qui écarteraient toute peinture conventionnelle et flattant cyniquement le mauvais goût public. Des manifestations fréquentes devraient faire connaître au public wallon, trop enclin à méconnaître ses vrais peintres et à élever des médiocres au rang de gloire locale, les artistes du dehors et les courants de la peinture et de la sculpture vivantes. Un des symptômes les plus graves du déclin du goût des Wallons, pour la peinture, est le manque d’amateurs d’art dans le sens élevé du mot, c’est-à-dire non pas de personnes achetant de temps à autre un tableau parce qu’il leur plaît, mais de collectionneurs ayant en vue la constitution d’un ensemble raisonné et tenant les manifestations artistiques pour des expressions supérieures de la pensée. La vie artistique d’une nation vaut ce que valent ses amateurs, traits d’union entre le public et les créateurs, et pourvoyeurs des musées. II existe actuellement; chez nous, entre la mentalité du plus grand nombre de ceux qui achètent des tableaux et ce que devraient être leurs tendances et leur formation, la même distance qu’entre la midinette qui achète un roman de Max Du Veuzit et l’homme cultivé qui recherche une belle édition de Montaigne ou de Valéry. La plupart des Wallons ne voient, dans la peinture, qu’un exercice plaisant et frivole, d’intérêt purement décoratif. C’est ici que l’amateur véritable doit jouer son rôle essentiel. Si des années de lectures et de visites aux musées ont formé son goût et donné de l’assurance à son jugement, il saura considérer l’œuvre d’art comme un témoignage de l’évolution spirituelle d’un créateur ou d’un peuple, témoignage équivalant à l’apport que fournit à l’humanité l’éclosion d’un nouveau système philosophique, d’un chef-d’œuvre littéraire ou d’une découverte scientifique. II saura reconnaître parmi les recherches, souvent pénibles et décourageantes, de la peinture vivante, l’effort qui empêche l’art de tomber dans la décadence et de mourir exsangue. C’est aux vrais amateurs qu’il incombe de veiller à ce qu’il existe, à côté des galeries affairistes qui fournissent à la masse sa médiocre pâture, des expositions qui, montrant des oeuvres de qualité d’artistes authentiques, s’adressent à un public restreint. Il importe que le peuple soit mis en contact avec d’authentiques chefs-d’œuvre sans souci des réactions qui peuvent en résulter. C’est seulement avec l’aide des amateurs éclairés que ce but peut être atteint. On doit faire constamment appel à leurs collections pour créer des ensembles instructifs, tout en créant parmi eux une émulation indispensable. Les pouvoirs publics devraient aussi encourager les collectionneurs éclairés, en recourant à leurs avis dans leurs conseils et en leur conférant des témoignages d’appréciation.
La critique d’art doit, de son côté, jouer un rôle important. Son sceptre est aujourd’hui dans la main du premier venu. Nos directeurs de journaux ignorent-ils donc que l’institut d’Art et Archéologie de l’Université de Liège, sous l’égide de professeurs érudits, au jugement sûr, forme des critiques pourvus de toute la compétence désirable ? Ou bien redoutent-ils de heurter de front la médiocrité?”
(…)
