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- Compte rendu de R. L. Delevoy in Apollo n° 25. Bruxelles, oct. nov.1943.
Voici sans doute l'ouvrage le plus complet qui ait été consacré jusqu'à présent à l'œuvre du grand maître ostendais. En l'élaborant avec la lucidité qui lui est coutumière, M. Fierens vient d'enrichir la littérature ensorienne, déjà si abondante, d'un document qui présente tous les caractères d'un travail définitif, autant par la sûreté de jugement de l'historien que par la sagacité et la clairvoyance du critique.
Tout aussi exceptionnel que soit le « cas » Ensor, ce génie qui illumine la peinture européenne contemporaine d'un éclat si particulier qu'il demeure encore incompris en maints endroits, il est impossible, quoi qu'on en dise, de ne point le rattacher à l'impressionnisme, à cet impressionnisme flamand dont, au delà de Rubens, le Bruegel de la Pie au Gibet et de la Tentation de saint Antoine nous apparaît le lointain précurseur. Ensor, à la fois par l'originalité de sa vision et de sa technique et par le rayonnement qu'exerce son œuvre, doit être considéré comme un des maîtres de ce mouvement, dont l'action s'est exercée parallèlement à celle des Van Gogh et des Gauguin.
Des gens, aussi peu avertis que de mauvaise foi, ont chicané l'auteur en lui reprochant de considérer Ensor comme l'héritier direct de Jérôme Bosch et de Bruegel. Eh oui! Il est bien vain de se battre les flancs pour lui chercher des ancêtres dans l'école anglaise, du côté de Turner, Rowlandson ou Hogarth parce que le maître a du sang britannique dans les veines. Aussi complexe, aussi énigmatique, aussi originale que soit son œuvre, c'est à la plus pure tradition flamande qu'elle se rattache, tant par l'esprit qui l'anime que par la variété, la saveur et la subtilité de ses notations picturales.
Après avoir établi quelques jalons biographiques, esquissé le paysage ostendais dans lequel évolue le maître et tracé un portrait parfaitement nuancé de notre arracheur de masques». M. Fierens s'attache à dégager l'évolution et le sens de l'œuvre ensorienne dont on peut dire qu'elle débute avec un chef-d'œuvre, la Femme an nez retroussé du Musée d'Anvers (1879), qui n'est en rien inférieur aux meilleures œuvres de Manet ou de Renoir. Ensor a dix-neuf ans Il s'engage dans cette période sombre qui va durer jusqu'en 1883 environ (à peine quatre ans). C'est l'époque du Lampiste, du Salon bourgeois, de la Musique russe, de l'Après-midi à Ostende, de la Dame en détresse. Un réalisme spiritualisé par l'atmosphère, un intimiste en grand format, un impressionnisme assombri et se rapprochant par le sentiment de l'impressionnisme instinctif d'un Henri De Brackeleer tel nous apparaît alors l'art de James Ensor. On saura gré à l'auteur d'insister sur l'épissure qui se noue ainsi entre Henri De Braekeleer, le De Brakeleer conquis par le miracle impressionniste, et Ensor. L'évidente parenté qui permet de confronter le Repas et la Mangeuse d'huîtres souligne la vivante continuité qui s'est trouvée assurée au XXe siècle avec les fulgurants messages de Rik Wouters.
Insensiblement, Ensor passe du sombre au clair. Insensiblement aussi son œuvre va passer du plan des réalités tangibles et des aspects quotidiens, à celui d'un monde mystérieux où vont s'ébattre, filles d'une imagination de plus en plus livrée à elle-même, des créatures mi-vivantes, mi-spectrales le masque fait son apparition dans sa peinture (1883). Le masque, Ensor le peint d'abord en tant qu'objet, simple prétexte à faire se chanter la couleur, tantôt il en affuble l'être vivant, et alors déjà il nous subjugue par les expressions qu'il lui prête, tantôt il l'anime organiquement si l'on peut dire en lui insufflant une vie propre avec l'Intrigue du Musée d'Anvers, note M. Fierens, les Masques singuliers sont l'œuvre où le masque vivant, définitivement substitué au masque - objet, atteint au maximum de sa puissance suggestive, de son attirance envoûtante. Ne nous acharnons pas à découvrir, derrière ce monde imaginaire, un faisceau d'intentions philosophiques. La vérité est bien plus simple, bien plus picturale. Ensor confesse lui-même : “Traqué par les suiveurs je me suis confiné joyeusement dans le milieu solitaire où trône le masque, tout de violence, de lumière et d'éclat. Le masque me dit "fraîcheur de ton, expression suraiguë, décor somptueux, grands gestes inattendus, exquise turbulence “. Ainsi en vint-il à mettre en branle tout l'arsenal sabbatique qui peuple ses visions oniriques. La puissance de son imagination, son audace, son agressivité vont maintenant désarçonner une certaine critique conformiste, suivie par un nombreux public qui ne verront plus, dans cette nouvelle manière, que le témoignage de l'affaissement de son génie. M. Fierens s'associe aux défenseurs des valeurs authentiques pour détruire ce préjugé tenace qui soutient que Ensor ne produisit plus d'œuvres valables après 1885 il suffit d'invoquer des toiles comme l'Intrigue (1890), Squelettes à l'atelier (1900) où la fameuse Entrée du Christ à Bruxelles, que l'on peut considérer, avec l'auteur, comme un chef-d'œuvre de la peinture au XIX siècle, pour rétablir l'ordre des valeurs. Ceci dit, on conviendra que la production ensorienne depuis 1910 environ s'est peu à peu vidée de toute la sève qui l'avait gonflée et portée si haut naguère.
L'ouvrage de M. Fierens s'achève par une rapide étude de l'œuvre graphique du maître, suivie de quelques notes sur les Ecrits de James Ensor et ses puériles ambitions de compositeur. L'illustration, fort bien soignée, comporte plus de deux cents reproductions en héliogravure et une quinzaine de planches en couleurs auxquelles les Établissements Malvaux ont apporté tous leurs soins.