Als ick kan

Référence bibliographique

Als ick kan

français Revue Apollo n° 5, 01/10/1941

Informations bibliographiques

Auteur
Haesaerts Paul
Éditeur
Apollo
Lieu d'édition
Bruxelles
Date de création
24/09/2025
Langue
français
Série
Revue Apollo n° 5, 01/10/1941

Extrait

- Paul Haesaerts. "ALS ICK ΚΑΝ " ou LA PUISSANCE EYCKIENNE in Apollo n° 5, 1e oct. 1941, pp. 1-6 [IN EXTENSO].

Je suis un homme, donc un lutteur (Goethe)

Ce qui, devant une œuvre de Van Eyck, agrippe l'intérêt (qu'il y eut un ou deux Van Eyck importe peu ici: il s'agit d'esprit eyckien) - c'est qu'elle va plus loin et descend plus profond ment qu'un premier abord le ferait supposer. Sa simplicité nous trompe. C'est un fin tissu plié et repassé avec tant de soins qu'il ne prend aucune place : mais, déployée, cette étoffe devient une voilure immense qui s'ouvre aux vents du ciel et invite aux voyages

De la sécheresse, se dit-on (Portrait de Tymothée, du Cardinal Albergati...), mais déjà cette apparente indifférence se transmue en force et en mâle tendresse. Le geste rude porte de l'amitié.

“De la dureté sinon de la brutalité” est-on enclin à croire devant Adam, Eve, les habits et les visages de certains moines et prophètes, mais ce réel sans fard, perçu et noté avec stoïcisme, est aimé et anobli comme tel.

“De l'ankylose (les Arnolfini, Josse Vijd, Homme à l'Oeillet...)”, mais non, c'est de la vie qui pour mieux prendre conscience d'elle-même cesse de bouger. Tout est immobile, rien n'est inerte.

“De l'esprit de système” direz-vous enfin (Agnean, les Madones de Rolin et de Van der Pacle...), “des ordonnances raides, géométriques”. Oui, mais que de fantaisie inscrite dans cette rigueur ! - des scènes de légendes accrochées aux chapiteaux, sculptées dans les bois, brodées dans les brocards : des fleurs partout, des gestes finement observés, de la vie qui pétille dans tous les yeux : des horizons de rêve avec des villes minuscules qui scintillent comme des bijoux parmi les soies et les velours des paysages.

Van Eyck-le-positif est-on tenté d'affirmer, mais un air divin enrobe ses personnages, contourne colonnes et objets, auréole les fronts des pèlerins et les cimes des arbres. Vovez Adoration de l'Agneau son œuvre ou leur œuvre capitale, si la partie inférieure en est consacrée à la TERRE, la partie supérieure, plus massive que l'autre au point même de déséquilibrer l'ensemble, est tout entière vouée au CIEL. Cependant, ni dans ce bas ni dans ce haut, rien d'exclusif, de limité. On dirait même que, traitant de l'ICI-BAS, l'artiste (Ne serait-ce pas la plus particulièrement l'attitude d'esprit d'Hubert ?) - a mis un soin spécial à l'idéaliser, à le rendre irréel, nuageux, paradisiaque, tandis que, traitant d'un LA-HAUT majestueux, il s'est attaché à donner à son évocation céleste (Ne serait-ce pas cette fois l'attitude spirituelle propre à Jean ?) un caractère réaliste, précis et, pour tout dire, terrestre.

Comme tout art de grande classe qu'il s'exprime par des mots, des couleurs ou des sons et comme la vie perçue dans son unité et sa multiplicité, l'art eyckien réserve, sous son apparence simple et première, des découvertes multiples. Van Eyck toutefois, Flamand profond et lent, ne cueille pas la multiplicité d'un seul trait de génie, un seul coup de faux, prodigieusement habile, comme certains savent en donner (le Goya des Caprices, le Van Gogh des Ciels en feu) ne lui offre pas le bouquet complet et complexe de son art. Sa moisson à lui se fait brin par brin ; il récolte avec un soin infini et un à un, l'herbe, la graminée, le coquelicot, le bleuet, chaque perle du joyau qu'il nous offrira.

Il est esprit d'application et d'effort soutenu. Il est esprit de patience. Sa ténacité est inouïe; elle est une vrille qui vient à bout des plus résistantes difficultés.

Posément, en lettres d'une noble écriture gothique, il peint sur le cadre de ses panneaux la devise qu'il s'est donnée : “Comme je puis”, Als ick kan. Devise d'humilité et de courage, mais aussi de confiance, car il sait qu'il peut beaucoup ; il suffit que sa volonté se tende et que son effort perdure. Dès lors il fixera son regard, un regard sévère comme celui d'un inquisiteur, attentif comme celui d'un amoureux ; il se raidira, il serrera la mâchoire, il commandera sans répit à sa main dont il ne tolérera aucune défaillance, aucun tremblement. Dur pour lui-même, il est de pied en cap homme de volonté tendue, de réflexion prolongée, d'ouvrage poussé jusqu'à son extrême parachèvement.

C'est là sa force, le chemin, la forme de son génie. Il le sait. Le choix qu'il fit de sa devise en témoigne. Comme tous les volontaires il a conscience de ce que sa volonté est sa richesse, l'indispensable révélateur de ses dons.

Sous les coups de bélier de sa patience, les vieilles habitudes cèdent. Un nouvel art se crée. Als ick kan, il peut plus il le sent que tracer des silhouettes abstraites, signalétiques (comme les personnages de la Cène à la Biloke ou ceux du Calvaire des Tanneurs). Sa pensée ne se contentera plus d'un schéma de l'homme; elle pensera l'homme concret spécial, présent devant elle, avec le pli particulier de sa bouche, le profil unique de sa joue, avec sa carma-tion, la nature de son épiderme, ses soucis, ses préoccupations, sa philosophie, son regard venu d'on ne sait quel tie fond, avec toute une âme qui marque un corps et les vêtements de ce corps, qui s'inscrit sur les rides du visage et dans les lignes des mains. Le portrait est inventé. Antonio Moro, Rembrandt, Degas deviennent possibles. L'individu est perçu comme entité totale, comme circuit fermé. Chaque personnage se différencie, représente la somme d'une vie unique.

Il n'est pas que l'être humain qui fasse, chez Van Eyck, l'objet d'une longue enquête, mais tout, quoi que ce soit. L'esprit d'observation n'attaque pas seulement l'oreille du Cardinal, la malice des yeux de Marguerite ou la verrue de Vijd, le donateur, mais encore les lunettes du Chanoine, les pantoufles de Giovanni et jusqu'au petit roquet figé et hirsute, image de la fidélité conjugale des époux Arnolfini. Les choses ne sont plus rapidement perçues par le cerveau, mais longuement regardées avec les yeux. On sort de l'idéographie, on entre dans la description. Le réalisme intégral est né, né d'une poussée géniale d'attention.

Aze ick kan. La couleur, pour Van Eyck, ne sera plus ce ton plat des Broederlam ou des Bellechose, ce ton sans éclat, étendu avec uniformité sur une surface circonscrite à l'avance par un trait qui fait frontière. A force de travail, de continuelles reprises, Van Eyck rend la couleur éclatante comme un émail. Il y a plus. A force d'être fidèle à la réalité, il découvre le monde de la nuance, des modulations, de la ronde-bosse. La troisième dimension, le clair-obscur sont découverts et, remontant à la source de ce clair-obscur, l'action unifiante de la lumière. L'effort va désormais porter sur la convenance des couleurs entre elles. Le peintre va chercher le plus grand commun dénominateur coloristique qui unit, sous une même lumière, les tons de l'eau, de la terre, des verdures et des ciels. Les nuances qui servent à peindre les cheveux et le diadème seront de la même coulée que celles dont sont faits la joue, l'œil, l'arcade sourcilière et le front. L'unité atmosphérique se réalise. C'est déjà plus que du clair-obscur; c'est, de temps en temps, quelque chose de propre à l'impressionnisme...

De mon mieux Als ick kan, je regarde. Les hommes ne se profilent pas sur le monde comme des ombres sur un écran uni, comme des lettres dessinées sur un parchemin. Autour d'eux, derrière eux, il y a la nature, de l'air fluide et transparent qui circule, des espaces qui s'ouvrent... Ce nouvel effort d'objectivité, ce nouveau coup de bélier renverse pour de bon, l'ancien fond conventionnel, le mur qui, tout doré ou ornementé qu'il fût, bouchait l'horizon. Une brèche s'ouvre, énorme, et le paysage paraît, riche d'emblée de sa perspective linéaire et atmosphérique, paysage rutilant de lumière, avec des successions de rochers et de pelouses, avec des arbres aux milles feuilles, avec des cités aux tours finement ciselées, avec des cours d'eau qui serpentent, avec une multitude de personnages petits et actifs comme des moustiques... Les chemins sont ouverts où pourront se promener paisiblement les Bosch, les Patenier et les Breughel ...

La volonté eyckienne, le a Als ick kan observé ponctuellement n'a pas seulement créé un art personnel (inattendu et de haute valeur), il a changé aussi les destinées de l'art collectif. Van Eyck est aboutissement et départ, grâce à lui l'histoire de la peinture atteint un palier sur quoi une nouvelle vie artistique viendra s'organiser.

En lui vit tout un moyen âge de fastes et de peines, d'affirmations et de controverses passionnées où se heurtent et se joignent la magie, la science et la théodicée, un moyen âge de cathédrales en prière éclairées par des vitraux fulgurants, peuplées des portails à la flèche de saints et de chimères. Cet héritage complexe, Van Eyck-le-volontaire le domine et en donne une synthèse. Mais il n'est, lui, ni architecte ni théologien, il est peintre, et c'est en peintre qu'il récapitulera ce grand passé de pierres et de textes. Son lumineux résumé, il l'écrit sur de petits rectangles de bois, du bout d'un pinceau effilé, trempé dans des couleurs éclatantes et onctueuses.

Toujours fidèle à sa devise d'humilité et de force, Van Eyck applique l'esprit et la technique des enlumineurs à la peinture sur chevalet et jusqu'à la grande peinture sur panneaux. La poésie, éparse et prisonnière entre les pages des missels, il la libère et lui donne un champ neuf et vaste où s'ébattre et fleurir au grand jour. Il délivre l'imagerie flamande d'une formule internationale, sans caractère précis, anonyme et figée en cours dans toutes les régions de l'occident pour lui donner une âme personnelle et affirmée, l'âme d'une race sanguine et pieuse, aimant le luxe et respectueuse du mystère.

Van Eyck c'est la peinture nordique qui s'éveille et prend conscience d'elle-même. C'est le magistral début d'une longue ère d'effort. C'est l'œil et l'esprit du peintre flamand qui s'ouvrent, s'émerveillent et se font lentilles. C'est avec une célérité exceptionnelle, d'un coup d'aile géant, une nouvelle étape franchie vers la découverte du monde.