Jean Milo (Haesaerts, 1943)

Référence bibliographique

Jean Milo (Haesaerts, 1943)

français Revue Apollo n° 19, 1e février 1943

Informations bibliographiques

Auteur
Haesaerts Paul
Éditeur
Apollo
Lieu d'édition
Bruxelles
Date de création
07/10/2025
Langue
français
Série
Revue Apollo n° 19, 1e février 1943

Extrait

- Paul Haesaerts. Jean Milo in Apollo n° 19. Bruxelles, 1e février 1943, pp. 1-6 [IN EXTENSO]

La carrière de Jean Milo est faite de beaucoup de choses disparates et scintillantes. Étant ainsi d'un bout à l'autre elle en acquiert de l'unité. Non une unité centrale mais de bel et joyeux habit. Vue en raccourci elle prend l'aspect d'un de ces paysages confus et aérés qu'il trace avec désinvolture j'allais dire avec insouciance et non sans hardiesse. Un de ces paysages fait d'une profusion de verdures, avec quelques fleurs et quelques branches mortes, avec des toits bleus et rouges, un oiseau qui vole, un gamin qui joue, un nuage qui passe, le tout frais comme un jouet, loin de tout drame. Une couleur de fête, un chant de fifre.

Il s'appelle Van Gindertael, nom trop lourd à son gré et que très tôt il remplacera par le pseudonyme Milo ». deux syllabes (à en croire Rimbaud l'une vermillon, l'autre azur) peintes à l'avance aux couleurs de son art.

Enfant il raconte à ses cousines et se fait raconter par son frère des histoires dont il veut que les faits saillants et les héros soient dessinés, fût-ce d'un signe abstrait, hiéroglyphique. Pour s'affermir, la pensée de ce gamin a besoin de la magie des lignes.

Des bonshommes nés de l'inattention et surgis dans les marges de ses cahiers - et même au beau milieu de leurs pages  - forment l'étape suivante des essais d'art du petit Jean.

Le frère Roger, dessinateur habile, s'attache au cadet, guide sa main, lui montre les musées. L'élève est précoce à quatorze ans, la boîte d'aquarelle à quat’ sous dans son cartable il se fait peintre de plein air, des champs, des rues et des kermesses. Le soir il suit les cours de dessin à la Commune de Saint-Josse. A dix-sept ans, son ambition a grandi : il va de jour à l'Académie de Bruxelles, chez Montald.

Mais à la grisaille des locaux d'Académies il préfère - et de combien ! - les dancings de la rue Haute, surchauffés, endiablés, clinquants. On y danse la Java et bientôt le Charleston. Là l'évadé des “prisons d'art” dessine avec entrain au rythme du jazz danseurs, saxophonistes et consommateurs. Il s'y fait des relations (marlous en chandail, les cheveux cirés ; filles en tablier, frisées comme des moutons) qu'il observe, qui l'enchantent et qui entreront dans les tableautins, plus exactement les images inhabiles et charmantes que notre Lautrec en herbe inventera en rentrant..

Il est à l'âge de la dispersion. Il n'a pas vingt ans et donne déjà des conférences (sur le brillant et clownesque Max Jacob, sur son ami Fontaine). Sous le signe de la “Vache Rose”  - une vache fraise aux pis gonflés et la pipe au bec, il fait de l'édition. Il publie (avec, comme seul capital quelques pièces de cent sous empruntées qui servent à faire imprimer les bulletins de souscriptions) du Lepage, du Michel de Ghelderode. du Renée Dunan, du Tytgat. Cet éditeur précoce le plus jeune de Belgique est plein de projets réalisés ou restés en friche.

En même temps il dessine, fait de l'illustration, expose chez Manteau et à l'Oiseau Bleu. Et il est piqué par le démon de la littérature, un petit démon virulent, inoffensif et rieur. Il écrit quelques poèmes aux tons de lait, d'eau et de groseille; les “Chansons à danser à la Corde” , les Fleurs de papier, Les Serpents et l'Équilibriste ... Il est diseur, peintre de décors et fabricant de poupées pour le théâtre de marionnettes, un moment célèbre, d'Albert Lepage.

Il rencontre Tytgat, ce grand enfant qui s'amuse de voir tant d'initiatives habiter une tête aussi juvénile et qui fera de son jeune ami un portrait peu ressemblant mais fort beau. Et l'art souriant de l'aîné ne sera pas sans marquer naturellement celui. joyeux du cadet.

C'est à ce moment que Milo vint à Etikhove, le charmant village flandrien alors en vogue chez les artistes. Et c'est là que nous le rencontrâmes pour la première fois, que, durant des mois, nous vécûmes journellement avec lui. Il était rieur et amical. Nous l'aimions. Il jouait au “ketje” de Bruxelles, Sa mise était négligée et artiste chemises à carreaux. larges pantalons de velours côtelé, casquette sur l'oreille. Mi-rapin, mi-étudiant, il s'amusait de tout et de rien. C'est avec cette joie toujours gardée qu'il fit et fait encore le meilleur de ses écrits et de sa peinture.

En 1927 il publie une plaquette de poèmes “Vol à voile” faite de jolies glissades et pirouettes, suivie en 1929 de “Mailles”, en 1935 de “Paroles dans le potager”. vers aussi enjoués et transparents que le seront plus tard ses toiles et ses gouaches.

Mais on ne vit pas de l’amour de la peinture et des belles-lettres une fois qu'on en a le goût on ne peut guère non plus s'en passer. Milo, après s'être fait dessinateur de meubles chez Vanderborght (son salaire paie ses notes d'imprimeur). s'arrange pour ne devoir quitter ni l'une ni les autres : il s'engage à la Galerie Le Centaure à cette époque en pleine splendeur. Ses buts sont atteints: il côtoie une peinture amie et s'occupe du bulletin de la galerie, publication de combat sans cesse à l'affût du meilleur art moderne et de l'art à la mode . Il voit de près et commente le jeune art français et belge. grand navire dont sa petite barque suit docilement le sillage. Le poète en lui s'est mué en critique d'art (parfois en critique littéraire). Il collaborera au journal Le Rouge et le Noir, aux revues Sélection, Les Cahiers de Belgique, L'Art et la Vie. Il n'oublie pas ses amitiés et consacre deux monographies (la première en 1930, la seconde en 1935) à des peintres aimés l'un surtout comme artiste: Edgard Tytgat, l'autre surtout comme homme Valerius de Saedeleer. le bon et malicieux patriarche d’Etikhove.

Milo est hésitant. Va-t-il être Ou va-t-il reprendre la peinture que, de plus en plus il a délaissée ? Mènera-t-il les deux activités de front ? Ces alternatives le torturent.

La vie va décider pour lui. Une maladie grave qui met ses jours en danger le mène, convalescent, au soleil d'Italie, sur la Riviera Ligure. Il est faible encore mais le spectacle miraculeusement retrouvé de la nature l'enchante. “J'avais besoin, dit-il lui-même. d'exprimer ma joie physique de mon retour à la vie”. Il voudrait pouvoir gambader, courir, nager, mais les forces lui manquent. C'est alors que, reprenant les pinceaux, un plaisir jusque-là inconnu le pénètre et que tout ce qu'il entreprendra il le fera désormais avec une ferveur intensifiée et définitive. S'inspirant des sites italiens qui l'entourent, il exécute une série de gouaches particulièrement bien venues. Rentré à Bruxelles, il les expose avec succès à la galerie Schwartzenberg.

Bientôt Milo possède sa propre galerie, une galerie - atelier rue de la Grosse Tour où, tout

en continuant à faire de la peinture, il montre le travail des artistes qu'il préfère.

Cependant en 1936 (nouvelle activité de cet homme à facettes), il est engagé comme journaliste à l'Indépendance (au début il y est chargé principalement de la page littéraire quotidienne). Il devient correspondant pour la Belgique des journaux parisiens Les Beaux-Arts, Marianne et L'Intransigeant. En 1938 il publie son premier roman, L'Etang de Malbourg, simple histoire en style limpide d'une jeune fille saine et calme qui sans détours se donne en pleine nature, par plaisir, par abandon irraisonné à la vie.

Moins que jamais il délaisse la peinture. Des expositions se succèdent, chez Zak à Paris (1937), dans le groupe L'Espalier (1937), à la Toison d'Or (1938), chez Breckpot (1939), chez Dietrich (1941).

Entretemps il a élaboré un nouveau roman, L'Esprit de Famille qui est prêt à paraître. Je viens d'en parcourir le manuscrit. C'est sans doute l'œuvre la plus complète que jusqu'à présent Milo nous ait donnée. C'est une étude détaillée, pleine de notations justes, vengeresses et souvent acerbes, sur la façon dont les êtres médiocres arrivent à étouffer toute joie. C'est l'histoire de la conquête d'un bonheur intense et simple par quelqu'un qui se refuse à l'enlisement dans une vie mesquine et maussade. C'est de la fraîcheur qui, comme de l'eau claire dans de la boue, cherche sa voie à travers les miasmes des malentendus familiaux, des fausses amours et d'une religion fatiguée.

*

Mais c'est le peintre qu'il s'agit de caractériser, non le littérateur. Faut-il le dire ? L'un et l'autre sont proches, s'identifient. Tout homme, quoiqu'il fasse et de quelque mode d'expression qu'il use, fait ce que sa nature propre, toujours pareille -  congénitale sans doute - lui dicte de faire.

Milo peintre est loin. très loin, des brumes et des atmosphères de panique chères aux Permeke et aux Servaes, loin (pour le situer vis-à-vis de quelqu'un de sa génération) des nocturnes d'un Van der Giessen. Son art évolue uniquement du côté clair de la peinture, là où sont Dufy et Matisse. Schirren et Paerels, et parmi les plus jeunes un Vanderlick et un Van Wel... Il le sait et l'accepte; s'il est divers et tiraillé en tous sens, il a su rester fidèle à sa nature propre.

“ Ses peintures, dira Jean Botrot. excellent remède contre la mélancolie”. Tout en effet y vit heureux. déployé dans un air cristallin, en robe d'été et à fleurs. C'est le décor, la brillante surface des choses que Milo fait chanter, la finesse des tons, les sons du matin et non l'inquiétude venue du tréfonds, quelque voix grave qui parlerait d'angoisse et des peurs que distille le crépuscule.

Sa profondeur s'il en est (en faut-il dans son cas ?) dans cet appel tenace à la joie, dans cette volonté d'un Paradis. Certes pas dans la découverte de rapports plastiques complexes et lointains, ni dans l'étude des subtilités de l'âme humaine, soit par le truchement du paysage, soit directement par le tracé du portrait. Ici Milo n'est pas un maître, son dessin se fait indécis, sa couleur brouillonne. On le sent qui s'impatiente. Son esprit à lui n'a d'ailleurs rien en l'occurrence il en faut un peu de l'esprit acerbe d'un Toulouse Lautrec ou de celui, sauvagement inquiet d'un Van Gogh. Certes il lui est arrivé de réussir certains portraits. Mais ce ne fut qu'accidentellement et il a, d'ailleurs, tellement mieux à faire. De combien n'est-il pas plus à l'aise dans l'évocation du personnage qui fait corps par son geste, par l'arabesque de son allure et les teintes de ses habits avec les rues, avec les champs et le ciel, avec les meubles et les jeux de lumière de sa chambre ou de son atelier. “Une atmosphère de grande vacance” notera au sujet de sa peinture Paul Fierens, pénètre ses intérieurs où les figures qui ne posent pas échangent leurs reflets dans une harmonie chaleureuse. Voilà le vrai Milo. Son domaine c'est le jaune d'un bouquet qui répond au rose d'une tenture, c'est l'eau qui fait des signes aux nuages, c'est la cocasserie d'une façade qui converse avec le sérieux d'un jardin.... On le voit : très différents sont ses soucis à lui (nous parlons de soucis primordiaux) et ceux des artistes que nous avons convenu d'appeler “ animistes”. L'intérêt premier de l'œuvre chez Milo dépend bien plus du jeu des surfaces colorées que du jeu des réalités sous-jacentes chères aux Dasnoy, Van Dyck et Leplae. Nous sommes dans le chromatique bien plus que dans le psychologique, et nous sommes de plein pied dans le pictural.

Milo n'est pas homme de longue méditation, de pénétration aigüe et de mesure. Il capte à la volée et sur-le-champ des rapports fragiles, vifs et vrais. Le ton juste doit lui venir par miracle, la composition surgir, toute équilibrée, au cours du travail. C'est alors que sa muse une muse qui a des fossettes aux joues et des rubans de couleurs dans les cheveux c'est alors, devant le motif et face à la toile qu'elle le veut en transe, attentif et tenace. Avant l'opération magique, elle aime le voir insouciant, satisfait de vivre. détendu. Est-elle inconséquente? Toujours est-il qu'il nous faut relever cette anomalie : alors qu'elle le veut spontané, elle ne lui a pas accordé d'excessives facilités. Serait-ce par malice ? Veut-elle le forcer à éviter le banal, à surveiller son dessin ? Et n'est-ce pas grâce à ce don à la fois promis et retiré que son travail est toujours imprévu, dégagé de toute convention, libéré de toute redite ?

Le grand attrait de son art c'est son exquise fraîcheur, l'exceptionnelle saveur des tons. cette atmosphère de fête perpétuelle qu'il donne à la nature, ces cent détails aussi qui sont là comme des symboles de la bonne humeur de l'œuvre entière: un bouquet de fleurs, un envol d'oiseaux, le son d'un accordéon, quelques fruits juteux sur la table, des jouets sur le sol ou sur la pelouse, une femme qui rêve, un merle qui siffle, un vélo qui passe...

Milo, peintre du bon accueil, des fenêtres ouvertes, des roses au balcon, de la vie heureuse.