Les dessins de Henri Evenepoel

Référence bibliographique

Les dessins de Henri Evenepoel

français Revue Apollo n° 19, 1e novembre 1942

Informations bibliographiques

Auteur
Haesaerts Paul
Éditeur
Apollo
Lieu d'édition
Bruxelles
Date de création
04/10/2025
Langue
français
Série
Revue Apollo n° 19, 1e novembre 1942
Description physique

pp. 1-14

Extrait

- Haesaerts Paul. Les dessins de Henri Evenepoel in Apollo n° 16. Bruxelles, 1e nov. 1942, pp.1-14.

Le fils du dessinateur chinois Kakki nous relate qu'avant de se mettre au travail son père ouvrait toutes les fenêtres, essuyait son pupitre, brûlait de l'encens de droite et de gauche, se lavait les mains, nettoyait sa pierre à encre. Et, ce faisant, son esprit se calmait et sa pensée commençait à composer. Ce n'est qu'ensuite qu'il se mettait à peindre.

De tels préliminaires sont un luxe que Evenepoel ne pouvait se permettre. Le maître Kakki dispose de toute une vie ; il meurt vieux et peut se laisser porter par les rythmes lents des choses de la Chine. Evenepoel, lui, est pressé par la mort, il ne dispose que de cinq, six ans pour préparer, concevoir, choyer, mûrir et parachever la série de chefs-d'œuvre qu'il nous a laissés.

Et pourtant -  il le sait - à qui veut du valable et du durable, une semblable préparation matérielle et morale, combien fragile, même s'il s'agit du plus petit dessin, est indispensable.

Il ne reste à cet obstiné, puisqu'il se veut un maître, qu'un parti : Ecourter sans forcer ni flétrir. En plein bruit vivre dans le recueillement. Se jeter dans le chahut de la vie et s'en abstraire.

Et c'est ce qu'il accepte. Il se condamne à faire à tout moment et dans la hâte ce qui, par nature, ne paraît pouvoir se faire que rarement et avec lenteur. Situation périlleuse mais dont, à force de tact et d'une volonté calme, - les dents serrées, le cœur inquiet. - il se tire avec splendeur.

Son effort lui survit. Non seulement aucune de ses toiles, mais aucun de ses nombreux croquis (ils sont alertes, jamais bâclés), ne porte la marque de la précipitation. Je dirai plus peu d'œuvres, surtout modernes, ont tant de maturité, de poids moral, de patine spirituelle, peu sont le fruit d'une aussi longue et multiple méditation, d'une aussi grande accumulation d'expériences plastiques et peu baignent dans une atmosphère aussi prenante de pérennité. Ce sont les dates qui nous parlent de håre, jamais les œuvres, Celles-ci sont le résultat d'une incubation richement nourrie. Ce sont des vagues formées par des lames de fond, des mots venus des entrailles.

*

Si chaque dessin d'Evenepoel naît d'un bref et profond moment de concentration, toute son activité de dessinateur participe de la méditation au cours de quoi il élabore ses œuvres définitives.

En conversation, à l'atelier, au café, au théâtre, au music-hall, dans les musées, dans la rue, en voyage. Evenepoel, toujours muni de son carnet à croquis, ne cesse de capter des images, des images nimbées des couleurs de son émotion. Il nous est resté ainsi près de mille dessins.

Dessiner était pour Evenepoel le principal mode de méditation et de préparation en vue d'une œuvre qui. toute réduite et discrète qu'elle soit, n'en est pas moins gigantesque. Mode principal mais non unique. D'autres l'accompagnent et le complètent, lui sont parallèles et complémentaires. A côté d'Evenepoel-dessinateur, il y a Evenepoel épistolier, Evenepoel-musicien et Evenepoel-photographe. Il n'est pas possible d'étudier l'un sans évoquer les autres. Jetons leur un regard

Le paquet de lettres qu'Henri Evenepoel nous laisse est extraordinairement volumineux Seules quelques lettres ont été publiées par les soins d’Edouard Michel dans les revues Le Mercure de France (en 1923) et Le Flambeau (en 1923 et 1926). Nous attendons avec impatience l' éditeur qui prendra l’initiative de publier dans son intégralité ou tout au moins partiellement cette belle correspondance qui est avec celle d'un Gauguin et d'un Van Gogh une des plus passionnantes qu'à notre époque un peintre ait écrite).  Il ferait la matière de cinq à six volumes. Lettres à ses amis, l'avocat Didisheim, le peintre Crespin, le docteur Wybauw. Lettres à et sur ses camarades de l'atelier Moreau : Bussy, Matisse, Rouault, Baignère, du Gardier, Hoffbauer, Milcendeau. Lettres surtout à son père, Edmond Evenepoel, haut fonctionnaire au Ministère des Finances et musicologue, à qui il a voué une émouvante piété filiale, et enfin à sa cousine, Louise van Matteinburgh, qu'il a ardemment aimée et qui n'a cessé d'être sa grande confidente. (C'est elle qui servit de modèle pour La Dame au chapeau vert et La Dame au chapeau blanc)

Cette correspondance patiente est rédigée - c'est ce qui fait son intérêt et son charme sans artifice, en un style aisé, direct, familier, toujours ému et prenant. Le jeune maître y apparaît comme un grand enfant au cœur toujours en éveil et à l'esprit sans repos, qui a un immense besoin d'être dorloté, encouragé, aimé et compris. Comme une âme nerveuse où tout s'inscrit en douloureux sillons de sang, comme un malade aussi qui aime d'autant plus la vie et le bonheur que l'un et l'autre lui échappent.

La tenue et la régularité de sa correspondance étonnent, intriguent. On se dit qu'il n'y a là pas seulement des actes d'amitié, d'amour et de piété filiale: il y a comme un perpétuel et minutieux examen de conscience, comme un besoin de noter, de dessiner avec la plume et à l'aide de mots les faits recueillis, subis, aimés et soufferts au cours de la journée. Bien que souvent, le soir, parfois fort avant dans la nuit, il soit rompu de fatigue et agacé par la maladie, Evenepoel s'astreint à faire consciencieusement le bilan de ce qu'il a vu et vécu. Chaque heure le ravit et l'inquiète. Pour qui connaît bien son œuvre, - cette œuvre où l'on se replonge avec un plaisir toujours renouvelé, chaque notation qu'il consigne, chaque digression à laquelle il se laisse aller, prépare, annonce ou définit quelque réalisation future.

Il y a beaucoup de choses dans cette correspondance. C'est un journal détaillé, le plus détaillé que je connaisse, sut l'œuvre d'un grand maître; c'est la notation de tous les mouvements d'une âme forte et tendre; c'est, décrit par le menu, le processus psychologique de la création ; c'est un témoignage unique, d'autant plus valable qu'il est confidentiel, sur la vie et les mœurs de la fin du siècle passé, c'est l'histoire d'une famille et c'est, de plus, un roman d'amour, le roman d'un amour contrarié dans un milieu bourgeois qui s'étale ici en pleine lumière avec ses grandeurs et ses petitesses.

Tout ce que fait Evenepoel peindre, dessiner, écrire est empreint de musicalité. La musique est pour lui un moyen capital de découverte. Il en est passionné. Il suit les concerts, tient lui-même le piano et l'harmonium, chante et joue dans les églises. Ou qu'il soit, à Bruxelles, en vacances dans les Ardennes, à Paris, en Algérie, il n'a de cesse qu'il n'ait trouvé des personnes aimant la musique et avec qui il puisse en faire. Il a un immense besoin d'épanchement et il est malheureux quand, dans son atelier, il ne dispose pas d'un piano à qui confier mieux qu'à une personne joies, terreurs, tendresses et désespoirs. Il se sert du tracé musical (quel dommage que nous ne puissions plus entendre ses interprétations) pour définir - pour dessiner - les multiples mouvements de son émotion. 

Aussitôt que paraît la photographie. Evenepoel sent tout le parti qu'il peut tirer de ce nouveau moyen de fixer ses impressions. Muni d'un modeste Kodak, il capte sans cesse, attentif et fervent, les images qui l'émeuvent. Nous sommes ainsi restés en possession de plus d'un millier de clichés photographiques : documents d'atelier, essais de mises en page, souvenirs d'excursion et de voyage ... Et ce sont souvent. à leur manière, d'authentiques petits Evenepoel. La photographie, voilà, à lui pour qui le temps est compté, une manière excellente de dessiner, de dessiner rapidement et sans rien perdre de son sujet.

*

Pourquoi tant d'armes à la fois, l'écrit, la musique, le dessin, la photographie ? C'est que notre peintre se propose de conquérir en définitive quelque chose d'infiniment complexe. Cette complexité, il faut que nous y soyons familiarisés si nous voulons comprendre les recherches dont témoignent ses dessins et la teneur générale de son art.

Art tout en nuances, vrai fouillis de tendances opposées, réduites à l'harmonie. Il a voulu résoudre le problème artistique sans admettre de le tronquer.

Ainsi aime-t-il le drame, mais il est non moins et simultanément sensible au charme. Quand sa sensibilité n'est pas au point (c'est rare), il lui arrive de tomber dans le parti pris du lugubre et, d'autres fois (plus rarement), dans celui du joli. Mais il se reprend aussitôt car l'unilatéral le laisse insatisfait. Il n'aurait aimé ni Laermans, toujours maussade, ni Laurencin,

toujours rieuse. Il veut que son art rie et pleure en même temps comme une journée, comme une vie, comme un monde.

Tristesse et tendresse, voilà ce qui fait Evenepoel, voilà les fils de chaîne et les fils de trame qui forment le précieux tissu de son âme.

Autre exemple. Il cherche le style, le simple, la tache et la silhouette, mais il veut aussi la nuance, la subtile inflexion de la forme et la teinte rare. Il n'eût aimé ni l'anguleux et le criard d'un Gromaire, ni l'édulcoré d'un Brianchon. Il se situe là où les extrêmes se rejoignent, quelque part dans l'insaisissable. Non qu'il parvienne à s'y maintenir, il y va souvent et y tend toujours. Mais il sait qu'il s'agit d'une acrobatie et le dit quand il s'écrie : “Unir la couleur à la forme et à la matière en même temps qu'au style n'est pas chose aisée”.

Et que dire encore ? Qu'il ne nous plonge pas dans une atmosphère irrespirable, de mystère ou d'horreur à la Dostoïevski, à la Céline au point de nous y faire étouffer, qu'il ne nous force pas à la surexcitation - comme Rouault ou Kokoschka, - mais qu'il laisse le mystère planer autour de nous, présent mais invisible, que sa sensibilité est toujours en éveil, plus hérissée que chez tout autre, mais qu'elle demeure discrète et secrète elle est neutralisée mais reste dynamique. Que cet art est de son époque par le souci du vrai, par le goût de l'observation précise, par le choix des sujets, et qu'il rejoint le meilleur de l'art de toutes les époques par la magie de son style.

On aboutit ainsi dans l'indéfinissable (le plan où évolue tout grand art), car on n'est pas seulement dans le triste et le joyeux, dans l'âpre et le doux, dans le simple et le complexe, mais encore dans le fidèle au réel et en plein rêve, dans le sombre et le clair. dans l'affirmé et l'inexprimé, dans le réfléchi et l'improvisé, dans le présent et l'intemporel ...

*

Une telle vision des choses ne s'obtient que grâce à un don inné de communion universaliste et à un perpétuel travail intérieur. Autre chose est de l'exprimer par le langage plastique. Y arriver exige l'assouplissement de la main et une constante maîtrise de ses impressions. Evenepoel s'y est astreint de toute son énergie cachée mais combien ferme. Ainsi quand il dessine. Le dessin est pour lui une gymnastique journalière de l'esprit, de l'âme et du geste, qu'est l'entraînement continu pour le sportif qui entend gagner son match. Il y a une immense différence, dit Valéry, entre voir une chose sans le crayon à la main et la voir en dessinant. Evenepoel veut que pour lui vision et réalisation coïncident.

Suivons-le maintenant dans ses pérégrinations. Il a son cahier à croquis en poche ou déjà en mains. Il flâne. Tout en lui paraît endormi. Il est comme une cage pleine d'oiseaux assoupis. Mais la moindre alerte peut les réveiller, les faire crier, voler et chanter. Ce tendre, cet hypersensible retrouve à tout contact ses attirances et ses répugnances, ses ferveurs et ses frissons, son exaltation et ses sombres cafards. 

Il va. Voici les quais de Paris. Ecoutez-le : "A peine sort-on de la porte, que se présente la Seine avec ses grands ponts, ses brouillards, ses silhouettes du Louvre, de la Chapelle, de Notre-Dame, avec devant, ses fumées de toueurs rousses de suie, ses lignes d'arbres au bord de l'eau ou le long des quais, ses grues, ses bateaux, tout ça au milieu des sifflets des toueurs, des sonnettes de bateaux, des bruits d'eau et de vapeur. Positivement, c'est émotionnant”. Et ailleurs : La Seine est merveilleuse : elle est grosse, elle déborde, tout est noyé : les maisonnettes le long du quai, les pontons des bateaux parisiens, les arbres sortant de l'eau : elle est d'une largeur prodigieuse et d'une grandeur épique ! Quand de gros nuages roulent par là-dessus en majestueux panaches, c'est le spectacle le plus grandiose que l'on puisse rêver !...

Et il dessine dix, vingt, trente fois le grand silence qui, malgré les bruits de la ville, plane sur la Seine, le froid de l'eau, la souplesse des ponts qui de leurs arches élégantes enjambent le fleuve, la tristesse du soir qui tombe sur les berges et les chalands, la solitude de l'homme devant cette eau qui passe, ces vieil-les pierres et ces vastes espaces ... Le thème paraît dans quelques toiles, mais seulement comme décor, non comme thème central (C'est le cas pour le Noyé du Pont des Arts et pour l'Ouvrier de la Seine. Je me souviens toutefois avoir vu dans un vieux catalogue la reproduction d'un Chaland passant sous un pont (un batelier est à la barre du gouvernail), toile d'allure wisthlérienne dont la trace a malheureusement été perdue). La préparation matérielle et morale d'un beau sujet était effectuée. Il y avait là, semble-t-il, un fruit mûr qu'il suffisait de cueillir. L'œuvre définitive n'a cependant (cela tient sans doute à une suite de fâcheuses circonstances matérielles) pas été réalisée. Le cas est exceptionnel : chaque série de dessins, nous le verrons, est d'habitude couronnée par l'apparition d'un ou de quelques chefs-d'œuvre.

Il y a la série moins nombreuse mais connexe des ouvriers, il s'agit de l'ouvrier français habillé de son large pantalon et de sa ceinture de tissu rouge. Je rêve de tableaux à faire là (près de la Seine) avec des figures au premier plan, des figures de miséreux, la face violette de froid, cherchant de l'ouvrage dans les chantiers, ou l'oubli dans les replis de l'eau glacée. Cette fois, il peint l'Ouvrier de la Seine, une toile de belle tenue, mais un peu emphatique. Les croquis préliminaires sont plus artistes, l'émotion y est plus subtile, plus prenante, la graphie plus libre et imprévue. Dans les yeux de certains de ces chômeurs et clochards, Evenepoel a jeté des lueurs d'angoisse: on lit la panique morale et parfois même l'approche de la folie. Face au spectacle de la misère, le grand cœur d'Evenepoel était pris d'une compassion infinie et d'une immense tristesse.

Il hante les lieux où les désespérés cherchent consolations et remèdes à leurs maux : “En entrant à Notre-Dame, une forte odeur de pauvre et de misère, de poussière rance, vous prend à la gorge. Il fait très sombre sous les voûtes des bas-côtés. Là, des ombres vont et viennent, chassées de temps à autre par un suisse. Elles vont un peu plus loin, tåtent les bouches des calorifères ... Un grand silence règne, où l'on entend des toux de poitrinaires, le chuchotement de vieilles bigotes, le pas d'un clerc, une chaise qui grince et un bourdonnement léger et continu, un murmure de marmottement de prières là-bas, au fond, derrière le chœur... Ces malheureux, la casquette à la main, sont deux ou trois sur les bouches de chaleur, ils causent à voix basse, regardent de travers les gens qui passent à côté d'eux, puis reprennent la conversation interrompue. Et quels types, ces fantômes de misère Des femmes tenant par la main des enfants, des vieillards, des jeunes gens, tous la mine méfiante, affalés sur des chaises, ceux qui ne peuvent plus tenir debout …”

De ces impressions quelques dessins, sont nés, aucun tableau (sans doute dans ces églises faisait-il de mémoire trop sombre pour peindre). Un de ses dessins - fait de mémoire - semble être l'illustration de ce qu'il raconte avoir vu : “J'ai vu un jour, à la messe, un extatique priant avec ferveur, à genoux sur le sol. II regardait en haut, vers un vitrail ; la lumière lui tapait en plein visage. De temps en temps ses deux mains se crispaient de dévotion sur sa poitrine. On entendait sans cesse “Mon Dieu ! Mon Dieu !” Il est impossible de décrire ce que la souffrance, l'exaltation, le fanatisme, avaient peint sur ce maigre visage d'homme de quarante ans, les cheveux, la moustache et la barbe incultes, la bouche entr'ouverte et humide, les yeux fous ! …”

Il est sensible à toutes les atmosphères. Quand il est à l'atelier de l'Ecole des Beaux-Arts (chez Galand), il croque ses compagnons, les uns absorbés, s'escrimant à bien faire, les autres inattentifs à leur travail, attendant dans un demi-sommeil l'heure de sortie. Croquis vifs, habiles, un peu ironiques. Mais que ne fait-il pas d'un simple nu d'académie stupidement posé sur l'estrade à modèles. Il lui donne du caractère, de la grâce et y relève d'étonnants jeux de lumière. 

Dans les musées, il note l'attitude assurée des connaisseurs et celle un peu ébahie des non-initiés, la manière aussi dont les copistes sont juchés avec tout leur attirail au haut de leurs escabeaux ou de leurs échelles. Et il ne peut s'empêcher, en passant, de retracer sur son carnet quelque visage ou quelque attitude qui, dans un tableau l'a particulièrement frappé ici une tête de Botticelli, là une expression donnée par Mantegna ... 

Mais le gros des dessins de Evenepoel consiste en croquis pris dans la rue : colporteurs, marchands des quatre-saisons, charrettes et fiacres, bourgeois affairés, midinettes, nurses avec leurs poupons. élégantes à voilettes et manches à gigots, consommateurs attablés aux terrasses des cafés et bistrots, promeneurs affalés sur des bancs publics. Le voici à l'affût : ...Les deux heures que je viens de passer en flânant ont été bien intéressantes... Il y avait

des réflexions à faire pour remplir plusieurs gros volumes et des croquis, oh! en masse. J'étais au milieu d'un océan de figures qui, toutes, sollicitaient mon attention. C'est inouï ce que l'on peut s'intéresser à l'observation des physionomies ! » Il est heureux de faire le chemin qui le mène à l'Ecole des Beaux-Arts : “Toute cette route est pour moi l'objet d'une attention constante. Je peins par les yeux constamment ... Le jardin des Tuileries, maintenant, est absolument admirable : les lilas, tous en fleurs, répandant des senteurs exquises, et un bain de lumière sur les feuilles nouvellement écloses des grands arbres séculaires, et des bonnes à tabliers blancs, bleues dans l'ombre, et des dames en deuil, bleues à contre-jour, des pieds à la tête, et les robes bariolées des jeunes femmes, tout ça un jeu de couleur qui vous donne une furieuse envie de peindre et une certaine tristesse aussi, la pensée de son impuissance à rendre de si belles choses. Et puis, que de scènes poignantes dans ce Paris ; il ne se passe pas de jours que je ne me dise d'une chose ou l'autre : “Quel beau tableau à peindre !”

Et les croquis de préparation se succèdent, vont leur train à l'accéléré. Ce qu'Evenepoel cherche, c'est de donner avec aisance, en quelques lignes, une attitude, un geste à quoi participe le personnage entier, c’est d’établir des proportions justes, de reconstruire un être vivant dans son unité, ses particularités et son style propre, Ainsi quand il se trouvera en face d'une oeuvres définitive à faire, il saura du coup et avec aisance les données essentielles, Ce dont il connaît la difficulté et ce à quoi d'ailleurs il attache la plus grande importance.

Ecoutez-le quand il s'essaie pour la première fois à un portrait en pied, celui de Paul Baignère, l’Homme en rouge du Musée de Bruxelles : “Il n’est pas facile de dresser ainsi un bonhomme grandeur nature dans une toile : il faut qu'il y aie un peu plus d'espace en haut qu'en bas, autant à gauche qu'à droite, que le modèle repose bien sur une jambe, l'autre tendue en avant, que la tête s'accroche bien sur les épaules, que le tour ait de la ligne, du style, de l'arabesque. Trouver la ligne qui monte, cerne, découpe, établie, souple et ferme !”

Du thème des passants traité des centaines de fois par Evenepoel en dessin, il est sorti quelques succulentes esquisses peintes et deux authentiques chefs d'œuvre : La Fête aux Invalides du Musée de Bruxelles et la très grande toile du Musée de Liège : Dimanche au Bois de Boulogne, sans parler de la Marchande de légumes et du Marchand de volaille. Deux perles”.

De la rue, des boulevards et des parcs, notre flâneur passe volontiers dans ces autres lieux publics - les théâtres, music-hall et cafés. Au spectacle, il capte le geste de la diseuse à voix, du fringant compère, du chef d'orchestre et retrouve le trait humain sous les fards et l'artifice des lumières. Un peu à la Lautrec, la férocité en moins. L'aboutissement de cette activité-là sera la très belle Loge en harmonie rouge du Musée d'Anvers.

Au café, son crayon saisit l'attitude des patrons, des garçons, du client qui entre, sort ou se trouve attablé, discutant avec agitation ou absorbé en lui-même. De ce travail aussi il naîtra plus tard des œuvres complètes, deux particulièrement : Le Caveau du Soleil d'Or et le Café d'Harcour au Quartier Latin. Dans ces évocations Evenepoel a mis je ne sais quoi de tragique et d'angoissant que l'on retrouve dans certains passages de ses lettres, celui-ci par exemple En face de moi, au comptoir, trône une horrible figure c'est la demoiselle du comptoir. Elle a une tête de mort, absolument, et sourit; ce n'est pas un sourire, c'est un rictus Elle a un casque de cheveux noirs (ou noircis), les sourcils fortement marqués, la bouche dessinée durement découvre une mâchoire édentée et saillante et les pommettes dessinent nettement le crâne. Les habitués font un brin de causette en entrant et ce sont alors des pâmoisons et des éclats de voix. En dessin, se laissant aller à quelque impression semblable, il en vient à tracer une sorte de consommateur-cadavre qui sourit de sa bouche monstrueuse de grenouille ou de brochet.

D'une toute autre couleur d'âme, quoiqu'il s'agisse ici encore de scènes de la rue flåneries, fêtes, marchés, échoppes, sont les croquis d'Algérie (ou Evenepoel se laissa mener, en partie dans l'espoir d'y rétablir une santé chancelante et en partie pour tenter d'éclaircir par l'éloignement une situation amoureuse que sa famille jugeait délicate sinon scabreuse). D'opaque l'air se fait léger. Tout, même le sentiment d'angoisse, est plus que jamais en finesse. En quelques traits prestes et sûrs, voici indiqués l'atmosphère paisible d'une ruelle arabe, l'allure d'une mosquée, les plis mouvants des bournous. Les formes tracées parlent du soyeux de l'air africain, de la réverbération de la lumière sur le sable et les murs chaulés, du silence insinuant venu du désert.

Ici comme partout, notre pèlerin éphémère perçoit et rend le beau et le hideux. Il est dégoûté : « Sur le pas des portes, il y a beaucoup d'Arabes, hommes et femmes... Il y a là un tas de maisons infâmes où grouillent les prostituées. Ces femmes sont épouvantables de laideur ! Elles font vraiment peur avec leurs yeux peints en noir, les ongles des mains rougis par le henné (une espèce de fard rouge). Et tout cela sent la misère la plus profonde ! Il s'extasie pourtant. “Nous jouissons ici d'une température idéale ! Presque pas de pluie, des fleurs et des fruits partout ! Tous les arbres couverts de feuillages, des couchers de soleil féeriques et dans tout cela, les haillons héroïques de tous ces spectres graves et lents emmaillotant les bronzes de leurs chairs ! …”

De ses fluctuations du sentiment, de cette rapide préparation par le crayon et la plume naîtront deux chefs-d'œuvre l'Annonce de la Fête nègre du Musée de Bruxelles et, plus beau encore, la Danse nègre à Blidab de la collection Maus. A quoi il faut ajouter quelques petits miracles de peinture dont, en premier lieu, les Femmes arabes au narguilé.

*

Il est dans l'art d'Evenepoel des zones qui n'ont pas été défrichées. Manque de goût ou manque de temps ? Parfois l'un et parfois l'autre.

Il est manifeste, par exemple, qu'il ne s'occupa de décoration que contraint et forcé. Ses proches, son père surtout, l'y poussaient, croyant que cette activité-là, plus que la peinture de chevalet, serait lucrative. Sur quoi Henri, de caractère accommodant, s'applique à exécuter toute une série d'affiches, d'ornements de livres, de cartons pour broderies et tapisseries, de panneaux décoratifs (son “Eve” du Musée de Bruxelles en est un, le mieux venu qu'il ait exécuté). Certains de ces travaux ont été parachevés, la plupart sont restés à l'état d'ébauche. Il en est qui sont de qualité : tout ce qui sort des mains d'Evenepoel a d'ailleurs de la classe. Mais on sent qu'il ne s'y est pas mis avec goût ni de plein cœur. Il s'y montre appliqué, rarement enthousiaste. Aussi cette partie de son œuvre est-elle la seule qui date et prend un air guindé.

Cependant il cherche une solution il essaie l'illustration du livre, moyen terme entre l'art appliqué à quoi il se voit astreint et la libre invention vers quoi il se sent spontanément attiré. Il se lance alors dans l'illustration des Contes extraordinaires d'Edgard Poe. Les planches qu'il exécute à cette intention sont surprenantes, mais sauf certaines notations qui révèlent la main d'un grand maître, elles le sont plus par leur côté volontairement macabre, par leur côté par Grand Guignol, que par leur valeur d'art. Il le sent (il était excellent juge ce qui est rare de ses propres créations) et laisse le travail inachevé ... N'empêche que la chose restée inédite vaut d'être publiée et devrait enfin trouver éditeur.

Il est probable qu'à la longue, s'il avait pu disposer du temps nécessaire, il eût pleinement et même magistralement réussi. Car il a le goût inné du fantastique, du ricanement macabre et du grotesque. Les quelques dessins que, dans ce sens et par boutade, il lui est arrivé de faire (on songe aux caricatures de Callot, du Vinci) sont pleins d'humour, inventifs. subtils, aérés .. Cet art-là, et quoi qu'il en ait fait certains essais en peinture - le Pitre, les Marionnettes, il ne l'a pas poussé. Sa correspondance cependant, elle aussi, en atteste le goût. Écoutez (il s'agit d'une sortie d'étudiants). “En tête marchait Lacaze (un copain) portant une tête d'écorché, couverte de sang avec taches vertes, violettes, jaunes et lardée de coups de couteau. Elle était placée dans une pèlerine à capuchon et supportée par une perche. De l'élève qui la portait, on ne voyait que les jambes, de sorte que tout cela formait un immense bonhomme avec deux toutes petites jambes et une horrible figure de macchabée aux yeux blancs et fixes”. Et plus loin (il s'agit d'un bal burlesque improvisé. Lui est au piano) : “La séance s'est terminée par une danse du ventre. Figure toi un gros Lyonnais le ventre nu, costumé en almée, avec des moustaches, le crâne chauve, le ventre proéminent avec un gros pli. Il en fait une bouche et dessine au-dessus un nez et des yeux. Le ventre ainsi devient un visage et le pli de graisse une bouche qui s'ouvre et se referme, se contorsionne !” Ailleurs, il raconte comment on a retiré un noyé de la Seine, ce qu'il a vu à la morgue, quel air avait un disséqué dans les coulisses d'un amphithéâtre.

*

Quelque maîtrise qu'il ait montrée ailleurs, il est un genre de peinture où Evenepoel excelle, où en quelque sorte il se surpasse : le portrait. Le jour où à Paris il dispose d'un atelier, il s'écrie Ah ! Quelle joie de pouvoir suivre sa vocation, se laisser guider par ses goûts. Il me semble que je commence à voir plus clairement la voie devant moi j'ai un goût pour certaines choses qui m'intéressent particulièrement. Dans la figure, ce qui me préoccupe et m'obsède, c'est d'en trouver la caractéristique, la profonde caractéristique, le côté particulier, inattendu. Aussi faire des portraits ferait mon bonheur. Je les ferais comme je l'entends, bien entendu, car il me serait impossible, je trouverais contre nature, d'embellir n'importe quel visage ! J'éprouve une véritable jouissance à établir un profil et à le serrer nerveusement c'est celle que tu éprouves (il écrit à son père) à entendre sortir un thème du fouillis de l'orchestration et de l'entendre nettement scandé!

Et il se lance. C'est dans les portraits d'hommes qu'il trouve l'occasion de marquer le plus fortement les caractères. Son trait acerbe ne se lasse pas de définir le mouvement d'une mâchoire, la courbure d'un front. le pli d'une bouche, le saillant d'un caril ou d'une arcade sourcilière. Il crayonne les visages de ses camarades, de ses professeurs, des membres de sa famille, des médecins chez qui il se fait soigner, des musiciens qu'il écoute. Il s'est promis d'être intransigeant et il l'est. Il fait de la typologie sans l'ombre d'une concession. Les parents et connaissances de ses modèles se récrient, l'accusent d'exagérer ou d'enlaidir. Rien n'y fait, il récidive et surenchérit. Mais le bean (et c'est sans doute ce que ses détracteurs ne voyaient pas) c'est que derrière l'écorce physique, quelle qu'elle soit, il sait mettre une âme, que son amour est large au point de savoir tout aimer, de savoir mue englober dans sa ferveur.

Aussi Evenepoel, vrai portraitiste, est-il le peintre de l'individu, de l'homme considéré sous son aspect particulier. Il a un respect infini de la personne dans ce qu'elle a d'unique et d'irremplaçable. Et pour lui la personne particulière est un absolu. On s'en aperçoit à la façon dont il campe ses personnages. Regardez les sommets de cet art. Yturino drapé dans son macfarlane, Milcendeau dans son caban, Didisheim dans sa toge sont de véritables monuments dressés en hommage à l'homme au corps et à l'âme personnels. Il y a là pour notre temps (hélas ! dépourvu de vrais portraitistes, et c'est un symptôme) une leçon qui dépasse les cadres de la peinture.

Cet observateur, enclin à la vénération, aborde la femme et, avant toutes, celle qu'il considérait comme sienne, avec un respect particulier. Il y a cette fois de l'amour dans le moindre coup de crayon qu'il donne. Quoi d'étonnant qu'il en soit ainsi de la part de celui qui écrivait à celle qu'il portait dans son cœur :”Ames et corps unis dans l'ivresse de nous aimer, nous la traverserons cette vie, je te jure, ma Femme et j'ai l'espoir que si l'aube a été orageuse, noire de tempêtes, de nuées tristes et de croassements de corbeaux, nous la finirons dans un crépuscule éclatant de lumière, dans les fleurs les plus belles avec de beaux, de bons souvenirs et après cela, je dormirai heureux sous terre à côté de toi, car j'aurai la conscience d'avoir eu une ame entièrement à moi, d'avoir pris dans l'être aimé tout ce que la création a mis d'esprit divin”.

Et cependant son enthousiasme, loin de l'aveugler, rend son regard plus perçant encore. Plus que jamais il se refuse à tout enjolivement artificiel. II voit l'aimée dans toute sa simple réalité, avec son corps grêle, sa face qui laisse transparaître le squelette, ses yeux songeurs mais trop vifs ... De tout quoi sont sortis la Dame au chapeau blanc, la Jeune femme assise et cette chose miraculeuse la Dame au chapeau vert, probablement le plus beau portrait dû aux pinceaux d'un peintre belge.

Enfin il y a les enfants, le thème principal et préféré d'Evenepoel, au point qu'on peut, à bon droit, appeler ce dernier : Le Peintre de l'Enfance. Louise, la cousine aimée qui est en instance de divorce (procédure longue à cette époque : on est à la fin du siècle passé), a trois bambins charmants Sophie, Henriette et Charles, auxquels Evenepoel s'attachera et dont il fera ses modèles courants : “Mes cousines sont charmantes, aussi je m'y attache beaucoup et tout en leur faisant plaisir, j'ai moi-même un grand bonheur à les faire sauter sur mes genoux. Aussitôt que j'entre, j'entends les deux crapaudines qui s'amènent et il faut qu'elles grimpent toutes les deux sur moi”. Et parlant du petit Charles qu'il appelle Jaie : “J'ai essayé (d'ailleurs vainement) de scruter les sentiments qui fermentent derrière cette petite tête de blondin et, positivement, je suis émerveillé de cette progression lente et si subtile de l'être à sortir du néant. Et il ajoute le plains ceux qui ne peuvent pas comprendre l'enfant, car c'est une source d'intérêt continuel, d'observation, sinon d'affection...

Son sentiment de la vie naissante va se mêler subtilement à son sentiment général d'inquiétude devant la fuite du temps. Écoutez-le raconter qu'il a dormi dans la même chambre que la petite Henriette : “Le sommeil n'est venu que difficilement il y avait, dans la chambre, une veilleuse qui éclairait anemi quement les murs, par soubresauts, donnant l'impression que tout dansait autour de moi. Henriette, dans un petit lit à côté du mien, se retournait et sortait ses bras des couvertures, puis après un petit soupir se rendormait, tandis qu'en face de la cheminée, dans un petit cadre attaché d'une faveur bleue, tante Henriette et l'oncle Edouard se regardaient doucenient, sentiment rendu plus doux encore par le ton vieilli et décoloré de cette photographie”. 

Sans cesse Evenepoel, non seulement décrit, mais dessine et photographie ses petits amis, qu'ils soient an lit, au bain, à table, en promenade ou absorbés dans leurs jeux, qu'ils sourient paisiblement ou aient quelque violent accès de larmes. Plus que jamais, ici sa grande pratique du dessin lui vient en aide. Bien que ses petits modèles bougent perpétuellement, de son crayon docile, bien noir et finement taillé, il parvient à rendre leurs expressions les plus furtives, la gaucherie de leurs gestes, le senti ment très spécial de paix qui plane sur eux, le duveté, l'indéfini de leur chair, la souplesse, le soyeux de leurs tignasses. La pointe de son crayon furette, cherche des poses, l'expression juste d'un sentiment, l'équilibre d'une mise en page, il ne s'agit de rien moins que de travailler à l'élaboration de ces chefs-d'œuvre :  La Dinette. L'Enfant au livre d'images, Henriette à la cape noire, Henriette au grand chapeau, Charles au jersey rayé. Charles an paletot mastic

Qui l'aurait cru ? Celui qu'à Paris on a appelé le peintre de la mort se révèle, plus encore, le peintre du renouveau de la vie ! Mais il n'y a à cela rien d'étonnant. Répétons-le : il est le chantre, discret mais combien prenant, des sentiments complexes : sur son grand père agonisant, il fait descendre une douce et rayonnante lumière, tandis qu'il prête à son cher petit Jaie et à sa charmante petite cousine Henriette on ne sait quel air de grave, très grave médiation. L'impalpable, voilà ce qu'à ses meilleurs moments Evenepoel parvient à saisir. Ce qui nous émeut si profondément dans les inoubliables images d'enfants qu'il nous a laissées, ne serait-ce pas qu'il a su nous rendre en peinture cette impression particulièrement émouvante que l'enfant souvent nous donne, d'être dans sa fragilité et son inconscience un moment de vie qui ramasse en lui un lourd et long passé et annonce un non moins lourd et long avenir. chose minime et pourtant capitale, perdue dans l'immensité du temps.

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Nous avons parcouru le cycle complet des dessins d' Evenepoel : la Seine avec ses ponts, ses monuments, ses humeurs et jeux d'éclairage. La vie bariolée de la rue parisienne. Les scènes d'église, de théâtre, de musée et d'atelier. Les évocations d'Algérie. Les essais de décoration et d'illustration. Les notations burlesques, caricaturales et macabres. Les portraits d'hommes. Les portraits de femmes. Les portraits d'enfants.

Il a suivi le conseil qu'Ingres donnait à Degas : “Faites des lignes ... Beaucoup de lignes, soit d'après le souvenir, soit d'après nature”. Dessiner c'est, pour ce musicien, maîtriser son instrument, faire des gammes, chercher des accords, acquérir de l'assurance. II va des essais ratés et des recherches trop appliquées aux notations cursives et étonnantes de justesse, au morceau qui émerveille et au véritable petit tableau avec sa composition, sa couleur et son caractère définitifs. Il est d'une honnêteté parfaite, rebelle à toute tricherie jamais il ne cherche à faire croire à une réussite quand elle n'est pas réelle. D'un dessin moins bien venu il ne fera pas une jolie chose ; il veut qu'il y ait réussite franche et vraie, sans quoi il avoue ses mécomptes. Ses esquisses sont une conversation avec lui-même, non avec le public.

Cet élève docile - toute sa vie, Evenepoel ne fut qu'un élève, mais un élève doué de génie a suivi en dessinant quelques féconds conseils classiques. Aussi a-t-il compris ce que disait Ingres (qui, lui, savait y faire) : “Si vous tâtonnez, si vous cherchez sur le papier, vous ne ferez rien qui vaille. Ayez tout entière dans vos yeux, dans l'esprit, la figure que vous voulez représenter et que l'exécution ne soit que l'accomplissement de cette image possédée déjà et préconçue”. Qui donc a dit : “Lire et prononcer en soi une forme avant de l'écrire” ? Pour Evenepoel, la moindre silhouette tracée sera le résultat d'une vision en éclair qui ramasse un fouillis de nuances et le réduit en un tout cohérent et simple. Quand, n'ayant pas cette vision, il s'est cependant mis au travail ou quand, en cours de route, il perd cette précieuse prévision, alors, soudain, il barre son dessin d'un trait rageur. Mais, s'il réussit, si sa vision lui reste fidèle et même se précise, alors, tandis que les mouvements de son crayon s'accélèrent, on le sent, lui, tranquillement exalté et de plus en plus amoureux de ce qu'il retrace.

Il sait la divine proportion. Je dis divine parce qu'elle unit. Valery dit fort bien Il arrivera très facilement que ces segments successifs (il parle de ceux que le dessinateur trace en perdant le sens des rapports exacts) ne soient pas à la même échelle, et qu'ils se raccordent inexactement les uns aux autres. Dans les dessins d'Evenepoel, les mains conviennent aux bras, les vêtements sont à la mesure des corps. les jambes annoncent les bustes et les bustes annoncent les têtes. Volontaire et d'intelligence vive, ce maître dessinateur sait comment s'y prendre pour ne pas perdre le fil de son idée première et directrice. Sa façon de voir contient déjà sa façon d'exécuter et, pendant qu'il trace, il perçoit et reconstruit la forme par gestes pensés d'abord et ensuite fidèlement exécutés tels qu'ils avaient été conçus. Et ce geste est à lui, c'est sa marque, sa signature. Le beau c'est que chacun de ses mouvements est réservé, empreint d'une naturelle distinction, d'une élégance foncière. Evenepoel parle des choses, même les plus vulgaires, avec le mélange souhaitable d'ironie, de peine, de dégoût et de respect. Et de là naît son style, un style aussi impérieux (car il est sûr) qu'insaisissable (car il est subtil)

Gustave Moreau, que son élève intriguait, lui dit un jour : “C'est curieux, vous m'avez plutôt l'air d'une nature délicate et avec cela vous êtes d'un affirmatif... effrayant. C'est bien cela. Dans ce tendre et ce prudent il y a une volonté, une assurance de fer. Cet hypersensible est un hypervolontaire. C'est ce qui donne à ses dessins, d'une part leur fraîcheur, leur délicate émotion et d'autre part leur caractère de vigueur. Il y a là deux pôles entre lesquels voyage sans arrêt un insaisissable courant qui entraîne et ravit notre pensée.

Le dessin d'Evenepoel, comme son art tout entier, est loin de toute rhétorique baroque. Il ne se laisse pas entraîner par l'instrument, le crayon, le pinceau, le ciseau, la plume qui improvise des arabesques, mais seulement par un mouvement d'adhésion à la vie réelle perçue dans son intensité. Il veut rejoindre la vie nue, débarrassée de tout vêtement, de toute idée et de tout sentiment préconçus, que ce soit d'exaltation, de désenchantement ou même de simplicité. Il la veut auréolée de son immense mystère, bizarre, tragique et rieuse, fuyante, dominée par la mort dont la vieillesse prend lentement le masque, mais se renouvelant par l'éclosion perpétuelle et splendide de l'enfance. Evenepoel c'est l'évocateur attendri de la vie humaine. corps et âme dans leur force et leur fragilité, et c'est l'agenouillement devant la créature chargée d'inconnu, passagère, indéfinie et Infinie.