Extrait
Paul Fierens. UNE VERSION INÉDITE DES “QUATRE PHILOSOPHES” DE RUBENS in Apollo n° 13, 1e juin-juillet 1942, pp. 5-8
Les titres consacrés, souvent gratuits et parfois saugrenus, des tableaux célèbres auréolent ceux-ci d'un prestige supplémentaire, leur prêtent du mystère ou de la fantaisie. La Ronde de nuit n'est pas un nocturne, le Chapeau de paille est un feutre... Les Quatre Philosophes de Rubens incarnent l'esprit, la culture de leur époque, mais ne se piquent guère de métaphysique, d'éthique ou de psychologie. Ce sont quatre héros de l'humanisme septentrional, quatre types de l'”honnête homme” à l'anversoise, quatre fervents de la haute latinité.
Juste Lipse, Woverius, Philippe et Pierre-Paul Rubens, tels sont les figurants du groupe conservé au Palais Pitti. Lorsqu'en 1930 ce carré d'amis quitta Florence pour être exposé, durant tout l'été, à Anvers, M. Leo van Puyvelde, lui consacrant une notice dans le mémorial de l'exposition (Trésor de l’art flamand, 1932, p. 76), signala la présence, dans une collection particulière, d'une réplique intacte, de la même valeur que le tableau de la galerie Pitti.
Cette réplique, qui se trouve actuellement à Bruxelles et que nous avons la bonne fortune de reproduire pour la première fois, est en effet d'une facture, d'un éclat pictural, d'un style où se trahit la main du maître. C'est un Rubens, un beau Rubens, d'une exécution soignée. Plusieurs experts et connaisseurs se sont ralliés à l'opinion de M. Leo van Puyvelde, que nous faisons notre, et le cas nous paraît tranché, mais le problème que pose à l'historien l'existence de deux versions, pour ainsi dire identiques, des Quatre Philosophes attend encore sa solution.
On croyait naguère que le tableau de Florence avait été peint par Rubens en Italie. On sait que Pierre-Paul et son frère aîné séjournèrent ensemble à Rome, où Philippe assuma la charge de bibliothécaire du cardinal Colonna. Max Rooses (L’œuvre de P. P. Rubens, 886-1892, t. IV, pp. 203-205) fait remarquer que les deux Rubens, en juillet 1602, rencontrèrent Woverius à Vérone, et c'est peu de temps après cette rencontre qu'il place l'exécution du groupe. Jean van de Wouwere (Woverius) et Philippe Rubens avaient été les disciples favoris du phénix de la Belgique ; il est naturel qu'ils aient souhaité se voir représenter aux côtés de leur maître, comme assistant à quelque leçon particulière, à quelque lecture commentée d'un auteur ancien, Juste Lipse, un doigt sur le livre ouvert devant lui, fait de la main droite un geste de professeur : il explique, il pèse ses mots ; Philippe est vaguement distrait, la plume levée, le regard fixé sur le spectateur ; Woverius, plus attentif, écoute, réfléchit, comprend. Au-dessus de son beau profil, dans une niche, le boste de Sénèque précise la portée du docte entretien, intellectualise l'atmosphère. Sans forfanterie, Pierre-Paul Rubens pouvait se joindre aux philosophes qu'il portraiturait : n'était-il pas lui-même un parfait antiquaire, un latiniste distingué ? Le paysage qu'on aperçoit dans le fond, entre une colonne et un pan de mur à demi caché par un rideau rouge, est une vue du Palatin, analogue à celle qui est au Louvre,
On ne peut plus, quant à la date du panneau, se ranger à l'avis de Rooses. A comparer les Quatre Philosophes aux œuvres italiennes de Rubens et même à celles qui suivirent immédiatement son retour en Flandre, on aperçoit des différences de technique qui rendent tout à fait invraisemblable l'hypothèse ci-dessus mentionnée. L'effigie de Juste Lipse dérive du portrait en buste que Rubens fit, entre 1614 et 1618, pour Balthasar Moretus et qui appartient au Musée Plantin. Le faire surveillé, serré, mais sans sécheresse, des quatre figures apparente les groupes de Florence et de Bruxelles aux beaux portraits de Nicolas Rockox (1613-1615. Musée d'Anvers), de Pierre Pecqius (1612-1615. Musée de Bruxelles et collection de Sir Audley Neeld) et du Docteur Van Thulden (1615-1616, Pinacothèque de Munich).
Mlle Anne-Marie Berryer, qui a publié récemment une savante Iconographie de Juste Lipse (Annales de la Société d’Archéologie de Bruxelles), cite les Quatre Philosophes de Florence et développe une argumentation suivant laquelle la peinture en question ne peut être que postérieure à l'année 1614. La conclusion tirée des documents confirme celle que nous impose le style, Pierre-Paul, au surplus, avec son front assez largement dégarni, son expression de maturité pensive, son air d'assurance, n'est-il pas ici bien plus près de la quarantaine que de la trentaine ?
Mlle Berryer, après le Juste Lipse avec ses élèves du Palais Pitti (n° 44 de son catalogue), mentionne une réduction sur toile du sujet (0,85 X 0,67) dans la collection du Vicomte Cossé de Maulde du Mortier, au Château de Rameignies-Chin (Hainaut). Cette réduction provient de la collection Edouard Houtart, on la tient pour un authentique Rubens. Plusieurs copies anciennes, sur toile, des Quatre Philosophes (une au Musée de Nancy, une au Musée Plantin d'Anvers) figurent dans la liste dressée par Mlle Berryer, laquelle ignore la version que nous publions aujourd'hui comme un second original.
Si les panneaux qui nous occupent ne sont sortis qu'après 1614 de l'atelier anversois de Rubens, deux des portraits y sont de restitution, à savoir celui de Juste Lipse (mort en 1606) et celui de Philippe Rubens (mort en 1611, à trente-sept ans). La commande dut être le fait de Woverius, dont on observera d'ailleurs, du moins dans l'exemplaire de Bruxelles, que le visage est, des quatre, le plus vivant. Pour le portrait de Juste Lipse, comme pour celui du Musée Plantin, Rubens s'est inspiré de la gravure de Pontius ; pour celui de Philippe, il dut se souvenir d'un portrait qu'il fit de son frère avant la mort de celui-ci et qui a été dans la collection Hollitscher à Berlin (Leo van Puyvelde).
Que Jean van de Wouwere ait prié le peintre d'évoquer, en même temps que leurs amitiés les plus chères, les années heureuses de leurs études, de leur jeunesse, quoi de plus logique, en effet ? On peut imaginer ainsi fait M. van Puyvelde que Rubens voulut posséder, lui aussi, un témoignage de ses relations, de son commerce avec les beaux esprits de son époque. De cette façon sé justifierait l'existence des deux versions, d'égale qualité, d'une composition conque comme une sorte d'ex-voto, d'in memoriam et de profession de foi humaniste. Une objection toutefois nous vient à l'esprit dans l'inventaire des tableaux faisant partie de la succession du grand Pierre-Paul, on ne relève aucune mention des Quatre Philosophes. L'énigme n'est donc pas entièrement dissipée.
Il y a plusieurs années que nous n'avons pas revu le panneau de Florence. Force nous est de renoncer momentanément à tout parallèle entre les deux exécutions du quatuor. L'analyse de la version de Bruxelles se révèle d'ailleurs instructive à plus d'un titre. Il nous sera permis sans doute, ayant pris au plus court pour traverser le champ de l'érudition, de nous fixer quelques instants sur le terrain de l'art, de la peinture. Deux morceaux magnifiques suffiraient à fonder notre jugement sur l'exemplaire inédit de Bruxelles, “réplique intacte”, dont l'état de conservation est remarquable. C'est d'abord le profil de Woverius, peint ad vivum avec une décision, une autorité et une souplesse qui l'apparentent aux plus énergiques et aux plus fraîches des effigies rubéniennes. C'est ensuite le jeu des trois mains superposées de Woverius et la gauche de Juste Lipse lesquelles s'intercalent les feuillets et les reliures des gros bouquins. La clarté du jour se concentre sur ce mélange, savoureux au possible, de nature morte et de nature vivante. Que d'esprit dans ces mains robustes et quelle mimique expressive dans les caresses qu'elles accordent aux beaux livres ! Une secrète sensualité fait ici bon ménage avec l'intelligence la plus déliée, la plus fine. Un dialogue de mains s'établit, plus à gauche, entre la droite du professeur, ouverte, tendue et comme parlante, et celle, plus molle, de Philippe Rubens. Le visage de ce dernier, exécuté dans une matière un peu émaillée. un peu lisse, nous semble le moins attirant des quatre. (Dans l'exemplaire de Florence, M. van Puyvelde assure qu'il est entièrement refait.) La tête de Pierre-Paul, fièrement détachée du rideau rouge, montre, ainsi que celle de Woverius, une maîtrise consommée dans l'assortiment des valeurs de carnation et une vigueur de pinceau qui laisse, notamment dans les moustaches blondes, des traits et des accents d'un ressenti superbe.
N'oublions pas une cinquième tête vivante, celle du chien qui se loge assez gauchement, dans un espace resserré, entre la table du premier plan et la hanche de Woverius. La technique très apparente de ce morceau se retrouve dans la fourrure qui garnit la toge de Juste Lipse. On admirera, dans un vase de verre, les tulipes, sobrement dessinées et peintes, qui accompagnent, comme une discrète offrande, le buste de Sénèque; on plongera le regard dans le paysage vert-bleu; mais c'est surtout dans la nature morte, au premier plan, qu'on appréciera, qu'on touchera du doigt, pour ainsi dire, le génie, la fougue et le feu du coloriste.
L'harmonie des rouges, des noirs et des jaunes est d'un bouquet incomparable. Autant la construction des livres apparaît ferme, autant sont légères les plumes blanches, autant le coloris du tapis de table est mobile, comme brûlant, généreusement étendu d'un pinceau désinvolte et libre. On sent frémir, courir la main du virtuose dans les zigzags des motifs d'ornementation. Ici s'annonce le brio des œuvres suprêmes et l'orchestration fastueuse des symphonies de pourpre et d'or.
Une impression de richesse ardente et de merveilleux équilibre se dégage, en fin de compte, de ce poème dédié à l'amitié, à l'affection fraternelle, au respect des sages et des anciens. Les Quatre Philosophes ne sont pas seulement une fête pour l'œil; nous y voulons voir, dans l'intention du peintre et dans l'inspiration qui, d'un bout à l'autre, l'a soutenu, une expression de cette Flandre sérieuse, instruite, capable de brider certains de ses instincts et de réfréner son lyrisme pour entrer dans les voies classiques et se hausser au plan de l'universel, de l'humain; une image de cette Flandre intellectuelle et artiste dont il nous plaît d'opposer les vertus profondes aux agréments criards de la Flandre des beuveries, des ripailles et des kermesses.