Extrait
- Paul Fierens. Albert van Dyck ou l’Héroïsme de la Sagesse in Apollo n° 15 Bruxelles, 1e octobre 1942, pp. 1-5 [IN EXTENSO]
Pour que le naturel revienne, pour qu'il vienne tout simplement, faut-il d'abord qu'on l'ait chassé ? Il est utile, dirait-on, qu'un artiste, ait, pour commencer forcé la nature et la sienne, qu'il se soit livré à des exercices et soumis à des disciplines allant à l'encontre de ses penchants. Ainsi re que les meilleurs expressionnistes ont dé marque-t-on que buté dans la ligne de l'impressionnisme, et que les plus fervents d'entre les animistes (acceptons le mort qui en vaut un autre) ont sacrifić naguère à l'expressionnisme et n'ont pas à s'en repentir, à s'en excuser.
La tradition n'est plus chose qui va de soi, qu'on reçoit d'un maître d'école et qu'il suffit de prolonger, d'enrichir en additionnant sa propre expérience à celle des prédécesseurs. La tradition se perd, et chacun s'efforce de la retrouver pour son compte, de renouer personnellement avec elle. D'où partir si ce n'est de quelque formule vivante, si éphémère et incomplète qu'elle soit, puisque l'académisme n'est que mort ou n'est que mensonge ? A chacun, ensuite, de se libérer. Mais d'un peu de folie surgit quelquefois beaucoup de sagesse. L'équilibre, en tout cas, dans notre univers détraqué, ne peut se rencontrer qu'au terme d'une lutte, d'une ascèse, d'un dépouillement quasi total; il est la récompense d'une sorte d'héroïsme.
De tout ceci, l'art d'Albert van Dyck, son évolution, sa présente maturité nous sont un témoignage. Ce que le jeune peintre, avant tourné le dos aux professeurs, produisait il y a quelque dix ou douze ans, manquait évidemment de cette plénitude, de cette souplesse d'exécution, de cette qualité humaine que nous admirons dans ce qu'il nous montre depuis qu'il est entièrement lui-même, depuis qu'il a renoncé à sortir de soi. Lors de ses débuts, il affirmait un sens plastique, une prédilection pour les volumes simples, simplifiés, et un goût du monumental dans l'expression du quotidien qui l'apparentaient, on l'a plus d'une fois noté, à Gustave de Smet. Avouable et même excellente référence, car s'il est aujourd'hui de mode - dans le “bateau” de la critique plus encore que chez les peintres - de brûler ce qu'on adora, qui niera que l'art d'un De Smet für l'un des moins sophistiqués où la Flandre d'hier ait pu se reconnaître ?Jamais un De Smet ne sacrifia délibérément le vivant au géométrique, la forme concrète à l'abstraction. Jamais un Van Dyck ne le fit non plus, même à l'heure où la réaction contre l'enseignement officiel, contre ses routines, aurait justifié des bravades et des outrances.
Dans un style voulu et quelque peu tendu, où le contour se régularisait en s'abrégeant et en se durcissant, où le modelé s'indiquait schématiquement par dessus le jeu des tons plats, où toute l'organisation de la toile révélait la noble ambition de résumer, de condenser et de construire, que représentait le Van Dyck première manière? Des campagnards déjà, de petits villageois revenant de l'école, de jeunes paysannes assises, les mains lourdes, devant leur tasse de café. Et ces figures n'étaient point dépourvues d'aura poétique; l'âme affleurait à la surface des visages, nous interrogions des regards qui avaient l'air de nous interroger aussi, Bref, la marée du sentiment commençait à battre tout doucement et à recouvrir les vestiges, les sédiments de l'expressionnisme.
Depuis, Albert Van Dyck n'a fait que progresser dans la voie qu'indiquait - on ne l'aperçoit clairement qu'avec du recul - la part la plus originale des ouvrages auxquels nous venons de faire allusion. Il a laissé tomber ses emprunts, ses réminiscences, soldé ses dettes ; il a cultivé ce qui jaillissait du tréfonds de son être même, de sa sensibilité, de son cœur.
Et le genre de vie qu'il mène, solitaire, dans la Campine anversoise, de plain pied avec ses modèles, a favorisé cet approfondissement, cet enracinement de son art dans une nature qui ne trompe pas ses amants, ce “retour à la terre” qui pourrait n'être, selon Gide, qu'un repliement sur des minima, une sorte de démission, d'abdication, s'il ne s'accompagnait d'un retour aux vertus essentielles, primordiales, de la condition humaine et du comportement esthétique.
Rien n'est beau que le vrai, mais comment l'exprimer ? Il y a cent façons d'y parvenir, mais pour chaque artiste il n'y en a qu'une qui soit la sienne, qui réponde à l'impératif de sa conscience, à son idéal, à son vœu. On peut louer la spontanéité, la fraîcheur d'esprit, la simplicité des moyens, des buts. Il saute toutefois aux yeux que si rien n'explique le don ni ne le remplace, la conservation, la préservation de celui-ci ne va pas sans une longue patience, un labeur assidu et une surveillance de tous les instants exercée sur l'œuvre à produire. D'autant plus qu'il ne s'agit pas, pour un Van Dyck, de se contenter d'improvisations, de réussites hasardeuses, ni d'une exaltation fragmentaire des apparences, des aspects. C'est tout le vrai qu'il a décidé de saisir, dans le concret mais “en esprit” surtout, en mêlant ce qu'il peut surprendre de la vie intime, intérieure, à ce qui le requiert dans l'humble et directe réalité.
Táche ardue et qui vaut la peine qu'elle coûte ; tâche qui n'est pas sans dangers. Car la sagesse et c'est être sage, sans doute, que de vouloir réaliser un art complet, traduisant l'invisible à travers le visible en répudiant les artifices “littéraires”, ceux de l'a priori et ceux du flou, de l'indistinct - la sagesse expose à des tentations et à des périls dont nous dirons bien haut que la folie n'en offre pas de pires. Tentation d'une espèce d'assoupissement, d'engourdissement, de bien-être fallacieux, de confort intellectuel excluant la recherche et la féconde inquiétude. Sagesse alors sommeillante et passive, s'identifiant à un traditionalisme de tout repos et qui peut faire illusion aux tièdes. A l'époque confuse et douteuse que nous vivons, les faux sages sont aussi nombreux que les faux prophètes. Un académisme larvé, un conformisme circonspect menaçent les révolutions, paralysent les énergies, les chloroforment. Il est quelquefois malaisé de faire le départ entre la simulation et la sincérité, l'authenticité, la bonne foi. Point de sagesse digne de ce nom qui ne suppose un courage toujours alerté, la résistance à l'appel de maintes sirènes, un solide mépris des facilités, des sentiers battus, des bienséances, des orthodoxies.
Or Albert van Dyck est un sage qui n'obéit à aucun mot d'ordre et qui n'épouse aucun système, qui se défie de soi comme du reste, et qui, à chaque pas qu'il fait, sait extérioriser plus librement et plus parfaitement sa vision du monde et de l'humanité qu'il aime. Il a rejeté loin de lui les servitudes de la mode; il ne veut plus entendre que sa propre voix, son propre chant, à l'unisson du chant des plaines, du chant des âmes enfantines, il ne veut suivre désormais que les impulsions d'un tempérament dont il est le maître, non l'esclave, et qu'il se ferait scrupule, d'ailleurs, de violenter. Mais cet indépendant est le contraire d'un anarchiste. En cultivant son jardin, son domaine, - comme ce laboureur de Bruegel qui détourne les yeux des aventuriers Dédale et Icare, - il n'ignore pas que son geste s'accorde au rythme universel, unissant le passé de la grande peinture flamande à son avenir entrevu. La terre et le ciel, les travaux, rustiques, la peine des hommes et leurs amours, leurs rares instants de bonheur, quels thèmes plus graves et qui méritent d'être traités avec plus de sérieux, plus de ferveur, plus de secret enthousiasme !
L'intelligence s'est réconciliée avec l'instinct : le dedans ne fait qu'un avec le dehors ; le second mouvement ne contredit pas le premier. Ainsi tout se lie, s'enchaîne, se noue. L'intuitive compréhension des êtres et des choses va de pair, dans cet art accessible à tous mais riche en dessous, avec l'attentive observation de tout ce qui retient exclusivement trop trop de peintres superficiels jeux de la lumière et de l'ombre, rapports des tons, véracité des traits. La justesse ici des valeurs se vérifie tant sur le plan sentimental que sur celui de la palette. Et ce qui nous parait surtout miraculeux, c'est la concordance entre les accents picturaux, les harmonies de couleur, les purs prestiges de la forme, et les impondérables que dégage telle figure dans l'attitude où elle se définit le mieux, dans l'éclairage où il semble que sa spiritualité s'allume et rayonne.
Chaque toile pose un nouveau problème. en apporte la solution. Chacune à sa clé. Un passe-partout ne nous serait d'aucun secours pour pénétrer dans les arcanes de cet art, qui est aux antipodes de la production en série, de la confection. Van Dyck a étudié ses modèles, en a percé à jour le caractère, s'est imprégné de leur physionomie, de leur ambiance, et ne leur a pas imposé ses vues, ses mesures. Bien au contraire, il les a laissés lui dicter son œuvre. Ils ont d'eux-mêmes pris la pose; la qualité de leur pigmentation, la luminosité de leur chair laiteuse ou cuivrée, l'éclat de leurs yeux et de leurs tignasses, généralement blondes, ont suggéré au peintre des effets, l'ont orienté vers tel coloris, telle tonalité d'ensemble, majeure ou mineure, chaude ou froide. Il en résulte une extrême variété dans la présentation, l'harmonisation, la signification psychologique des figures qui constituent la part la plus émouvante, la plus captivante de l'œuvre que nous essayons d'analyser.
Le paysage toutefois n'a pas laissé Van Dyck indifférent. Et comment n'être pas impressionné par l’austère étendue de la Campine sablonneuse, ponctuée de maigres pinèdes et de fermes à toits de chaume d'un galbe si mélodieux ? Le ciel, sur tout ce plat pays, apparaît d'une ampleur et d'une hauteur extraordinaires. De là qu'il occupe quasi fatalement les deux tiers sinon les trois quarts de chaque toile. С’est à cause de cette particularité de mise en page qu'on a comparé les œuvres d'Albert van Dyck, le peintre de Schilde, à celles du peintre d'Achterbosch, Jakob Smits. Les reproductions photographiques de ces paysages accusent, en effet, des ressemblances que le plus souvent démentent ou du moins atténuent les originaux. Car si Van Dyck aime assez le fondu, une certaine enveloppe brumeuse où le relief se gonfle en s'estompant, s'il ne dédaigne pas la saveur des matières, et si, bien entendu, les végétations, les constructions, les nuages sous les yeux sont les mêmes que voyait Smits, il n'use pas des lourds empâtements grumeleux de son devancier, il n'est pas comme lui hypnotisé, hanté par la lumière. Sa pâte est onctueuse et fine, ses masses s'appuient légèrement les unes aux autres, s'épaulent et se compénètrent, restituant la totalité d'un spectacle où quelques personnages, quelques silhouettes d'animaux introduisent une anima-tion pacifique, et où nul détail ne dérange le bel et simple agencement des seuls éléments nécessaires. Une retenue, une dignité qu'on est fondé à qualifier de classiques font le prix de ces tendres évocations, de ces méditations champêtres, où l'impression dominante est celle du recueillement.
Parce que, d'autre part, Van Dyck a confié au visage pensif des enfants, des fillettes, le meilleur de ses sentiments, ce qu'il avait de plus important à nous dire, on a rapproché de son nom celui d'Henri Evenepoel. Quel Flamand n'éprouverait une légitime fierté de pareille assimilation et renierait semblable parrainage ? Le fait est que nul peintre belge, depuis celui de l'Enfant au livre d'images et de l'Henriette au grand chapeau, n'a fait tenir dans un minois puéril on adolescent tant de fraîcheur unie à tant de réserve un peu soucieuse, tant de rêve et de nostalgie, tant de sauvagerie apprivoisée. Ici encore la gamme adoptée, la facture sont en fonction du sujet, du type et de l'âge des divers modèles. Pour tels de ceux-ci Albert Van Dyck ne dissimule pas un attachement tout particulier. Il a pu suivre, d'année en année, l'épanouissement quasi floral d'une écolière qui prête sa gracilité, son absence de coquetterie aux petites liseuses d'il y a trois ans, et son élégance déjà féminine à telle figure achevée d'hier. La peinture a mûri, s'est affermie, allégée, éclaircie, en même temps que la gamine grandissait, se formait, devenait jeune fille. On notera aussi que tel motif invite l'artiste à travailler lentement, à modeler tout en souplesse et en caresses, à pétrir délicatement les carnations et à faire disparaître la trace des coups de pinceau, tandis que tel autre lui suggère une exécution rapide, enlevée, où la touche reste visible. Est-il surprenant que le peintre, qui sait si bien détacher une tête d'un fond neutre, l'incliner, la faire tourner dans la lumière, ait été, un beau jour, tenté par la sculpture ? Il semble qu'il ait, sans effort et sans heurt, passé d'une technique à l'autre. C'est qu'il est en cela surtout il réagit contre les tendances de la génération antérieure à la sienne un artiste qui a placé le but de l'art, sa raison d'être, au-delà de ses artifices de langage, de ses moyens d'expression.
Ceux d'hier voulaient être purs peinture pure, tons purs et forme pure; ceux d'aujourd'hui se sont mis en tête d'être complets. Il leur faut ressaisir, sans trop perdre de pureté, bien des choses peut-être extérieures à la peinture, supérieures au métier, à la pratique, mais que le grand art fut naguère encore capable d'intégrer, de magnifiquement exprimer. Les voici, se ressaisissant tout d'abord eux-mêmes, à la recherche de leur moi profond, à la découverte de l'homme. Voici, autour de nous, ces figures d'Albert Van Dyck, qu'on n'a pas oubliées depuis qu'elles parurent à l'Art contemporain d'Anvers, aux expositions du groupe Orientations et à la première manifestation collective des Animistes. L'une des plus accomplies, des plus sobres, est entrée au Musée d'Anvers, une autre appartient au Musée de Bruxelles. Les dernières venues ont l'allure plus assurée, avec on ne sait quoi de plus vif et de plus aigu, en même temps que de plus aisé et de plus agile. Toutes ont la valeur de confidences très exactement formulées ; elles révèlent un état d'esprit et baignent dans une atmosphère mi-sensible, mi-intellectuelle. Elles ne prétendent pas tout à fait nous faire penser, mais, dédaignant de nous séduire par raccroc ou par simple chance, elles ont mérité de nous toucher. Elles agissent par persuasion, sans gesticuler ni crier. Elles existent intégralement, de corps et d'âme.
Le naturel est revenu. La sagesse donne sa fleur. Un contact nouveau, un commerce nouveau s'établit - entre le peintre et son modèle, entre modèle et modèle parfois, cat Van Dyck, prudemment, un peu timidement, s'essaie à la composition et a déjà donné plusieurs versions de La Coiffure, - entre le portrait et le spectateur, entre le public et l'artiste, au delà de la sensation, au delà du raisonnement et du calcul, pour tout dire, enfin, d'homme à homme.