Anne-Pierre de Kat

Référence bibliographique

Anne-Pierre de Kat

français Revue Apollo n° 6, 1 nov. 1941, pp 1-5

Informations bibliographiques

Auteur
Fierens Paul
Lieu d'édition
bruxelles
Date de création
25/09/2025
Langue
français
Série
Revue Apollo n° 6, 1 nov. 1941, pp 1-5

Extrait

- Paul Fierens. Anne-Pierre de Kat in Apollo n° 6. Bruxelles, 1e nov. 1941, pp. 15 [IN EXTENSO].

La Hollande - qui doit un Brauwer à la Flandre et un Gérard de Lairesse à la Wallonie - a donné à l'école belge plusieurs peintres : Jakob Smits, Willem Paerels, Anne-Pierre de Kat. Les deux derniers sont originaires de Delft, ont fait leur carrière en Brabant, pris le départ à la Libre Esthétique et évolué, à peu près dans le même sens, de l'impressionnisme au fauvisme et du fauvisme å.... quelque chose d'autre, qui est l'expression de leur tempérament dans des formes amples et sûres, dans un coloris sobre et fin..

Anne-Pierre de Kat n'est pas demeuré insensible aux diverses mues maladies et convalescences, rechutes et relèvements qui ont affecté la peinture au cours de ces trente dernières années. Mais il a peu de goût pour les systèmes, peu de sympathie pour les coteries et les groupes. L'indépendance est une des vertus les plus évidentes de son art. Et la recherche de sa vérité, il l'a poursuivie, avec une constance admirable, dans une solitude qui d'ailleurs n'eut rien de farouche et dans la pleine conscience de ses voies et de ses moyens.

Quand on regarde un choix de ses œuvres récentes, il vaut la peine de se rappeler les métamorphoses de son talent, les avatars de sa personnalité, ses luttes, ses succès, l'enchaînement de ses manières ». Quelques précisions biographiques, quelques dates ne seront pas ici de trop ; elles éclaireront la route par laquelle l'artiste, à travers tour, put accomplir le pèlerinage vers lui-même ; elles démontreront à ceux qui continuent à tenir de Kat pour un jeune ce qu'il est par grâce spéciale et par volonté, par principe qu'il ne faut pas le juger comme un débutant.

C'est à Delft, donc, le 1e mai 1881, qu'Anne-Pierre de Kat est né. C'est à l'Académie de La Haye qu'il reçut les premières leçons, à celle de Gand qu'il compléta sa formation artistique, dans la classe de sculpture de Louis Van Biesbroeck. On le rencontre ensuite à l'Académie de Bruxelles, d'où il sort en 1903, avec son ami Rik Wouters.

Il retourne alors en Hollande, s'éprend comme Van Gogh de sujets paysans et sculpte des figures. de plein air - Faucheurs, Laboureurs, etc. -  qu'il expose en 1905 à Bruxelles et qui lui valent des appréciations flatteuses. Le voilà qui hésite entre l'ébauchoir et le pinceau, qui poursuit de front la conquête de deux techniques. Il ne renoncera à la sculpture qu'en 1913, mais il suffit de voir comment aujourd'hui ses figures se découpent sur le fond des toiles, s'en détachent, comment s'accuse leur relief et se synthétisent leurs plans, leurs volumes, pour comprendre qu'en réalité de Kat n'a jamais cessé d'être plasticien, de concevoir la forme en fonction de l'espace, dans l'espace, et de laisser son esprit en faire le tour.

Néanmoins, au temps frais de l'impressionnisme, il sacrifiait avec enthousiasme au culte de la couleur pure, de la lumière pour la lumière. Il brossait vivement des toiles aérées, pimpantes, qu'on remarquait dans les Salons, qu'Octave Maus accrochait aux cimaises de la Libre Esthétique et que Louis Devillez, amateur averti, circonspect, des plus exigeants, achetait pour sa collection.

Le peintre avait le vent en poupe quand éclata la guerre européenne, qui fut autre chose pour lui qu'une simple parenthèse. Hollandais en droit, il eût pu rester neutre, loin du danger; Belge en fait et de cœur, il s'engagea dans l'armée de notre pays et fit, comme volontaire de guerre, toute la campagne 1914-1918. Blessé à Oud-Stuyvekenskerke, il regagna le front sitôt guéri. La vie des tranchées et des avant-postes ne lui laissait guère de loisirs ... Mais il n'oubliait pas son art, sa vocation, et lorsque, en 1918, il fut appelé avec un petit nombre de ses confrères à constituer la Mission artistique de l'armée, il eut l'occasion d'exécuter quelques portraits et quelques paysages qui sont, à la fois, d'émouvants témoignages, des documents, des souvenirs, et les exercices d'assouplissement d'un coloriste qui se libère, qui s'affirme avec une certaine violence et qui, demain, s'imposera.

L'armistice signé, d'autres champs s'ouvrent aux batailles, aux manœuvres de l'esthétique. Pacifiques opérations menées de part et d'autre avec conviction, avec ardeur. A l'expressionnisme flamand, issu de Laethem-Saint-Martin, s'oppose le fauvisme brabançon qui vient de perdre en Rik Wouters son éclaireur, son chef incontesté. Un Tytgat alors, un Schirren, un Paerels, un Charles Dehoy, un Jos Albert subissent plus ou moins directement l'influence du jeune maître disparu, de celui qui a entraîné la peinture belge au-delà de l'impressionnisme. De Kat fait partie de l'équipe fauve laquelle ne tardera pas à se désagréger et à se disperser et il expose à la Galerie Giroux, dès 1919, un ensemble de toiles où se manifestent un élargissement de la vision, un affermissement de la structure et un magnifique épanouissement des dons picturaux.

Qu'est-ce que le fauvisme ? Une poétique du coloris tout d'abord, qui, se substituant à celle de l'impressionnisme, répudie le vibrato des tons frag-mentés et transpose le jeu des apparences, des clartés, des ombres, en calmes accords de couleurs unies, saturées, qui s'exaltent réciproquement, s'écartent de plus en plus des nuances perçues par l'œil dans la nature, et constituent par eux-mêmes une harmonie, un contrepoint, une musique enfin, plus suggestive que toute prose, toute description d'objets, toute notation d'atmosphère. Donc, un lyrisme, et un lyrisme assez gratuit, moins exacerbé que celui des expressionnistes, moins intérieur aussi, en ce sens que les déformations fauves ne paraissent pas nécessitées par les impératifs de l'instinct, de la subjectivité pure, mais répondent plutôt aux goûts et aux calculs du peintre, à l'effort qu'il tente pour organiser rythmiquement, et dans un subtil équilibre des valeurs, des chauds et des froids, des pleins et des vides, la surface de son tableau.

Une des particularités toutefois de notre fauvisme par quoi il tranche assez sur celui de Matisse, Derain, Vlaminck c'est un souci de l'espace, de la profondeur, une répugnance à l'égard de la peinture plate, dont on observe les heureuses conséquences dans les œuvres les plus éclatantes, les plus chatoyantes de Rik Wouters  - et d'Anne-Pierre de Kat.

Que cherchait, il y a vingt ans, celui-ci, sous les franches oppositions de tons, sous les touches larges et vigoureuses, si ce n'est la construction, la solide architecture des masses ? Il lui importait moins de capter le charme de la lumière que d'amener celle-ci à nourrir la forme, à la susciter, à la gonfler, à la sculpter. Il nous souvient d'une vaste Place Sainte-Croix, extrêmement joyeuse - tout le contraire de la même place vue par Vogels !  - que de Kat peignit au temps du fauvisme et que l'on eût pu mettre en parallèle avec tels Ponts de Laeken de Dehoy si délicieuse qu'y fût la palette, la poésie de l'étendue se dégageait avec une force singulière des amabilités et des fraîcheurs du coloris. De Kat se révélait un peintre charmant, raffiné, sensible, mais avec quelle poigne, déjà, il s'emparait d'un paysage Comme il en comprenait l'esprit, en délimitait rigoureusement les plans essentiels, en simplifiait le détail pour en magnifier l'ordonnance, les perspectives, en rendre le style dans son unité !

Quelles que soient ses réussites, aux divers paliers où nous le rejoignons pour le situer, de Kat ne s'arrête jamais, il fuit la formule et le procédé, il n'exploite pas ses succès. Sa curiosité, son inquiétude - une inquiétude qui n'a rien de pathologique et qui se confond presque avec la santé véritable de tout artiste créateur - le poussent en avant, l'obligent à chercher toujours. Il cherche et il change.

D'un voyage à Vienne, il revient très impressionné par la sobriété de Bruegel, de Cranach. Le Hollandais, amoureux de belle matière à qui, d'ailleurs, sa conduite pendant la guerre a valu la grande naturalisation belge se détourne des brillants exercices de virtuosité qui avaient marqué ses débuts ; et il dit adieu au fauvisme. Plusieurs de ses camarades, vers

la même époque, en font autant, Jos Albert entre autres, qui, par un retour inattendu aux pratiques des plus vieux maîtres, s'applique à dessiner avec la précision sinon la candeur d'un “primitif” et marche presque sur les traces d'un Valerius de Saedeleer. De Kat, lui, se remet à l'étude (et å celle de la technique), apprend tout le prix de la patience, de l'obstination, se livre à un travail méticuleux qui ne laisse rien au caprice, rien au hasard, et, dans une série d'œuvres dont l'archaïsme évite par bonheur les pièges du pastiche, extériorise une nouvelle vision de l'univers, dans une écriture plus linéaire, plus sèche, et dans une pâte substantielle, égale, d'un email lisse et transparent.

Si l'on estime qu'en peinture la sensualité doit être flattée la première et si l'on affecte de mépriser l'intelligence ordonnatrice, l'imagination, la psychologie, on regrettera la peinture de “morceaux” et l'on aimera moins le de Kat “breughélien” que le coloriste antérieur. On tiendra néanmoins pour des jalons très importants dans la carrière de l'artiste des toiles comme Les Patineurs, Vue sur le village, L'Homme au chapeau noir du Musée de Bruxelles (portrait du peintre), qui se recommandent par l'esprit de sévérité, de discipline, de sacrifice, qu'on y sent brider sans doute un peu trop les élans, la fougue initiale d'un tempérament généreux, plutôt expansif.

De Kat, aussi bien, s'est rendu parfaitement compte que ce passage ce que nous pourrions appeler sa période aigre, comme on a qualifié certaine manière de Renoir ne devait pas constituer un aboutissement, ou bien risquait de n'être qu'une impasse. Et progressivement il s'est relâché de la tension qu'il avait imposée à son métier, voire à son inspiration.

A l'Homme an chapeau noir succède (autre portrait du peintre par lui-même) l'Homme an chapeau gris du Musée d'Anvers. Notons que de Kat a fréquemment proposé de son propre visage des interprétations où quelques libertés prises avec les traits du modèle permettent d'outrer l'expression, d'accuser à la fois le caractère et, si l'on peut dire, le contenu sentimental du masque et surtout du regard. On songe parfois à Van Gogh devant ces variations tantôt hallucinantes de mélancolie, tantôt sereines, et dont le coloris s'accorde exactement aux nuances psychologiques. La manière détendue, la manière actuelle d'Anne-Pierre de Kat combine heureusement les qualités de spontanéité, de verve, qu'on goûtait dans les œuvres fauves, et le souci de style, de netteté, de concision, dont témoignaient les oeuvres plus serrées de la période subséquente. Il y a deux ans, faisant l'éloge d'un bel ensemble de portraits, de paysages brabançons, de marines, de natures mortes, expose au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, Robert Vivier pouvait écrire : “La maîtrise y apparaît plus discrète, se manifeste par des inflexions plus sensibles, par la distinction et la fraîcheur du coloris, ainsi que par une économie vraiment exceptionnelle des moyens.

Portraitiste, il arrive que de Kat, par le chic, par la fière allure, par l'élégante désinvolture de ses silhouettes, semble s'apparenter à son compatriote francisé Van Dongen. Vovez l'Étudiante, la Tchèque, et aussi, malgré son ampleur jordanesque, l’Architecte Dewin, le feutre en bataille, les mains dans les poches. Ce sont, en même temps que des portraits, des types. Ils s'impriment dans notre mémoire d'une manière indélébile, comme autant de signes d'humanité, de schémas aux arêtes vives ou aux arabesques mélodieuses, selon les cas. Si ressemblant que soit, d'autre part, le Portrait du sculpteur Jules Berchmans, une telle effigie possède une valeur plastique et un pouvoir de suggestion qui transcendent l'individualité du modèle. De Kat, on le sent, s'intéresse à la ligne d'ensemble, à la charpente, aux dominantes de l'être qui pose devant lui et qu'il a choisi, car il ne lui plaît guère de travailler sur commande et il en extrait un double d'une portée et d'une signification qui dépassent un peu les limites du vrai, du vraisemblable, pour atteindre à certaines généralités, à certaines constantes où se résume, en se clarifiant, la complexité des données particulières.

Cette façon de traiter la figure convient tout spécialement au nu, cela va de soi, au nu qui comporte toujours une part plus ou moins avouée d'abstraction. de stylisation. Mais c'est dans l'application de sa méthode au paysage que de Kat, selon nous, a obtenu les résultats les plus convaincants, les plus originaux. Nombre de ses toiles exécutées à Boitsfort, à Auderghem, dans les sites des environs de Bruxelles qu'il connaît le mieux, dont il a le mieux pénétré le caractère, sont empreintes d'une authentique grandeur. 

Terres ondulées, collines boisées, clairières, nobles étangs de la Forêt de Soignes composent un vaste poème à la gloire de la région, les rousseurs de l'automne alternant avec les éclats de la neige, les acidités du printemps avec la grisaille du crépuscule (voir la très remarquable Avenue des Archiducs). Au contraire de la plupart de nos peintres de la forêt, dont les œuvres lourdes, matérielles, procurent une impression d'étouffement, de Kat aère ses sous-bois, équilibre judicieusement ses compositions, met de l'ordre dans la nature, et, avec le minimum de moyens cette économie des moyens dans laquelle Robert Vivier voit avec raison “le signe le plus raffiné de la maîtrise” - produit souvent le maximum d'effet.

Tout art est transposition, mais quand la transposition est parfaitement réussie, c'est-à-dire quand il y a coïncidence, consonance entre les données de l'optique et celles de la seconde vue, entre l'objectif et le subjectif, l'accent de l'œuvre est celui de la pleine vérité. Cet accent-lå, cet accent d'authenticité que rien ne remplace, on le perçoit dans les meilleurs ouvrages d'Anne-Pierre de Kat, qui sont à l'image d'une réalité profondément sentie et d'une

riche personnalité de peintre, capable tour à tour de se dominer et de s'accepter, de se contrôler et de se fier à sa bonne étoile.