Extrait
- Paul Fierens. Charles Dehoy in Apollo n° 3. Bruxelles, juillet-août 1941, pp. 1-4 [IN EXTENSO]
Ce n'est pas sans quelque mélange de vif plaisir et de vague remords qu'on s'attarde à considérer, face aux dessins et sculptures de Georges Minne qu'expose cet été le Musée de Bruxelles, les cinq paysages et natures mortes au-dessus desquels s'inscrivent ce rom, ces deux dates: Charles Dehoy, 1872-1940.
Une harmonie délicate, chantante, une subtile poésie de la couleur, une originalité de vision s'exprimant au delà de toute formule, avec naturel et douceur : un charme émane de cet art qui continue d'avoir quelque chose à nous dire et qui demeure à l'image d'une tendresse, d'une très humaine fragilité sans doute, en tout cas d'une exceptionnelle sensibilité, dont nous apparaît, avec le recul suffisant, en fonction d'une rareté confinant à la pureté de l'être même, le très grand prix, la très haute valeur.
Or. à l'égard de Charles Dehoy, de son œuvre, n'avons-nous pas, tous tant que nous sommes, écrivains d'art, organisateurs d'expositions, managers de peintres, collectionneurs, des reproches à nous adresser ? Avons-nous mis à la place qui lui revenait, de par la qualité de son talent, de par sa véritable indépendance, cet artiste aussi doué que persévérant, aussi modeste que sincère ? Seuls Luc et Paul Haesaerts, dans Flandre, lui ont consacré des pages judicieusement nuancées, l'ont équitablement situé, dans le groupe des fauves, entre un Schirren et un Paerels. Si Charles Dehoy, disent-ils, reste inconnu. c'est qu'il lui manque ce minimum d'esprit politique qui est à la base de toute réputation. Nous pouvons ainsi, pour tenter de nous disculper, invoquer ce goût du silence, du travail solitaire et lent, par quoi Dehoy décourageait les thuriféraires pressés et s'opposait, par son attitude toute de fidélité à soi-même, de réserve et d'humilité, à la frénésie générale qui marqua le temps de l'expressionnisme. Ce fauve n'a jamais rugi. Ce sage n'a jamais aimé les manifestations, les exhibitions, les engagements, les contrats et le jeu d'équipe. Quelques amateurs, dont il devint généralement le familier, s'intéressèrent à sa peinture. Et il fut l'ami de quelques poètes. C'est chez Georges Marlow, chez Mélot du Dy, chez Jules Delacre, chez le docteur Olbrechts et chez M. Paul Fontainas qu'on ira chercher ses meilleures toiles, ses aquarelles les plus libres, le jour où l'on songera - ce sera justice à offrir au public, en une rétrospective sélectionnée, le panorama, le raccourci de sa carrière.
Né à Bruxelles, y ayant grandi dans la pauvreté, Charles Dehoy évoquait volontiers, sans ombre d'aigreur, les souvenirs de son enfance laborieuse, rêveuse et triste. Ce fils d'ouvrier, de constitution débile, orphelin à l'âge de quatorze ans, avait pratiqué les métiers les plus disparates. Tour à tour garçon de courses, cordonnier, sellier, peintre en bâtiments, en-cadreur, il n'avait fréquenté aucune Académie et avait dessiné d'instinct, sans maître ni guide. Il avait exposé pour la première fois en 1901 au Salon d'Anvers. Des amis français, notamment un poète méridional nommé Ducros, lui avaient, avant 1914. procuré l'occasion de séjourner en Provence. De cette époque datent quelques études simplement impressionnistes, d'une exécution légère et d'une fine luminosité.
C'est à Bruxelles et pendant les années de guerre 1914-1918 que Dehoy put réaliser l'ambition de sa jeunesse se consacrer exclusivement à la peinture. Il débute vraiment alors, largement franchi le seuil de la quarantaine, dans une manière qui est déjà sienne et où pourtant se décèlent des influences : Cézanne avant tout, et subsidiairement Rik Wouters. Certain “ fauvisme ” brabançon, foncièrement différent de l'art pratiqué par les Flamands riverains de la Lys, occupe le premier plan de l'actualité picturale dans la capitale et ses environs immédiats. D'une pléiade de brillants coloristes, qui traitent leurs tableaux par masses, par grands plans, et qui se fient à leur tempérament lyrique, tout en suivant de près les suggestions de la jeune école française, Dehoy se détache, distinct surtout de ses camarades de lutte par le caractère élégiaque, tranquillement et profondément ému de son art.
Qu'il me soit permis de me rappeler la première visite que je fis, en 1915 ou 1916, au peintre dont une aquarelle, vue chez Dietrich, Montagne de la Cour, avait retenu mon attention, excité ma curiosité. Charles Dehoy habitait, près du Pont de Laeken, un appartement d'où se découvrait une vaste étendue de bassins, de toits et de ciel, avec au centre la coupole gothico-byzantine de Sainte-Marie. On retrouvait l'image de « Bruxelles port de mer » dans une série d'études et d'eaux-fortes, imprimées en bistre, en brun-rouge, où vibrait doucement l'espace autour des substructions du pont mobile et des amusantes silhouettes des promeneurs. L'auteur se révélait dévoré d'inquiétude, plus attentif peut-être au mystère des choses qu'à leurs aspects, corrigeant sa timidité par une ironie délicate. Quelle malice dans son œil ! Quel esprit, souvent, dans son trait !
aux « Ponts De l'impressionnisme il gardait la palette claire, l'habitude de peindre des “ suites” - aux “Ponts de Laeken” devaient succéder les paysages de “Grimbergen”, puis les flamboyants “Jardins japonais” exécutés à Everberg, dans la propriété de M. Robert Pauwels - mais il visait à traduire en tons frais, et sans pointillisme, des sensations plutôt que des impressions. La sensation, il n'avait que ce mot à la bouche. Tout exprimer “dans la sensation” disait-il, ce qui signifie, si l'on comprend bien, en mêlant de l'âme aux données de l'expérience, en transcendant l'optique et en intégrant quelque chose d'humain dans la représentation du monde extérieur.
Si luministe qu'il fût, à son origine, cet art s'est rapidement écarté de la transcription des effets superficiels et fugitifs. Il a tourné à la pure effusion, s'enrichissant de spiritualité, d'amour. Dehoy ne s'est pas contenté de fixer l'instant, la minute heureuse. Les plus joyeuses de ses “suites” contiennent l'aveu d'une affection particulière vouée à certains horizons, à certains motifs. Une intimité s'est établie entre le peintre et la nature. Dans cette intimité ont fleuri tels sentiments dont le parfum nous est restitué, sans littérature, en accords quasi musicaux.
Mais Cézanne restait le dieu. Lorsqu'en 1920 Dehoy me demanda de faire mon portrait, il songeait à celui de Gustave Geffrov, il en était presque obsédé. Il venait de lire l'ouvrage d'Ambroise Vollard. Je suis assez content du devant de la chemise et dissimulait ses hésitations derrière l'exemple d'une application et d'une lenteur considérées comme héroïques. Toujours est-il qu'il peina beaucoup sur cette toile, en faveur de laquelle le temps a travaillé, et qu'après une quarantaine de séances, dans un soudain mouvement d'enthousiasme, il reprit le tout et réussit à lui donner l'harmonie, l'unité, à lui redonner quelque chose du feu de l'esquisse. L'exécution de ce portrait et de quelques autres, à ce moment-là, fut pour Dehoy l'épreuve salutaire, l'obstacle à vaincre. Il avança désormais, d'une allure plus assurée, vers un but moins fuyant, vers une expression plus stable et complète de sa vision.
Il ne devait pas, cependant, échapper au trouble qui s'était emparé de la peinture, à l'heure où les remous de l'expressionnisme agitaient la Flandre en tous sens et où l'école de Paris subissait la loi d'esthétiques contradictoires, fauvisme et cubisme, dans un grand vent de libération, de rénovation. Plusieurs des camarades de Charles Dehoy donnaient tête baissée dans les formules saisonnières, dans l'outrance et le pédantisme. Tel qui la veille peignait clair, adoptait les jus de Permeke; tel qui dessinait naturellement en souplesse, se raidissait dans la géométrie, se guindait jusqu'à l'abstraction. Dehoy, lui, fit l'économie d'une révolution, se garda bien de toute volte-face, mais il évolua, avec prudence et fermeté, vers un art à la fois plus concis, plus sobre et plus grave. On vit sa couleur s'assombrir un peu, se dramatiser, sa forme se serrer, se réduire aux indications essentielles, dans une écriture parfois anguleuse et quasi-sténographique. Les volumes apparurent plus denses, enveloppés d'une atmosphère chaude, soulignés par le clair-obscur. D'ailleurs cette métamorphose n'entama point l'esprit d'une peinture qui s'affirmait d'une façon peut-être moins immédiatement séduisante, mais toujours avec générosité, avec franchise. C'est encore dans la sensation que Dehoy traduisait une conception moins primesautière, où la volonté de style s'accentuait.
On peut se demander s'il n'eût pas, en des temps plus favorables à l'essor du grand art, de la peinture murale, été capable de parler le langage des vrais décorateurs, d'animer les parois qui lui firent défaut comme à Gauguin ou à Henri Matisse. Il avait le goût de la synthèse, le sens des constructions équilibrées, des sacrifices. Mais il avait aussi la ferveur intimiste, cette grâce coutumière aux peintres de chez nous, et il sut, en des paysages limités, en des natures mortes où d'humbles objets, des fleurs et des fruits, des faïences et des coquillages, se transforment en éléments de fée rie, donner la mesure de son tempérament, transmettre son message poétique.
Il fit appel, parfois, à l'imagination. Une aquarelle, actuellement au Musée de Bruxelles, montre dans un pare assez irréel des personnages de fête galante. Luc et Paul Haesaerts ont parlé de l' atmosphère de rêve dans laquelle baigne une partie de son œuvre. Ils ont dit aussi que beaucoup de ses paysages font songer à un Vlaminck qui peindrait avec des couleurs atténuées d'arc-en-ciel. Plutôt que le motif lui-même, c'est en effet sa projection sur l'écran simplification de la mémoire, à travers le prisme de la fantaisie individuelle, qu'il nous livre dans ses tableaux.
Il avait revu la Provence, sa seconde patrie. Il y avait mené à bien certains de ses ouvrages les mieux agencés en même temps que les moins circonscrits, les plus frémissants, les plus riches d'orchestration, d'émotion. Il avait tendu à la lumière ses plus jolis pièges. Puis il était revenu au Brabant et à sa vie de plus en plus repliée sur elle-même, à sa philosophie d'isolé, de contemplatif. La mort de sa femme l'attrista cruellement. On ne le rencontra plus guère, Il vécut quelque temps dans une cité-jardin de Boitsfort, qui lui inspira des paysages dépouillés, où l'éclat des toits rouges se découpe presque durement sur la fine grisaille du ciel. Sa participation à la très belle exposition des Compagnons de l'art (1938) prit une allure de réparation. Ce fut probablement sa dernière joie. Sa santé déclinait. II s'éteignit à Bruxelles, l'été passé, aussi discrètement qu'il avait chanté sa chanson, chanson de pauvre homme et de pur artiste.
De plus en plus clairement, on s'apercevra que Charles Dehoy occupe dans l'histoire de notre peinture postimpressionniste, en marge des grands mouvements qui entraînèrent celle-ci dans les voies les plus audacieuses, une situation privilégiée. On redécouvrira, soyons en sûrs, la volupté calme et la richesse intérieure de sa peinture. On inscrira son nom, après ceux d'Ensor et de Rik Wouters, dans la liste des magiciens de la couleur et des visionnaires du réel.