Jules Boulez ou La conquête de soi-même

Référence bibliographique

Jules Boulez ou La conquête de soi-même

français Revue Apollo n° 2 . Bruxelles, 1e mars 1943

Informations bibliographiques

Auteur
Fierens Paul
Lieu d'édition
Bruxelles
Date de création
07/10/2025
Langue
français
Série
Revue Apollo n° 2 . Bruxelles, 1e mars 1943

Extrait

- Paul Fierens. JULES BOULEZ OU LA CONQUÊTE DE SOI-MÊME in Apollo n° 20. Bruxelles, 1e mars 1943, pp. 1-5 [IN EXTENSO].

Il faut d'abord se rendre compte des difficultés qu'éprouvent toujours “ceux qui viennent un peu après”, ceux qui étaient trop jeunes pour participer à un mouvement dont ils participent encore, ceux qui sont entrés en scène au lendemain d'un renouvellement, sinon de l'art. du moins de ses moyens d'expression et de ses aspects. Il ya des générations privilégiées, qui le sont d'ailleurs surtout par leur faute, c'est-à-dire par leur mérite: et il y a des générations moins favorisées, pour ne pas dire sacrifiées, qui ne sont pas entièrement responsables de leurs hésitations, de l'espèce de lassitude dont elles souffrent et des tentations auxquelles, la plupart du temps, elles succombent. L'expressionnisme avait transformé, revigoré la peinture flamande. On a pu écrire l'histoire, dresser le bilan de cette aventure dont les pionniers et bénéficiaires frisent aujourd'hui ou dépassent de peu la soixantaine. Que restait-il à faire aux cadets de ces novateurs, et qu'ont-ils fait ? On en citerait aisément plusieurs qui se contentèrent de suivre le train, de suivre de près les exemples des chefs de file, d'exploiter les succès des autres et leurs formules. Certains, par contre, abandonnèrent prématurément la course, firent ma-chine arrière et. niant l'apport des aînés, se réfugie-rent dans la confortable sécurité d'un “retour” aux vieilles habitudes du réalisme, de l'impressionnisme, de l'imagerie breughelienne, etc, Rares sont ceux qui, tel un Jules Boulez, tentèrent de concilier leur fidélité aux enseignements de leurs prédécesseurs immédiats et leur soumission aux exigences de leur propre tempérament; ceux qui réussirent, tout en se maintenant dans la ligne de l'évolution fatale, à rester eux-mêmes, à sauvegarder leur nature et leur naturel.

Ni un plagiaire, ni un déserteur de l'expressionnisme, tel nous apparaît l'artiste à la fois très doué et très volontaire dont les efforts persévérants produisent enfin les œuvres puissantes, équilibrées, vraiment complètes », dont les promesses étaient impliquées dans les multiples tentatives d'une jeunesse enthousiaste, généreuse, mais quelque peu insoucieuse de ses voies et incertaine de ses buts. Ce que nous connaissions jusqu'à présent de Jules Boulez témoignait d'une fine compréhension des ressources de la peinture, de la ligne et de la couleur, de la forme et de la matière, voire de la géométrie, des contrastes de tons, des oppositions de plans, de valeurs. Bref, le langage de son art n'avait plus de secret pour ce Flamand formé à bonne école, qui ne négligeait aucune occasion de s'instruire des nouveautés, vinssent-elles de Paris, de chez les fauves, de chez les cubistes, et qui superposait à la sensibilité du peintre instinctif la réflexion du lettré, possesseur d'une belle bibliothèque et que nulle audace ne rebutait.

Jules Boulez nous faisait l'effet d'un chercheur, d'un esprit curieux, pas trop inquiet mais quelque peu instable, dont nul essai n'était indifférent, mais qui tardait à prendre son essor. Il semblait parfois raffiner sur l'esthétique d'un Permeke, d'un Gustave de Smet ; il usait avec tact, avec intelligence, des simplifications les plus hardies, des coloris les plus arbitraires, les plus corrosifs; il s'exprimait avec aisance, de façon piquante, impré vue, tantôt spirituelle, tantôt violente, - mais ce qu'il avait à exprimer de personnel, d'absolument sien, on ne l'apercevait que confusément, par intermittences.

Or voici - et l'on pourrait presque oublier, biffer tout ce qui précède - voici que Boulez ne se contente plus de nous intéresser, de nous plaire, de nous amuser. Voici qu'il a quelque chose à nous dire et qu'il nous le dit posément, clairement, chaleureusement. Voici qu'il est original, profondément. à l'heure où l'on estimera peut-être qu'il cesse de l'être en surface. Il avait commencé par se préoccuper de l'extérieur, par donner tous ses soins aux apparences de ses œuvres, par y disperser ses effets; il allait du dehors de la forme vers le dedans. Et il procède maintenant en sens inverse, substituant à la vivacité charmante des contours, de l'arabesque, des nuances choisies, des frissons lumineux, la forte architecture des masses, l'essentiel de la construction intérieure et enfin la saveur, l'esprit, l'émotion même de la nature et de l'humanité.

Ce n'est pas une volte-face, une “conversion” ; c'est une découverte, que beaucoup d'expériences antérieures rendaient possible ; c'est, après la dissipation, le rassemblement des énergies, après la verdeur la maturité. après la prodigalité, la concentration, la cohésion définitive, et la victoire sur soi-même.

Retrouvant Boulez récemment, dans sa vaste maison d'Audenarde, dont la rationalité n'exclut pas le charme et dont les dispositions intérieures traduisent les prédilections du peintre - sagesse, ordre et mesure jusque dans la fantaisie -  nous fûmes surpris, en voyant la plupart des toiles destinées à l'exposition de Bruxelles, de la distance qui les séparait de celles dont nous avions gardé le souvenir. Nous nous attendions à être séduit, accroché; nous étions touché, retenu. Nous entrions en contact avec des objets et des êtres doués de leur volume, de leur poids, sans doute, mais aussi de leurs plus intimes qualités, de leur entité, de leur “âme”, et pour tout dire de leur vie.

Un grand nu, qui s'offrait à nous dans la simplicité de son attitude et la vigueur de son relief, l'évidence de son style vrai, nous mettait tout de suite au fait de la métamorphose qui s'était opérée dans la conscience de son auteur, et subsidiairement dans sa manière. Ce n'était plus un assemblage plus ou moins capricieux et fortuit de traits, de morceaux ; le dessin n'était plus dissocié de la couleur. comme c'était souvent le cas dans les variations de Boulez autour des corps de ses modèles. Non, c'était un tout, un total, une somme d'observations ramenées à l'unité plénière, à la synthèse du motif, et qui transcendait la réalité sans la trahir. On eût dit que l'enveloppe se fût gonflée, nourrie de chair, de sève, mais aussi, en quelque façon, de pensée, d'amour, et que l'on pût voir un symbole de mûrissement, d'affermissement et d'assouplissement dans cette œuvre où l'art de Boulez se définissait et s'accomplissait. « J'ai travaillé trois ans à ce nu », nous confiait le peintre. Le temps, on le sait bien, ne fait rien à l'affaire, mais l'important, c'est d'aller jusqu'au bout, c'est de dominer son travail d'être capable, en réservant la part de l'inspiration, d'éliminer progressivement celle du hasard.

A côté de ce nu, qu'on doit tenir pour une date dans la carrière de l'artiste, voici des natures mortes qui n'ont pas seulement le brillant, le brio qu'on a coutume d'apprécier dans ces sortes d'œuvres ou de hors-d'œuvres, d'intermèdes, où la générosité flamande se don-ne volontiers libre cours, mais qui témoignent d'une attentive et patiente étude des valeurs, des réactions des choses les unes sur les autres, de l'ambiance dans laquelle elles acquièrent leur signification et leur véritable pouvoir. Ces fruits, ces fleurs, ces sculptures anciennes, ces étoffes rares ne sont pas conçues indépendamment d'une certaine atmosphère d'intérieur, d'une certaine lumière de chambre et non d'atelier à laquelle Boulez excelle à conférer sa juste qualité, subtile, tiède, mystérieuse, doucement chantante. L'intelligence, autant que la sensualité, trouve ici son dû, ce qui la subjugue et la flatte. Elle se plaît à considérer notamment combien, loin de s'affirmer tyrannique de prime abord, la composition se noue, s'organise, dans l'harmonie des pleins et des vides, des sonorités majeures et des beiges ou des gris fins.

On ne voudrait pas, en insistant sur la plasticité, sur la densité des natures mortes de Boulez, donner l'impression d'une excessive tension ou d'une lourdeur étouffante. Aux moments de réflexion, de calcul, succèdent ces heureux instants de détente qui sont la récompense après une pensée de tout homme qui s'en rend digne. Ainsi tel bouquet, allègrement et légèrement peint, ne semble t-il pour les yeux et pour le pinceau de Boulez qu'un délassement des plus raffinés - ce qu'il est aussi pour le spectateur - et comme une chance saisie au vol. Mais ne convient-il pas précisément de traiter les fleurs avec cette grâce un peu désinvolte et cette agréable vivacité ?

Des nus, donc, des natures mortes, des intérieurs; et quoi encore? Évidemment des paysages. Cependant, à travers ceux-ci, nous nous acheminons vers les sujets qui nous paraissent,dans la production actuelle de Jules Boulez. les plus révélateurs d'une vision et d'une conception originales, et, par surcroît, les plus faciles à situer dans le prolongement d'un expressionnisme ayant dépassé ses poncifs. Ces sujets, non moins au-dessus du temps que les thèmes religieux, allégoriques, « éternels », sont ceux de la vie paysanne.

Le retour à la terre », les peintres de chez nous en ont, pour le grand bien de leur santé, donné l'exemple, à toutes les époques de notre histoire artistique. De la description au pur lyrisme, ils ont parcouru toutes les étapes par lesquelles une réalité donnée, extérieure, se transmue en richesse de sentiment, en a trésor des humbles », en poésie. C'est pour cela probablement que des juges un peu pressés ont appliqué l'épithète de réaliste à un Jordaens comme à un Van der Goes, à un Siberechts comme à un Bruegel, à un Constantin Meunier comme à un Charles De Groux. Pour passer au déluge, rappelons que l'expressionnisme s'est souvent inspiré de la vie des pêcheurs et de la vie des paysans, considérés comme faisant partie intégrante de la vie des flots et des plaines. (Ceci même a très largement contribué à détourner nos peintres des embûches idéologiques.) Il ont pétri, trituré cette ample matière et en ont fait jaillir des étincelles de spiritualité ; ils ont dressé en pleine pâte les silhouettes rudement équarries des acteurs et des figurants du grand drame quotidien, de ces Géorgiques flamandes que déjà chantaient, au Calendrier de leurs Livres d'Heures, les enlumineurs médiévaux.

La demeure de Jules Boulez a vue sur l'Escaut et sur l'admirable Notre-Dame de Pamele, au-delà de quoi se devinent les premières ondulations des cultures environnant Etikhove. On connaît le rôle qu'après Laethem-Saint-Martin ce village a joué dans l’histoire - à vrai dire surtout anecdotique - de notre peinture contemporaine. Une vieille amitié unissait Boulez au patriarche Valerius de Saedeleer; il fut aussi le camarade des plus jeunes, de ceux qui fréquentèrent, il y a quelque quinze ans, les ateliers et les auberges Etikhove, discutant à perte de vue les problèmes de leur métier et se déclarant pour ou contre les théories d'art les plus avancées, les plus radicales. A cette agitation il ne se mêla guère, mais il resta et il reste fidèle aux coteaux s'étageant dans la direction de Renaix, aux files de hauts peupliers qui encadrent des labours gras, aux petits bois où des toits rouges se blottissent autour d'un clocher terminé en pyramide. Tout cela, il l'aime et le rend avec cette dose d'objectivité et de subjectivité qui fait la valeur de tout paysage, à mi-chemin de l'exacte notation et de la rêverie du promeneur solitaire. Le motif ne lui est ni un simple prétexte, ni une entrave, une limitation. Et ces tranches de nature, il les anime, il les humanise.

Que n'a-t-on pas dit, que n'avons-nous pas dit nous-même touchant l' “humanisme”, dont l'art d'hier prétendit un instant redorer le blason, rénover les vertus classiques ? Le danger des nouvelles formules, prônées par des esthéticiens à principes et à systèmes, résidait dans une tendance à l'abstraction qui préférait à l'homme de chair l'Homme en soi, et un certain canon au fait humain, proche de notre cœur. Si l'”humanisme” a tourné court, c'est pour avoir dédaigné le contact permanent avec la vie moderne dans ses aspects qui échappent à toute mode et aux servitudes de l'actualité. Les thèmes paysans, de par leur nature, sont d'un modernisme qui ne date point, d'une beauté, d'une noblesse et d'une élégance sans âge. Il faut savoir, bien entendu, les dégager de la gangue du pittoresque, les présenter dans leur vérité nue, dans leur gravité un peu solennelle. Il faut en pénétrer et en exalter la grandeur. C'est ce que Jules Boulez parvient à faire quand il consacre, par exemple, à la « Récolte des pommes de terre » une série d'études, tout d'abord, puis des pages plus méditées, plus volontaires, où tantôt la fougue du Van Gogh de Nuenen, tantôt la ferveur d'un Millet trouvent des échos. Quoi de plus “humain” que ces figures solidement campées, résumées, souvent sans visage, ces attitudes de travail-leurs, ces gestes dont le caractère “auguste” est aux antipodes du théâtral, du guindé. Et l'on appréciera, en outre, la fière ordonnance des groupes, sans parler des accents de lumière, des “jolies taches”, de tout le frémissement de plein air qui enveloppe les cultivateurs, leurs bêtes et leurs chariots.

Ailleurs, une atmosphère saturée de parfums d'étable, une atmosphère à la Stobbaerts, quasi sirupeuse, magnifie une cour de ferme et donne leur éclat, leur luisant aux robes des bestiaux, des juments, des poulains. Ou bien tout le printemps chatoie, croustille autour des courbes à peine stylisées où s'inscrivent les silhouettes de deux chevaux adorablement placides et godiches.

L'œuvre de Boulez, pour sérieuse qu'elle soit dans son ensemble, ne dédaigne pas, on le voit, de sourire. ne manque ni de verve ni de spontanéité. Elle est diverse, et sa réussite pour autant qu'elle puisse autrement s'expliquer que par la personnalité qui s'y extériorise réside dans une adéquation de plus en plus parfaite de la technique à l'inspiration, de la facture au sentiment, du langage du peintre à l'esprit d'un homme qui voit, qui vibre et qui pense.