Extrait
- Paul Haesaerts. Léon Spilliaert in Apollo n° 7. Bruxelles, 1e déc. 1941, pp. 1-7 [IN EXTENSO]
Deux ou trois taches de couleurs imprévues et quelques contours tracés d'un crayon aigu, comme au bistouri, voilà ce qui suffit à Spilliaert pour faire une œuvre, pour nous surprendre, chatouiller nos nerfs et remuer notre cœur. Un arbre violet sur un ciel citron. Une fuite éperdue de lignes qui, à l'horizon, s'engouffrent dans un point. Une barque vert criard échouée sur une plage nue. Un éclairage livide sur le relief d'un front. Une silhouette. Une ossature. Un détail. Une feuille. Un rien. Et en voilà assez pour nous transmettre cette vision des choses, âpre et rêveuse, sarcastique et hallucinée, propre à Spilliaert, lui seul.
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Quelque part à Paris, avant la naissance de Spilliaert (à Ostende en 1881), un de ses parents fut un dessinateur exceptionnel, d'une vive intelligence. Il mourut jeune, presque adolescent, laissant sa famille consternée et désappointée. Plus tard, les dons du jeune Léon sont accueillis par son entourage comme une renaissance, comme un dédommagement. Et, vrai, à l'observer il semble taquiné, aiguillonné par quelque présence étrangère. En lui, un démon se tourne et se retourne. Peut-être est-ce le cousin de Paris qui n'a pas voulu céder à la mort et entend forcer un des siens à exécuter une œuvre que lui-même a été empêché de poursuivre. Qu'il se promène, qu'il se repose, qu'il dorme. Spilliaert entend quelque chose lui dire : “Tu feras ceci, tu feras cela”. De toute façon et d'où qu'elle vienne, il est l'esclave de quelque muse.
Les Spilliaert sont Ostendais de vieille souche. Quand, vers 1830, on dénombre dans leur ville les électeurs censitaires, sur les quelque 65 personnes appelées aux urnes il y a quatre Spilliaert. C'est dire que les ancêtres de notre peintre avaient solidement pris racine dans la cité des carnavals, des orages et des saisons balnéaires. Le père Spilliaert est parfumeur. un peu alchimiste, inventif, d'humeur fantasque et joyeuse. Les premiers modèles de Léon sont les boîtes, cassettes et fioles de la boutique paternelle. Pour lui, elles sont vivantes. Elles contiennent des passions et des pensées, des baumes et des poisons. Elles sont les repaires de tout un peuple de fées et de diablotins.
Voilà le départ, un départ qui ne cessera de se renouveler, Ic départ qui va du concret, de ce qui est à portée des yeux et des mains pour se diriger vers ce qui est invisible et impalpable. Spilliaert n'a jamais fréquenté ni école de dessin. ni Académie. Apprend-on la sensibilité de la ligne ? Apprend-on la découverte d'un sujet ? On sait ou on ne sait pas la peinture ; l'âge et l'apprentissage n'y font rien.
Il n'a pas “progressé”, il a existé. A toute époque il a fait du moins bon et de l'excellent.
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Il a des yeux proéminents. Ce sont des suçoirs qui absorbent le sang, la vie des objets, des arbres, d'un nuage haut dans le ciel, des passants, amis ou ennemis. Une mèche de ses cheveux gris-verts bataille sur son front. Il est tout nerfs, esprit d'observation et récepteur d'intuition. Des veines comme des lierres circulent et battent sous la peau tannée de ses tempes et de ses mains.
Il parle comme il dessine, avec des mots hauts en couleur et des silences en demi-teintes. Les travers des hommes l'amusent. Il s'y attarde. Quand il a été méchant il rit, - d’un rire malin et sec. Il est taquin et sans pitié. Mais il aime la vie.
Ses souvenirs, comme ses aquarelles, sont des images en tons vifs et variés. Il a été le témoin attentif d'une bouillonnante époque d'art où circulent les Verhaeren, Hellens, Crommelynck. Teugels, Vandeputte et quantité d'autres littérateurs mélés à des peintres, des musiciens, des architectes et des cinéastes. Tout ce monde, il l'a observé du coin de l'œil et en a noté les tics, les espoirs et les déboires. Il détient ainsi une précieuse moisson d'anecdotes. En voulez-vous l'une et l'autre ? Voici Permeke qui entre en scène :
“C'est avant l’autre guerre. Il fait un vilain temps de plein hiver. Permeke habite quelque part dans une ruelle près du port d'Ostende. Il montre à Spilliaert ses dernières toiles, franches, vigoureuses, sauvages, - de quoi plaire à Spilliaert qui se montre enthousiaste et dit son admiration.
On bavarde, L'heure avance; il est temps de rentrer. Constant qui connait le quartier propose de donner un pas de conduite à Léon. On s'emmitoufle..
Avant de partir, Permeke saisit une corde, la noue autour des toiles qu'il a montrées et prend l'énorme paquet sous son bras. “Partons”, fait-il, Spilliaert qui connaît son homme ne dit mot, mais pense à part lui : “D'une manière ou d'une autre, il va vouloir m'épater. Que va-t-il faire Peut-être au moment où il me quittera me donnera-t-il tout le lot !”
Les deux amis marchent un bon moment en lutte contre le vent, le froid et l'obscurité. Tout à coup Permeke tend la main à son compagnon :”Je vais vers l'estacade : au revoir”. Je t'accompagne, fait Spilliaert sans demander la raison de cette promenade imprévue. On marche encore, jusqu'à ce que Permeke ait déposé son colis et que les deux amis, accoudés au parapet, se soient mis à regarder la mer qui se démène furieusement à leurs pieds.
Soudain, Permeke se décide : il saisit le paquet de toiles et, hop! des deux bras le lance à la mer.
Spilliaert n'a pas bronché, il est resté froid ; il n'a même pas poussé un cri d'étonnement, ni de révolte, ni de stupeur. Voilà, c'est fait ! Dans le gouffre de-ci, de-là des petits rectangles flottent, emportés par la fureur déchaînée de la mer. Aucun des deux compagnons ne dit mot. En silence, ils s'en s'en vont et se quittent ...
Par la seule présence de ce trio, Permeke, Ensor, Ostende est un centre de peinture moderne, sans doute le plus important du pays. Spilliaert c'est le vent de mer qui crisse et coupe, Permeke ce sont les ouragans, Ensor c'est la lumière cristalline qui joue avec l'écume des vagues et le sable des dunes,
Voici une autre anecdote de Spilliaert qui met en scène le patriarche (il a aujourd'hui 82 ans) de notre peinture, sinon de la peinture mondiale :
C’est, il y a bien des années. Ensor, qui a conscience d' un artiste de grande classe, est énervé par le battage organisé dans le pays autour de la peinture française au détriment de la peinture belge et en particulier de la sienne. Il feint même de dédaigner les peintres prônés à Paris, impressionnistes, fauves,cubistes et autres. Qu'ils nous laissent en paix : nous pouvons bien nous passer d'eux ! Spilliaert cherche à le faire se désavouer. Il va en visite chez Ensor et lui présente son frère, qu'Ensor ne connaît pas, comme étant Dunoyer de Segonzac.
Ensor se montre empressé, fait l'éloge de Paris, parle avec admiration du travail de Segonzac, montre ses toiles à lui, ouvre ses cartons et, pour finir … demande s'il ne pourrait pas exposer quelque part à Paris. Le frère de Spilliaert se rengorge : “Tout cela est bon pour les Ostendais, pour les Beulemans ou les marolliens, pour ces philistins de Belges, mais il est prudent de ne раs l’ехрогter …”. Il veut toutefois y mettre de la bonne volonté. Malgré tout on pourrait songer à exposer l'une ou l'autre chose en choisissant bien, par exemple en découpant par-ci par-là un morceau de toile : la tête du Portrait de Willy Finch, le tambour major de L'Entrée de Christ à Bruxelles … On verrait, on verrait... Et le faux Segonzac s'en va, dédaigneux et promettant d'y repenser …
Ensor, dans la ville, raconte à qui veut l'entendre qu'un grand peintre français est venu tout spécialement pour le voir et étudier la possibilité d'exposer son œuvre à Paris.
Mais bientôt il apprend la supercherie. Il aura une petite revanche. Un jour que Spilliaert, accompagné d'un amateur d'art et en visite chez lui, Ensor ouvre la porte de son water closet : Et voici ma galerie d'art belge, fait-il en montrant des aquarelles de Spilliaert accrochées au mur.
A chaque fin d'histoire, je reconnais la tranquille férocité de Spilliaert, son flegme, son esprit d'observation et son goût de la vie sans fard et sans apprêts. Cette façon aussi d'en savourer les parties aigres, de circuler dans des zones dangereuses.
Parfois, pendant qu'il raconte, il abandonne le français et se sert du flamand.. On entend aussitôt que c'est un vrai habitant de la côte, “van bij de cupe” : son flamand sent l'air salin, les algues séchées au soleil, le poisson frais de la “minque” .
Son évolution ? Je l'ai dit, il n'en eut pas. Il ne s'est pas “formé” dès l'abord, il a été ce qu'il est resté. Son cerveau, ses sentiments eurent d'emblée un style propre comme un bois ou un métal sont initialement et à jamais dotés de leur essence. Son angle de vue détecte la synthèse. Il a une manière de saisir les choses qui en fait gicler la poésie, comme le jus gicle d'un citron pressé.
Par nature Spilliaert est “moderne” et révolutionnaire. Il s'imbrique dans le symbolisme, l'expressionnisme et même le surréalisme. Librement, car il ne s'est jamais laissé embrigader, il n'a jamais été un suiveur.
Un moment toutefois il a alors vingt ans, il touche au style d'un Baertsley. (Il lui arrive ce qui est arrivé à leurs débuts à des artistes aussi différents qu'Evenepoel, George Minne et Vuillard.) Mais instantanément il se dégage son symbolisme profond répudie ce symbolisme de parade. Voyez, à cet égard, sa Jeune fille de igor plastiquement si proche des Saltimbanques que Picasso n'exécutera qu'en 1905. Dès lors il est et restera symboliste d'instinct et sans y insister.
Sans s'y efforcer il donne certains éléments plastiques à l'expressionnisme, notamment à celui d'un Permeke qui s'en saisit et les recrée. L'expressionnisme de Spilliaert ne naît pas d'une sorte d'état d'hallucination, recherché et entretenu, mais de trouvailles techniques mi-décoratives, mi-réalistes qui lui sont dictées par ses réactions courantes et naturelles. Il a pressenti et pratiqué le surréalisme quand celui-ci n'était pas encore érigé en système et il a continué à en faire mais de façon non orthodoxe quand la théorie en fut établie. Son surréalisme n'est pas une froide création cérébrale; il ne naît pas d'éléments hétérogènes sciemment juxtaposés en vue de susciter l'étrange, mais de sentiments réels ressentis avec intensité et notés avec audace.
Spilliaert, accueillant à tous les mystères de la plastique n'est le tenant d'aucune esthétique particulière. Il est un instrument aux multiples registres mais dont le son initial est autre que celui des instruments connus. Il a une façon à lui de jouer et même, - ce qui lui arrive (il n'y a que les encroûtés qui fassent à tout coup des chefs-d'œuvre, une façon à lui de jouer faux. Le travail qu'il fournit n'est jamais un travail sur nature. ni d'après un style, mais toujours et uniquement sur une sensation ressentie. Un bocal pansu, une trogne de pêcheur, un soleil couchant ne seront beaux pour lui que s'il les réinvente et non s'il les copie ou les adapte à une formule préétablie, fut-ce même la sienne.
C'est aussi la sensation ressentie qui lui dictera la technique à employer. Spilliaert n'aime pas la couleur à l'huile, selon lui poisseuse. rebelle à exprimer vivement une impression vive, capable ni de légèreté, ni de transparence. Par contre, il affectionne l'aquarelle pour sa finesse, pour sa franchise. Cette technique de “tout repos”, - ainsi du moins le veut sa légende, il l'entraîne en plein danger, l'engage dans les situations les plus risquées, exige d'elle toutes les hardiesses. Mais il se sert aussi de la gouache, des crayons de couleur, de l'encre de Chine qu'il étale, suivant son humeur, soit brutalement à coups de brosse énergi ques, soit du bout de la plus fine des plumes à dessiner. Il a aussi usé du craven noir, du fusain, de la sanguine et, plus fré quenument, du pastel dont il vante le velouté, la douceur et les teintes imprévues.
La diversité des sujets interprétés par Spilliaert est totale, et multiples aussi sont les façons dont chacun d'eux est traité. Tant et si bien qu'une description de son œuvre est chose impossible; il faudrait reprendre un à un chaque dessin, chaque aquarelle, chaque pastel. Or ils sont innombrables et éparpillés dans force collections privées et publiques
Tout ce qu'en l'occurrence le critique débordé peut faire, c'est de donner le ton de l'une et l'autre image ou de l'une et l'autre manière en laissant au lecteur le soin d'imaginer, par analogie, ce que doivent nécessairement être celles passées sous silence. Car il est un esprit Spilliaert qui, une fois saisi, donne la clef de l'œuvre entier.
Il y eut d'abord les Natures mortes, fioles et cassettes avec leurs mystérieux contenus. Depuis, les couvercles se sont soulevés et les bouchons ont sauté. Les parfums, les sortilèges, les humeurs sombres ou folles, les fées et les démons qui y logeaient s'en sont échappés. Ils ont assailli Spilliaert, son atelier, ses instruments et son esprit, ils ont conduit sa main, choisi ses sujets, se sont mélangés à ses couleurs, jetant partout le trouble, semant le charme, l'inquiétude et l'ironie.
La différenciation des êtres a été brouillée, une orchidée est devenue un visage qui grimace, une vieille dame plongée dans sa lecture a pris le profil d'une fouine ou d'un hibou, les racines d'un arbre sont des doigts qui agrippent le sol, le dos des dunes est pareil au dos des coquillages.
Les Marines. Le soleil par-dessus la mer prend parfois l'aspect d'une rose géante qui s'effeuille nuage par nuage. Il arrive que l'air marin soit transparent, immobile et cassable comme du verre. Les flaques d'eau alternant, sur la plage, avec les îlots de sable et les stries de lumière alternant, dans le ciel, avec les stries de nuages composent souvent des raies étagées avec soin, pareilles aux rayures des anciens maillots de bain. D'autres fois le tour, sable, mer et ciel confondus, n'est plus qu'une bouillie de métaux en fusion sans haut ni bas.
Les Paysages. Sont-ce des paysages ces deux, trois lignes happées par l'horizon ? Des maisons sautillent, s'étalent le dos au soleil ou, craintives, se terrent. Un chalet en fer, maigre et petit comme un insecte, est perdu au milieu des dunes ; on dirait que le vent lui a arraché toute chair pour ne lui laisser que son squelette. Une tour, carrée et laide, les pieds dans la neige, tremble de froid. Les ciels sont au choix de feu ou de sang, en cuivre, en fer, en soie ou frisés comme un mouton. Des plantes nagent dans l'air comme des poissons-algues avec des voiles et des nerfs apparents. Des arbustes, de leurs mille branchilles, chatouillent la voûte céleste. Des arbres-athlètes, avec les cent bras et les ongles de leurs branches s'empoignent et se blessent. Certains se donnent des coups de pied dans le ventre. D'autres sont trapus, bêtes et mauvais comme des champignons vénéneux. Sous bois, les troncs sont d'imposants tuyaux d'orgues qui chantent à pleins poumons.
Voici les Fleurs, fusées qui éclatent, petits soleils qui dardent leurs rayons, toupies, papillons, et les Fruits, duvetés ou rêches, lisses ou ridés.
Spilliaert a fait de nombreux Portraits. Le voici lui-même jeune, regardant par-dessus l'épaule, l'œil aux aguets, un coup de lumière au front; le voici à l'âge mûr, les paupières écarquillées, le visage assailli par de multiples reflets ; et enfin âgé, la bouche amère, le regard atterré. Voici des femmes rondes et roses. Voici Émile Verhaeren, les veux en éveil sous les rides du front. Voici Permeke débraillé, aux muscles de charretier. Voici Fernand Crommelynck dont toutes les lignes du visage convergent vers le cerveau. Et voici des enfants. vifs comme des souris, fins comme des brins d'herbe.
La représentation directe de l'homme est souvent moins expressive que sa représentation par le truchement de pantins et de marionnettes. Ensor, pour parler de l'homme, a usé du masque, Spilliaert, lui, s'est servi de Poupées. Boursouflées, flegmatiques, en loques, fêlées, en costume de prince ou de bergère, ahuries ou endormies, droites comme des cierges ou écroulées, il en a fait autant d'images de nous-mêmes. Les poupées sont un thème que Spilliaert a constamment repris. C'est que sa fille en possédait toute une galerie qu'elle faisait voyager d'un endroit à l'autre, du fauteuil à l'appui de fenêtre, de l'appui de fenêtre sur le tapis. Chaque fois les attitudes et les expressions étaient autres et chaque fois aussi l'attention de Spilliaert y était ramenée. Ce petit manège nous a valu une longue série d'aquarelles et de dessins qui sont autant de pantomimes captivantes et lourdes de sous-entendus.
Par-dessus ce théâtre en miniature il y a le théâtre du monde où les Scènes se jouent entre personnages réels et personnages imaginaires. Ici l'esprit d'invention de Spilliaert prend son envol et va de l'euphorie au cauchemar, du suave au brutal, de l'irisé au boueux, du paradisiaque à l'infernal. Il a évoqué des faunes jouant du fifre et de la mandoline dans des jardins idylliques tout de lumière et de parfums, et des cortèges de miséreux profilés sur un ciel de sang. conduits par une Notre-Dame des Douleurs à la poitrine percée de glaives. Il a montré des nymphes insouciantes et dodues, couchées au soleil dans des arbres en fleurs, et il est allé jusqu'à peindre une femme loqueteuse et décoiffée qui en a marre et se pend, dégueulant sa langue.
Mais parfois l'impression se fait complexe, dure et douce à la fois, rieuse et chagrine. Un corbillard fantôme, avec des chevaux à panaches de deuil et des croque-morts à bicornes, avance dans un rêve, sur une plage soyeuse et sous un ciel nacré et souriant. Une paix radieuse emplit la forêt mais on y soupçonne sans la voir la présence d'esprits malfaisants et d'animaux sauvages. De grosses mégères à chignons, le chåle sur l'épaule et le panier au bras, jacassent devant une échoppe, mais les couleurs qui les habillent et les auréolent sont si fines qu'elles transportent cette racaille dans un monde surnaturel. Dans la nuit une dalle couvre une tombe mais un ange aux grandes ailes sonne le réveil et à son appel la pierre tombale lentement se soulève.
C'est lorsque thèmes et sentiments se font ainsi complexes, quand les extrêmes en eux se rejoignent que l'art de Spilliaert se parachève, acquiert ses résonances les plus subtiles et nous enveloppent de sa magie.
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Tout divers qu'il soit cet art reste simple. Chaque œuvre est une audace de simplicité. Son chant. Spilliaert le module sur un monocorde. Aussi ce chant est-il parfois maigre, d'une maigreur voulue. A ses meilleurs moments, quand il sonne juste, il est à la fois subtil et strident.
Le génie de Spilliaert consiste à faire quelque chose avec presque rien, avec un détail agrandi, avec le relent d'un souvenir, avec un rapport imprévu de couleurs.
Il arrive que l'œuvre rate, qu'elle s'évertue à décrire sans parvenir à évoquer, que la flèche ne part pas. (Nous nous intéressons alors à la tentative qui, chez Spilliaert, n'est jamais banale.) Mais quand la muse consent à intervenir, quand la magie se fait, que “la flèche s'élance” - que les couleurs se conviennent, que l'espace s'ouvre, que les formes se lient et que les temps se mêlent, alors nous sommes menés dans un pays abstrait et décanté dont, revenus, nous ne perdrons plus le souvenir. Nous chercherons à en retrouver le chemin. “Voilà un Spilliaert !” nous écrierons nous quand la nature se mettra à rêver, qu'elle cherchera à créer de la poésie en essayant des contrastes bizarres et des lignes dépouillées.
Les yeux de Spilliaert sont des longues-vues qui, en nous apprenant à regarder, ont élargi le champ de notre vision. Son esprit est un tunnel au bout duquel surgit une féerie, une féerie éblouissante et inconnue : la Féerie journalière.