Extrait
- Franz Hellens. Nadine Lalys in Apollo n° 12. Bruxelles, 1e mai 1942, pp. 1-4 [IN EXTENSO]
Il y a deux ou trois ans, en entrant à la librairie de La Licorne, je fus frappé par quelques tableaux accrochés aux murs de cette charmante boutique. C'étaient des portraits et deux ou trois fantaisies. Il s'agissait évidemment de l'ouvrage d'une main de femme, mais d'une femme très sensible et capable de hardiesse. Le ton de ces peintures l'indiquait, mais surtout leur mouvement intérieur ; on y sentait le pas décidé des êtres jeunes, inexpérimentés, devant qui la vie s'ouvre. Fausse décision. bien entendu, qui a la curiosité pour ressort: timidité révoltée ou totale inconscience de l'être qui s'identifie à la nature dont il se hâte de jouir. C'est à proprement parler créer que s'avancer ainsi. Je demandai le nom de l'artiste. Il ne me disait rien : je ne l'avais pas encore entendu ni lu. Cette fraîcheur allait bien avec l'autre.
Comme on l'admettra, j'espère, j'avais oublié le nom, mais le paysage avait dú rester gravé dans ma mémoire, car quelques années plus tard, quand je fis la connaissance de l'artiste et que je revis ses œuvres, je ne fus nullement étonné de me retrouver en pays sinon connu, en tous cas entrevu. C'est vous que j'ai découvert, un jour, dans la boutique de La Licorne ? demandai-je tout naturellement, comme pour refaire connaissance. Les bonnes choses se font ainsi, comme par hasard. Il y a des artistes qu'il faut avoir vus dans leur intérieur si l'on veut bien les connaître ; d'autres qui se cachent, même chez eux. Madame Nadine Lalys est parmi les premières. J'imagine difficile de comprendre Rembrandt, sans se le figurer peignant dans son atelier. On voit celui-ci plein d'objets de toutes sortes, hanté de fantômes, avec son clair-obscur, ses secrets, ses parties vivement éclairées, le tout figurant un monde en raccourci. D'autres peintres, au contraire, ne nous apprendraient pas grand-chose si nous essayons d'interroger leur atelier et la façon dont ils s'y comportent. Je pense, par exemple, à un Vermeer de Delft. Portrait de famille. C'est un pays entier qu'il faut consulter pour le comprendre; mais il suffit aussi de sa peinture qui est nue, toute livrée à la lumière, sans autre secret apparent que son génie même. Vermeer devait peindre comme tout le monde, si l'on peut dire, n'ayant besoin ni d'un bonnet turc ni d'un manteau chinois pour se dépayser. Il ne connaissait qu'une patrie, la peinture, et prétendait y demeurer. Je le vois très bien peignant entre quatre murs blancs, avec la seule lumière de la fenêtre pour l'inspirer. Affaire de tempérament, d'imagination. Il y a ainsi des prestidigitateurs qui travaillent, les manches retroussées jusqu'au coude, avec leur dix doigts, d'autres qui s'entourent d'un nombreux attirail bariolé. Dans les deux genres il y a des génies. Le génie crée par ses propres moyens, obéit à ses propres lois.
L'intérieur de l'artiste dont je parle est comme le reflet ou la projection de sa personnalité. Comme le poète se plaît à rêver d'une demeure toute pareille à son âme ou à son esprit, où rien ne serait qu'à lui et de lui, ce peintre s'est façonné une mai-son où son talent s'est matérialisé dans chaque coin, dans chaque objet et dans l'ensemble des proportions, d'une cohérence touchante, réalisant une espèce de perfection intime et extérieure à la fois.
Il y a beaucoup de puérilité dans un pareil aveu de soi-même et dans ce besoin d'être chez soi et hors de soi, dans sa coquille fermée et ouverte, comme la perle dans sa maison de nacre. Cette maison, avec ses parois roses, bleues, blanches, ses tons d'émeraude et de saphir, toute la gamme des tons de l'arc-en-ciel, ressemble à celle d'un conte de fée, d'une fée marine qui aurait fait, par la magie de son art, d'une grotte éclairée par on ne sait quel soleil un palais aux proportions miraculeuses. Pas le moindre endroit où la main de l'artiste n'ait posé sa marque, qu'elle n'ait touché pour y faire surgir quelque création de sa fantaisie.
Si l'on passe de cet intérieur vraiment féerique à l'atelier de l'enchanteresse, situé tout en haut, sous les combles, on est frappé par un contraste étrange : ici tout est ordinaire, sans recherche, direct, utile, dépourvu de poésie. Un grand chevalet meuble presque seul cette espèce de réduit assez mal éclairé par une simple lucarne, et l'on s'étonne de ne retrouver-là aucun de ces prestiges qui vous séduisaient tout à l'heure dans la maison. Ici l'on peint, semble dire ce chevalet qui en devient presque imposant, comme tout à l'heure tout semblait dire Ici l'on rêve. Et deux ou trois cartons fixés au mur et portant une inscription rappelant l'artiste à la réalité du métier, achèvent de fixer l'ambiance.
Le contraste que je viens d'esquisser, bien qu'extérieur, me semble caractériser admirablement l'art du peintre qui expose aujourd'hui aux Galeries Apollo. C'est l'art d'un peintre dont l'âme imaginative, avec son penchant à la volupté et son besoin de jouir visuellement, à chaque instant de la vie, de ses propres représentations, ne perd jamais de vue le sérieux du métier, se rend compte qu'on ne peut parvenir à l'illusion que par la réalité. Et la réalité doit se prendre nue et crue. Madame Lalys applique, à sa manière, le principe exposé par Fromentin, et qui me paraît devoir guider tout art : “Apercevoir la nature comme elle est et la peindre comme elle n'est pas”. Disons d'abord que l'art de Madame Lalys est
un art bien féminin. C'est à son éloge. On peut en parlant de ses peintures employer le terme d'ouvrages qui convient parfaitement à ce travail et fait penser à ces ouvrages de main qu'exécutent certaines femmes de goût, qui sont d'une bonne technique et qui contiennent en même temps assez de fantaisie pour laisser entrevoir une personnalité. Ce qui caractérise cet ensemble (le premier ensemble important qu'expose l'artiste, bien qu'elle n'en soit pas, tant s'en faut, à ses débuts) c'est moins la variété des points de vue qu'un besoin très vif d'exprimer aussi fortement que possible l'émotion ressentie en présence de l'objet. L'artiste me semble même aller plus loin son propos, ou son instinct, comme on voudra, la pousse à rechercher le point exact où l'émotion personnelle et l'esprit ou l'âme de l'objet ou de la figure qui la provoque, se rencontrent et se mêlent dans une précieuse harmonie, exalte cette musique intérieure sans quoi rien ne vit.
Ainsi donc, d'abord :amour du métier, du bien peindre, ou de peindre tout court, qui se voit surtout dans les premières cœuvres, datant d'il y a quatre ou cinq ans, et principalement dans des figures, comme ce Portrait de famille, où l'artiste me paraît avoir exprimé tout le sérieux et le volontaire de son art. Elle a encore à lutter contre la matière, on le voit, mais son audace va droit au but, et ce but est seulement de réaliser par la forme et la couleur, aussi étroitement alliées que possible, ce qu'elle voit et ce qu'elle sent. Qu'importent les défauts, les exagérations, les saurs téméraires dans l'espace, l'expérience ne s'acquiert qu'à nos dépens, a dit Goethe, je crois, et la jeunesse s'embarrasse peu d'une chute ; je dirai même qu'une chute jeune est belle si elle interrompt un bel élan. Mais à côté de l'amour du métier et du sérieux qu'y apporte l'artiste au moment où elle tient en main le pinceau et la palette, il y a l'imagination, le jeu, le rêve, tout ce qu'une femme très sensible peut ressentir er réaliser, et qui reste pour l'observateur. et le critique très mystérieux. Cela s'exprime surtout par le ton, la couleur. L'harmonie des parties et par quelque chose de plus, qu'il est impossible de définir, je veux parler d'un certain mouvement qu'on ne fait que deviner, expression d'une pensée qui ne refuse pas de se trahir, mais craint de le faire trop brusquement. C'est cette coquetterie de l'art féminin, qu'il faut accepter telle qu'elle se présente et ne pas vouloir analyser, sous peine de froisser son duvet. Non pas légèreté, mais élégance; et l'élégance, dans l'art de Madame Lalys, ne va jamais sans un solide appui.
Les portraits, assez nombreux déjà, peints par l'artiste, attestent le premier aspect de sa personnalité, le second se montre plutôt dans ses paysages. ses figures sans modèle ou qui ne prennent le modèle que comme prétexte, ses fleurs, et deux ou trois peintures franchement fantaisistes, comme ce couple de cavaliers inspirés par une gravure ancienne, ou cette amazone habillée à la mode de nos arrières grands mères, lancée au galop dans une sorte de jungle bienheureuse (la jungle de sa jeune nature ardente et passionnée) et dont la plume rouge au chapeau semble sortie d'un roman de Walter Scott. Dans ces peintures, l'artiste ne craint pas d'extérioriser un élan romantique de son âme, cet éternel besoin de sortir de ses bornes, que tout être ressent à quelque moment de la journée et qui se précise dans deux ou trois actes de l'existence.
Dans ses œuvres plus récentes, Madame Lalys me semble se laisser aller davantage à son besoin de joyeuse évasion. Je n'emploie pas ce terme, notez-le bien, dans le sens d'une inspiration lâchée, qui néglige de se surveiller. Il est important de noter au contraire que l'artiste appartient à la catégorie des peintres qui réfléchissent, qui méditent sur leur art. Il semble, en effet, que Madame Lalys ait compris que pour bien exprimer l'objet, il faut d'abord l'avoir longuement contemplé, ensuite s'être demandé le pourquoi de son émotion, après quoi vient le moment, la plupart du temps imprévu, où l’inspiration s'en saisit pour le fixer avec une vérité, une justesse et une plénitude, qui semblent le résultat d'une impulsion toute spontanée. Mais c'est l'aboutissement d'un effort longtemps soutenu. Prenons, par exemple, ces deux petites œuvres d'un charme si captivant, représentant un coin de jardin familier, avec ses bouquets de fleurs qui semblent jetés là comme par hasard, mais qui sont le fruit d'une combinaison préalable, avec sa table, ses chaises, son ombre et sa lumière, toute une symphonie intime qui se joue autant dans l'âme de l'artiste que dans les formes et les couleurs si bien harmonisées. Ces tableaux respirent une joie, un bonheur de vivre, qui sont à proprement parler la joie, le bonheur de peindre de l'artiste. Il me semble que l'artiste qui exprime en même temps ces deux sentiments, le sien propre et celui du sujet choisi par lui, a atteint au but suprême de l'art, qui est d'émouvoir le spectateur en substituant sa propre émotion à celle de celui qui regarde, par l'intermédiaire de l'objet représenté.
Je n'ai pas fait allusion à certains défauts qu'on peut déceler dans les ouvrages de Madame Nadine Lalys. Je ne suis pas critique d'art. Ceci ne me regarde donc pas. Du reste, si je les aperçois, ils ne me choquent point. Ils me paraissent même sympathiques. Heureux celui qui a su transformer ses défauts en vertus. C’est le secret de l'art et de la sainteté. Baudelaire a bien raison en disant que la plus belle qualité de l'artiste c'est l'énergie. Cette énergie, cette aptitude à se mettre en tout temps à l'œuvre, on la trouve ici, elle s'aperçoit dans ces ouvrages qui en sont le résultat. Pour moi, je n'exprime que l'impression de ce spectateur auquel je viens de faire allusion, non pas l'homme de la rue, mais un homme tout de même assez ignorant des dessous du métier pour garder pur et dépouillé de toute discussion le plaisir que certains tableaux lui ont procuré.