Extrait
- Paul Haesaerts. Jan Stobbaerts in Apollo n° 2. Bruxelles, 1941, pp. 1-4.[IN EXTENSO]
Un instant de repos entre deux élans de l'imagination ; une halte, un temps de détente après les derniers éclats du baroque mourant avec emphase, et avant cette nouvelle aube: le féerique pétillement technique de l'impressionnisme. C'est l'art de Courbet en France, des frères Maris en Hollande, de Jan Stobbaerts en Belgique. C'est l'époque du réalisme naturaliste. C'est la peinture qui, entre deux mouvements frénétiques, s'arrête un moment de danser. Le danseur n'est plus dressé sur la pointe de l'orteil; la surface entière de son pied est à présent posée sur le sol. Et cet arrêt imprévu, lourd et frémissant c'est encore de la danse.
L'œuvre de Stobbaerts est discrète, - petites toiles, menus coups de pinceau, humbles sujets un intérieur de cuisine, une étable, un attelage, un vieux mur à contreforts et. sur le tard, quelques figures nues, nées de la chaleur et de l'éclat de la lumière ; elle n'en est pas moins un tournant de l'histoire de notre art. Stobbaerts arrête le geste solennel et déclamatoire du peintre romantique, qu'il soit Wappers, de Keyzer, Wiertz ou Gallait -et, le plus naturellement du monde, avec nonchalance, les mains dans les poches, se met à parler un langage simple et clair, un langage dépourvu de toute exaltation factice, mais décidé et convaincant. Avec patience et longuement, il décrit l'étonnante beauté des objets et des êtres les plus simples.
«Leys, De Braekeleer et moi » disait Stobbaerts avec cette assurance que certains trouvent intolérable mais qui, chez le créateur voué à des recherches valables, est étrangère à toute vanité. Il avait raison. A eux trois, - Henri Leys, De Braekeleer et lui, - ils sont parvenus à rectifier le cours qui était devenu follement sinueux et volage de la peinture flamande, ce fleuve impressionnant qui prend sa source si haut dans le passé. Peut-être la peinture de Leys offre-t-elle l'aspect de quelque barrage trop anguleux et rigide. Aux débordements romantiques l'imperturbable Anversois oppose un flegme trop prémédité, une passivité trop voulue. Mais ne fallait-il pas ce rappel d'un moyen âge sévère et de ses décors, costumes et attributs sortis de manuels d'histoires, cette mobilisation de tout un peuple taciturne de communiers, de serfs et de seigneurs blasonnés pour lutter contre la tapageuse phalange des romantiques, survivants de la Renaissance, derniers hérauts du baroque, exsangues mais bruyants quand même, encombrants et à tout considérer, d'aspect plus conventionnel que leurs adversaires pseudo-gothiques.
Leys, par esprit de réaction, a donné dans des excès opposés à ceux qu'il combattait, mais c'est grâce à lui que ses continuateurs purent retrouver la sérénité et s'adonner à une peinture libre de tout esprit d'opposition et de revendication. Et l'on se dit que Stobbaerts et De Braekeleer sont parmi les seuls, depuis l'existence de la Belgique, à avoir considéré l'art de peindre non comme une déclaration de principe, comme un instrument au service d'une thèse esthétique, mais comme un moyen particulièrement apte à exprimer l'amour de la nature, de la vie, de l'agencement des formes et des tons.
Jan Stobbaerts c'est toute une époque, un esprit. un climat artistique; c'est, en peinture, l'abandon définitif d'une attitude patriotique artificiellement surexcitée et superficielle, c'est la décadence romantique définitivement mise en échec, c'est une puissante, discrète et durable affirmation réaliste, c'est un retour aux aspects les plus positifs de la nature et c'est aussi d'abord l'annonce et plus tard un certain épanouissement de l'impressionnisme. De tout cela Stobbaerts était pleinement conscient ; il était épris de l'œuvre à faire et puisait ses solides convictions d'artiste dans un puissant et large bon sens.
Dans le personnage il y avait à la fois quelque chose d'autochtone, d'ordinaire, et quelque chose d'étranger, d'insolite. Il avait de gros yeux bruns, un visage socratique, le teint blafard, de larges épaules, un corps lourd et trapu. Un chapeau mou rabattu dans la nuque, vêtu d'une houppelande que l'air, la lumière et la pluie avaient patinée, il battait la campagne à la recherche du motif paysan dont il pourrait tirer œuvre d'art. Ainsi circula-t-il durant un premier quart de siècle autour d'Anvers et, durant un autre quart de siècle autour de Bruxelles. Le soir, il retrouvait invariablement sa longue pipe de terre, son pot à tabac et son cruchon de Schiedam. Il devisait alors avec ses amis, gens paisibles et simples, ou bien il lisait soigneusement sa gazette où étaient exposées les idées libérales qui lui étaient chères et qu'il défendait avec passion.
Il s'était fait tout entier lui-même. Au départ il ne possédait rien, rien sauf un amour tendre, jaloux. irraisonné et impérieux voué à la peinture. Ses parents étaient des ouvriers pauvres et très tôt il fut orphelin. Dès neuf ans, il dut gagner sa vie. II fut tour à tour aide menuisier et garçon de course, apprenti chez un peintre en bâtiment, aide décorateur, enfin domestique chez un certain peintre Noterman qui s'était fait une célébrité locale en portraiturant les chiens levrettes, bassets, épagneuls. caniches de l'aristocratie anversoise. Toujours Jan choisit non la besogne qui lui rapporterait le plus, mais celle, on le voit, qui le rapproche du seul métier pour lequel il se sent fait, celui d'artiste peintre. Tenu par la nécessité de s'adonner à une occupation rémunératrice, il ne peut fréquenter l'école, ni apprendre de façon suivie le métier qu'il affectionne. Parvenu malgré tout, après de grands efforts, à suivre certains cours du soir à l'Académie d'Anvers, il se fait renvoyer de l'école qu'Henri de Braekeleer, le camarade qu'il a rencontré et pour lequel il s'est pris d'amitié, quittera à la même époque ; ni l'un ni l'autre ne peuvent supporter l'atmosphère faussement rubénienne qui règne alors dans la célèbre académie.
Malgré la belle activité que Stobbaerts déploie et les chefs-d'œuvre que bientôt il produit La Cuisine d'un Zoolâtre, La Boucherie anversoise, L'Étable de la ferme seigneuriale de Grayningen, - les milieux d'Anvers ne l'apprécient guère, tant et si bien que le peintre prend le parti de quitter sa ville natale et de se fixer à Bruxelles. Cela se passe en 1885. Stobbaerts aura bientôt un atelier à Schaerbeek, au n° 54 de la rue Vifquin. Cet atelier il l'emploie en partie pour remiser ses œuvres achevées et en partie pour retravailler certaines d'entre elles. Le gros de son temps, Jan le passe à la campagne, à Lacken, à Jette, à Wemmel, à Ganshoren et surtout à Woluwe-Saint-Lambert dans la ferme Het Hof ter Musschen, dont les habitants l'entourent de prévenance et de considération. En 1912, à l'enterrement de son ami Eugène Smits, Stobbaerts est frappé d'attaque. Durant deux années il est paralysé et meurt en 1914 à l'âge de 72 ans.
Son œuvre est une (on peut confondre certaines de ses premières avec certaines de ses dernières toiles). Toutefois, à l'observer de près, on constate qu'elle est faite de fluctuations, d'efforts en sens divers, qu'elle va de sommets en sommets et que, prise dans son ensemble, elle offre l'aspect d'une ascension.
Au tout début Stobbaerts s'attache au pittoresque des rues anversoises; mais déjà il montre de solides et très flamandes qualités de coloriste. C'est un peintre né qui pratique un art équilibré, bien portant, savoureux.
Puis vient avec, comme expression extrême, la Boucherie anversoise (1873), une période plus tendue, acerbe, dure parfois. Le souci de la notation véridique a été encouragé par Courbet et ses Casseurs de pierres. Le dessin se fait accusé, la couleur audacieuse et magistrale d'exactitude.
Environ dix ans plus tard les lignes ont perdu leur cruauté, les couleurs leur arrogance, c'est une période d'ordre, de magnifique équilibre. Stobbaerts, à ce moment, se révèle un classique, un ordonnateur de grande envergure. Les œuvres maîtresses de cette époque sont La Sortie de l'étable (1882) du Musée d'Anvers et L'Etable de la ferme seigneuriale de Crayningben (1884) du Musée de Bruxelles. Cette dernière toile demeurera l'enfant préférée du peintre.
Puis son cœur s'attendrit; de presque méchant qu'il était quelque dix ans plus tôt, le pinceau de Stobbaerts se fait doux, moelleux, ému. Les formes s'estompent, tout se fait impalpable, se vêt de lumière caressante. C'est un moment merveilleux; ustensiles de ferme, animaux, paysans, tout entre dans un pays de rêve, et sans rien perdre de sa véracité, se dématérialise. C'est l'époque du Curage de la Woluwé (1896), du Repas (1900), de La Veste du fermier (1903).
Il y a plus, sous la magie de cette technique nouvelle, les sujets de Stobbaerts ces sujets paysans auxquels, toute sa vie durant, le peintre était resté si obstinément fidèle se métamorphosent. Contre toute attente naissent sur les toiles de celui qui n'avait cessé d'être le plus naturaliste de nos peintres, des Dianes, des Vénus, des filles de Narcisses, déesses roses, blondes et diaphanes jouant avec les feuillages, l'eau et les nuages. Cette ultime période qui fait aboutir Stobbaerts, à la veille de sa mort, dans le plus tendre des impressionnismes, n'est plus qu'un merveilleux brouillard où se meuvent des formes souples et nacrées. Et c'est la Tentation de Saint Antoine, la Fête nuptiale de Vénus et de Vulcain, le Repos de Diane, le Prométhée enchaîné, le Bain de Roses.
Toute sa puissance d'artiste lui est venue d'une certaine façon positive de regarder la vie. La peinture, avant lui, avait anobli ses personnages en les logeant dans une sorte de cadre héroïque et pompeux champs de batailles chez Wappers, palais de rois chez Gallait, Enfer et Eden chez Wiertz, décor moyenâgeux et étoffé chez Leys. Mensonge semble dire Stobbaerts et, tournant le dos à tant de luxe, il s'en va planter son chevalet dans les cuisines, devant des servantes qui lavent et repassent du linge grossier, qui donnent la pâtée aux chiens, dans l'abattoir, devant des ouvriers indifférents qui égorgent un bœuf aux pattes et au museau ligotés, dans du fumier et de la bouse, devant des vaches et des porcs, des nettoyeurs d'égouts qui désencrassent la Woluwé. Il met une obstination têtue à ne voir que le perceptible immédiat, que le journalier, le terre à terre. Mais il était avant tout un être véridique et décidé à ne pas se faire prisonnier d'une attitude. Dès lors il lui arriva ce à quoi il ne s'était probablement pas attendu lui-même; le monde réel, auquel il s'était si obstinément attaché, se déroba sous son étreinte; ce monde devint trouble, se transforma en des rythmes dansants de lumière et d'ombres imprécises. Tout objet, tout être les tombereaux et les cuvelles, l'arrière-train des vaches et des chevaux, les silhouettes des charretiers et des paysannes, les chiens et les pourceaux, - prirent l'aspect de fruits savoureux, de pêches déposées dans des ouates de couleurs tendres. Les pinceaux de Stobbaerts qui avaient été durs et intransigeants comme ceux d'un Le Nain ou d'un Ribera, devinrent moelleux et caressants comme ceux d’un Corrège ou d’un Renoir. Et une sorte de miracle se produisit. Comme Vénus naquit de l'écume des eaux, tout un monde de dieux naquit de l'ultime vision de Stobbaerts. Ce fin du fin de la peinture, le velouté de la forme, le style, les valeurs en accord avec les nuances, les imperceptibles frissons de l'atmosphère, impatients de vie et d'ébats, en vinrent à prendre l'aspect et les gestes de Tritons, de Prométhées, de Satyres, de Nymphes et de Narcisses. Tout est rosée, rêverie, légende, immatérialité.
Le regard perçant du positif Jan Stobbaerts, à force de fixer la réalité la plus objective, a traversé l'écorce de la matière et touché une réalité nouvelle et plus profonde. L'observation passionnée du monde lui a ouvert la porte du Ciel.